La librairie spécialisée en bandes dessinées

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Celles-ci apparaissent pour promouvoir des esthétiques minoritaires au sein de la production de bandes dessinées. Elles mettent en avant ce qui n’est pas disponible dans ou par les circuits de ventes traditionnels, que ce soit pour des problèmes économiques (rentabilité, productions artisanales ou imports), éditoriaux (genres ou traductions n’intéressant pas les principaux éditeurs) ou de diffusion (absence de diffuseurs, vente ferme, dépôt-vente). Au début des années 90, ces librairies répondent, par exemple, à la demande du lecteur de comics de super-héros atterré pas les traductions censurées qu’il ne trouve qu’en kiosque et désireux de lire ou découvrir leurs versions originales. Elles répondent aussi au désir de l’amateur de dessins animés japonais passant à la télévision depuis son enfance, qui aimerait connaître les bandes dessinées qui les ont inspirés. Ou bien encore à celui pour qui la bande dessinée n’a d’intérêt que par ses expériences exploratoires qualifiées de marginales ou de souterraines, loin des réifications dues aux standardisations éditoriales dans lesquelles s’inféode l’édition franco-belge de la fin des années 80.

Trois librairies parisiennes ont été respectivement les premières à répondre à ces trois demandes différentes.
La première est Album comics, évoquée plus haut, qui prendra encore plus d’ampleur dans la deuxième moitié des années 90 avec son déplacement au 67, boulevard Saint-Germain, en face du 84. De nombreuses boutiques de comics vont également ouvrir dans ces années-là, en particulier à Paris, en suivant cette tendance. Mais à partir des années 2000, la concurrence du commerce en ligne met fin à cette relative effervescence. Un site comme Amazon.fr, par exemple, a proposé dès sa création des imports à la parité dollars/euros, alors que les librairies de comics pouvaient plus que doubler cette conversion.

La seconde librairie est Tonkam, installée au 29, rue Keller, depuis le milieu des années 80. Elle vivotait d’imports de comics et d’occasions. Elle décolla véritablement au début des années 90, quand son propriétaire Dominique Véret importa livres, vidéos et objets liés à l’univers des mangas. L’engouement fut tel, qu’en 1994, la librairie se lança dans l’édition et fut l’une des premières à proposer les bandes dessinées japonaises dans leur façonnage et leur sens de lecture original. Tonkam-Keller devint le lieu de toute une jeunesse où certains samedis s’organisèrent les premiers cosplays improvisés, au point que parfois il fallut fermer la rue à la circulation automobile. Cette librairie initia le même tropisme que la librairie Dupuis en son temps. Une multitude de librairies spécialisées en mangas ouvrirent rue Keller. Cette concurrence, mais aussi la multiplication des traductions de mangas désormais disponibles jusque dans les grandes surfaces culturelles, firent que la librairie Tonkam perdit peu à peu sa raison d’exister et ce qui avait fait sa spécificité. En avril 2010, l’augmentation de son loyer précipita sa fermeture. La maison d’édition a  depuis été rachetée par les éditions Delcourt.

Enfin la troisième librairie est Un regard moderne, au 10 rue Gît-le-cœur, dans le sixième arrondissement, près de Saint-Michel. Ouvert en 1991, son nom fait référence à une publication du groupe de graphistes punks Bazooka, célèbre pour avoir perturbé les pages de Libération à la fin des années 70[1]. Les murs appartiennent à Jean-Pierre Faure qui s’est un temps lancé dans l’édition de quelques albums de bandes dessinées alternatives. Son rôle est ici véritablement celui d’un mécène. Un regard moderne a été conçu autour de la personnalité du libraire Jacques Noël. Seul à bord depuis 25 ans, il a fait de sa librairie un lieu de découverte pour plusieurs générations. Aujourd’hui les livres s’y entassent littéralement, formant un Merzbau dont Jacques Noël serait le Kurt Schwitters. Même si Un regard moderne n’est plus actuellement viable économiquement et tient davantage de l’installation d’un artiste-libraire dans une galerie, sa démarche, sa curiosité, ses goûts pour la marge et l’objet livre en ont fait un exemple idéal régulièrement cité, d’autant que ses choix savent dépasser le Landerneau de la bande dessinée ou des « mauvais genres ».

