#TourDeMarché (3e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

C’est vendredi, c’est #TourDeMarché, et même s’il m’a été un peu difficile de tenir le rythme durant cette rentrée bien occupée, cette semaine, on va s’intéresser à ces jeunes qui ne lisent plus. C’est parti !

En effet, c’est à peu de chose près ce qu’affirme cet article du Figaro Etudiant publié la semaine dernière : « Les jeunes d’aujourd’hui lisent moins que leurs aînés et ce chiffre prouve bien que ce n’est pas un mythe. » Coïncidence amusante, pour ceux qui ne sont plus étudiants, le Figaro s’était posé la même question l’année précédente, en mars, à l’occasion de la publication d’une enquête du CNL : « Les jeunes lisent-ils vraiment moins ? » Et si l’article de 2022 se voulait plutôt encourageant (« Les résultats sont en hausse par rapport à 2016 »), celui de 2023 l’est beaucoup moins : « Le nombre de jeunes qui a lu au moins un livre dans l’année, hors bandes dessinées, a considérablement diminué depuis 1997. »

Ce « hors bandes dessinées » interpelle, et m’évoque immédiatement cet autre texte, publié en décembre 2010 par Natacha Polony sur la plateforme de blogs du Figaro : « « Les jeunes lisent » ou le prototype de l’escroquerie intellectuelle. » Morceaux choisis : « A l’occasion du Salon du livre de jeunesse de Montreuil sont publiées les traditionnelles statistiques dont le seul but est de nous dire que tout va bien, et qu’il faut se méfier des « idées reçues » (entendez : les vérités qui dérangent). » Les voici, d’ailleurs, ces « vérités qui dérangent » : « Certes, nous dit le journaliste, ils ne lisent pas de classiques. Et d’ailleurs, le frère aîné, environ 15 ans, ne lit rien du tout, cramponné qu’il est à sa Nintendo DS. La deuxième, 12 ou 13 ans, lit… des mangas. » Horreur.
Natacha Polony évoque alors un autre reportage sur la formation des documentalistes : « Personne pour s’étonner qu’une documentaliste puisse considérer Titeuf comme un « livre », et moins encore pour s’affliger qu’il fasse partie du catalogue d’une bibliothèque de collège. » (elle n’est pas plus tendre avec la littérature jeunesse : « La petite dernière est la seule à lire des romans. De littérature de jeunesse [sic], bien sûr. Adorateurs de Pagnol ou Daudet, passez votre chemin. » A se demander ce qu’elle mettrait dans cette bibliothèque de collège)
Et de conclure : « Une bande dessinée n’est pas un livre parce qu’elle ne met pas en jeu les mêmes processus mentaux dans le cerveau de celui qui la lit », non sans s’être dédouanée au prix d’une acrobatie des plus spectaculaire (c’est une professionnelle, n’essayez pas chez vous)… « Qu’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas de dévaloriser la bande dessinée ou d’en nier le caractère créatif et artistique (je suis, pour ma part, grande lectrice d’Hugo Pratt, autant que de Fred ou Gotlib, ou encore François Bourgeon). Mais… » Chapeau.

Mais revenons à cet article du Figaro Etudiant, dont le point de départ de ce constat alarmant est la publication du dernier rapport de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), publié le 30 mai dernier (je pourrais ironiser sur le fait qu’il leur a fallu six mois pour lire le rapport en question, illustrant de la meilleure des façons sur les difficultés des jeunes à lire, mais ce serait un peu trop facile. et injuste vis-à-vis des jeunes). Pour celles et ceux qui seraient curieux.ses d’aller voir le « dernier rapport » en question, il s’agit des « Chiffres Clés de la jeunesse 2023« . Vu la quantité de publications de l’INJEP, ce n’était pas forcément évident.
Le fameux chiffre-qui-prouve-bien-que-ce-n’est-pas-un-mythe se trouve ici, avec la lecture de livres (hors bandes dessinées) en version « simple » ou « assidue ». Pour le coup, rendons à César ce qui est à César : ce n’est pas le Figaro Etudiant qui renie implicitement les qualités culturelles de la bande dessinée, mais bien l’INJEP qui a choisi d’écarter le neuvième art du champ de son étude[1].
Mais derrière le titre racoleur et la rhétorique inquiétante de l’introduction, la conclusion de l’article du Figaro Etudiant se montre beaucoup plus nuancée et apporte un éclairage particulièrement important. Je cite : « Si les chiffres de l’INJEP montrent que les jeunes d’aujourd’hui lisent moins de livres que leurs aînés, ceux du Centre national du livre « Les Français et la lecture » […] montrent en revanche qu’ils sont plus adeptes de lecture numérique. » Tiens, tiens.

Résumons donc.
Le Figaro Etudiant (mais pas que) s’intéresse à ces créatures étranges que sont « les jeunes », qui, on le sait, ne respectent rien — trope indémodable de la frange conservatrice de la population, qui a dû oublier qu’elle a été, elle-même, jeune autrefois. « C’est la décadence, les enfants n’obéissent plus, le langage s’abîme, les mœurs s’avachissent. » peut-on ainsi lire chez … Polybe, historien grec vivant vers 200-120 avant JC, citant Ipuwer de Gizeh, sage de l’Égypte pharaonique, 3000 ans avant l’ère chrétienne.
Pour cela, le Figaro Etudiant s’appuie sur les résultats d’une étude qui se focalise sur la lecture de livres, écartant explicitement la bande dessinée du champ de son étude, mais également d’autres pratiques de lecture, qu’il s’agisse de magazines ou du format numérique.
C’est donc une vision très étroite de ce que serait la lecture (la *vraie*), et qui rejoint assez bien la définition proposée par Natacha Polony qui rejette, en bloc, tout ce qui ne ressortirait pas de la culture classique institutionnalisée. Ou Proust, sinon rien. On pense bien sûr à Roselyne Bachelot en 2021, alors ministre de la Culture : « Mais on peut entrer dans la culture par le divertissement ! Par exemple, la bande dessinée permet d’entrer dans la lecture. On peut arriver à lire Kundera en commençant par lire des Astérix ! »

Focalisation sur des pratiques figées sans prendre en compte l’évolution des usages, méfiance instinctive à l’égard d’une jeunesse forcément décadente, survalorisation de la culture légitime défendue par la fameuse « noblesse culturelle » de Bourdieu… c’est probablement là que se situent vraiment les vérités qui dérangent.

Notes

  1. Renseignement pris auprès de l’un des auteurs de cette synthèse, l’INJEP produit peu de chiffres, et dans ce cas précis, s’est contenté de reprendre les chiffres des enquêtes décennales réalisées par la DEPS pour le Ministère de la Culture, disponibles ici pour ce qui est du livre. Or, ces données couvrent la lecture de livres (hors bandes dessinées), de bandes dessinées seules, mais aussi de livres en général (donc incluant les bandes dessinées). Le fait d’écarter les bandes dessinées relève donc d’un choix, pour lequel je n’ai pas eu plus d’explications.
Dossier de en novembre 2023

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