Ces trois librairies ont ainsi initié des commerces ou des attitudes qui ont été poursuivies par bien d’autres depuis, et souvent ailleurs qu’à Paris.
Pour les comics, citons la librairie Comics’Zone, à Lyon, qui a importé et popularisé en France le Free Comic Book Day, la fête de la bande dessinée qui a lieu chaque année aux Etats-Unis le premier week-end de mai, et dont l’attraction principale est la distribution gratuite, dans les librairies spécialisées, de plusieurs comics imprimés spécialement par les éditeurs. Grâce à cette librairie lyonnaise qui depuis a su convaincre les éditeurs français de comics de faire de même, le Free Comic Book Day est devenue un rendez-vous important, à l’échelle nationale, pour tous les amateurs.
Autre exemple, Jérôme Saliou, le propriétaire de la librairie Alphagraph à Rennes, qui a ouvert en décembre 1999 et a témoigné plusieurs fois de son admiration pour Un regard moderne. Si sa démarche n’aura pas été aussi radicale, il fera dès le départ le choix de défendre des livres rares, difficiles, marginaux et locaux. En quelques mois, cette librairie située en plein centre-ville va devenir la vitrine de toute une école rennaise de bande dessinée. Depuis le fanzine hebdomadaire Chez Jérôme comix jusqu’au festival Périscopages créé en 2001, l’Alphagraph va fédérer bien des énergies autour de la bande dessinée. Depuis, cette librairie a malheureusement fermé. L’absence d’engagement municipal dans le festival a fait qu’il s’est sabordé en 2011, après huit éditions. Des travaux importants dans le centre-ville rennais ont fini de précipiter la fermeture de cette librairie en 2014.
Le succès important d’Alphagraph en matière de bande dessinée ne doit pas mettre de côté le fait que les libraires inspirés par Un regard moderne font du neuvième art une charnière active entre plusieurs univers. Il ne s’agit pas d’un recentrement sur un monde familier, conçu pour l’ivresse du fan comme dans le cas des boutiques de comics ou de mangas, mais bien plutôt d’une ouverture vers l’inconnu. La librairie Le Monte-en-l’air est de ce point de vue exemplaire. Son créateur, Guillaume Dumora, est un ancien représentant de L’Association puis du diffuseur Le comptoir des indépendants qui, pourtant créé pour diffuser de la bande dessinée alternative, promouvait aussi en son temps de petits éditeurs d’art contemporain, d’illustrations, de photographies ou de littérature. En créant sa librairie en 2005 rue des Panoyaux, Guillaume Dumora poursuivait déjà cet esprit d’une bande dessinée engagée et exploratrice. En 2010, quand il déménage au 71, rue de Ménilmontant, le Monte-en-l’air devient une « librairie-galerie » qui insiste encore davantage sur cette ouverture vers des textes investis et des images prospectrices, que certaines bandes dessinées ont su rendre visibles en pointant leur nature hybride, à la croisée des chemins.
Ces librairies pourront apparaître paradoxales en ce que leur hyper spécialité les pousse vers une offre plus ouverte, pour ne pas dire plus générale. Pourtant elles poursuivent cette tradition de la communauté des « mauvais genres » déjà présente 50 ans plus tôt dans la création du Kiosque, avec cette différence que les « mauvais genres » d’aujourd’hui seraient moins liés à des thématiques (science-fiction, policier, fantastique) désormais dominantes dans l’imaginaire collectif, qu’à des mouvements marginalisés protéiformes de nature esthétique, artistique voire politique.

Notes

  1. Formé en 1974 par Christian Chapiron, Jean-Louis Dupré et Olivia Clavel, ce collectif protéiforme qui cultivait la « subversion graphique », fut approché par Libération en 1977 pour illustrer certains articles du quotidien. Leur présence et leur ton fît rapidement polémique jusqu’au sein même de la rédaction. Cela n’empêcha pas la création du mensuel d’actualité Un regard moderne en février 1978, entièrement illustré par Bazooka et édité par Libération. Cette publication durera six numéros, moins par manque de lecteurs que par lassitude et crispations entre les membres du collectif.
Dossier de en septembre 2017
  • L.L. de Mars

    Attention, prenons garde à ne pas enterrer le Regard Moderne : la mort de Jacques a décidé Jean-Pierre Faure à reprendre cet endroit incroyable, auxquels nombre d’entre nous doivent bien plus que quelques découvertes, et à lui redonner une vie possible économiquement : une partie du stock a quitté les étalages, l’espace s’est dégagé : assez pour y voir clair, se déplacer, trouver toutes sortes de pépites, et assez peu pour ne pas risquer de perdre la promiscuité hétérogène des publications qu’on ne trouve nulle part ailleurs (j’ai dégoté le dernier numéro de Nazi Knife qui est magnifique). Je suis allé y déposer quelques bouquins il y a une semaine, et c’est tout sauf moribond. Ce n’est pas une trahison, mais une nouvelle chance pour la librairie ; les expos vont pouvoir y être simplement visibles, ce qu’elles n’étaient plus depuis un moment (une expo BlexBolex est prévue pour très bientôt). Bref, Le Regard moderne est toujours là, ce n’est aps le moment de le laisser tomber.

  • L.L. de Mars

    Sinon, il me semble quand même bien tardif de faire commencer cette spécialisation de la spécialisation dans les années 90. J’ai du mal à ne pas considérer les libraries Artefact (milieu des années 70, SF et fanzinat) ou L’oeil du futr (SF et BD de SF) autrement que comme des niches minuscules présentant, déjà, des spécialisations pointues (tenant compte du fait que Le Regard Moderne n’est pas non plus spécialisé en BD, mais bien, il faut le dire, en bizarreries)

  • Christian Rosset

    Attention, c’est Jean-Pierre Faur (sans « e »). Il me semble que la librairie « Un regard moderne » a déménagé rue Gît-le-cœur en 91. Elle était avant (si mon souvenir est bon) rue Danton.

    • Christian Rosset

      En fait, la mémoire revient, c’était Jacques Noël qui avait une librairie rue Danton et elle s’appelait « Les yeux fertiles ». J’y allais très souvent.