#TourDeMarché (3e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

C’est vendredi, c’est le retour du #TourDeMarché, et cette semaine on va prendre un peu de temps pour se pencher sur les millionnaires de la bande dessinée — mais je vous rassure, pas de Largo Winch, Bruce Wayne et autres super-riches de papier. C’est parti !
Il y a deux semaines, Dargaud faisait parvenir aux journalistes un e-mail intitulé « Un phénomène d’édition : Le Monde sans fin de Jancovici et Blain » pour célébrer le cap du million d’exemplaires vendus pour l’ouvrage. Mazette. On connaît les raisons de son succès : un sujet brûlant d’actualité, le talent de narrateur de Christophe Blain, et bien sûr les positions (discutées) du très médiatique Jean-Marc Jancovici, qui ont contribué à faire de l’ouvrage un livre à avoir lu. Le communiqué de presse attaché précise : « Initialement imprimé à 60 000 exemplaires, l’album a fait l’objet de vingt-quatre réimpressions dépassant le million d’exemplaires imprimés et vendus, auxquelles viennent s’ajouter vingt versions étrangères. »

Soulignons qu’il s’agit probablement de chiffres mondiaux, couvrant l’ensemble de la francophonie — les données de GfK à ma disposition donnent des ventes autour de 920 000 exemplaires à fin mars 2024, ce qui reste absolument remarquable. Ainsi, sur la période 2003-2023, Le Monde sans fin (publié en octobre 2021) est la 18e meilleure vente en volume, et devient donc le dernier membre en date du club très fermé des « millionnaires » du petit monde de la bande dessinée. Jugez plutôt : aux 7 premières places, 7 albums d’Astérix (dont six reprises), auxquels il faut rajouter plus loin les deux albums à part que sont La Rentrée gauloise et L’Anniversaire d’Obélix (resp. 10e et 15e). On trouve ensuite les trois premiers volumes de Naruto (resp. 8e, 11e et 12e), Titeuf t10 (9e) et 11 (13e), le premier volume de One Piece (14e), le premier volume de L’Arabe du Futur (16e) et de Mortelle Adèle (17e). Et donc, Le Monde sans fin, 18e.
(On pourra être surpris de ne voir ici qu’un seul volume de One Piece — la série a en effet connu une réédition dans une nouvelle traduction en 2013, et les deux versions sont listées à part dans les données GfK, car correspondant à des EAN distincts. En cumulant les deux éditions, on trouverait les quatre premiers volumes de One Piece au-dessus de la barre du million d’exemplaires, rejoignant Naruto dans le classement)

Quand on y regarde de plus près, on se rend compte qu’il existe deux typologies de « millionnaires », qui correspondent à des dynamiques bien distinctes. Allons-y.
Tout d’abord, il y a les grands succès annoncés comme Astérix et Titeuf (ce dernier au début des années 2000). L’événement est savamment orchestré, combinant barrage médiatique et omniprésence publicitaire, avec un résultat attendu… qui donne lieu à de nouvelles célébrations. Ainsi, les Astérix « principaux » qui paraissent fin octobre passent la barre de 1,5m d’exemplaires vendus en deux mois. Efficacité comparable pour les produits plus mineurs que sont La Rentrée gauloise (900k ex. à fin 2003) et L’Anniversaire d’Obélix (700k ex. à fin 2009).
Du côté des Titeuf, c’est plus mitigé, le tome 10 ayant frôlé le million à fin 2004, le suivant n’atteignant « que » 650 000 exemplaires à fin 2006, signalant du début de la fin. En 2017, le tome 15 n’écoulait plus que 175 000 exemplaires à fin d’année.

Mais à côté de ces sorties-événements, il y a les autres millionnaires qui se sont construits dans la durée, chacun devenant un « phénomène d’édition » sur la base d’une longévité en librairie remarquable. Ainsi, il va falloir une vingtaine d’années pour que chacun des trois premiers volumes de Naruto (sortis en 2002) ne dépassent le fameux cap. même verdict pour les quatre premiers tomes de One Piece (sortis en 2000-2001) en cumulant les deux éditions. J’ai souvent souligné ici combien le format périodique et hyper-feuilletonnant des mangas avait été central dans leur succès, et ces deux séries au long cours ne font que le confirmer. (A noter qu’environ deux-tiers des ventes des trois premiers toms de Naruto ont été réalisées au prix d’appel de 3€, Kana cherchant à entretenir l’intérêt pour la série en l’absence de nouveautés, ayant atteint sa conclusion en novembre 2016)
Plus proche de nous, il faut une dizaine d’années pour le premier tome de Mortelle Adèle (sorti en 2013) ainsi que pour le premier volume de L’Arabe du Futur (paru en 2014) — dans les deux cas, soutenus par les sorties successives de nouveaux volumes. Enfin, il faut seulement deux ans et demi pour que Le Monde sans fin décroche à son tour la timbale. Le titre se démarque avant tout en ne s’inscrivant pas dans une série (fut-elle de longueur modeste). Autre particularité, le prix de l’ouvrage (plus de 27€ en moyenne), très au-dessus des prix constatés pour les autres titres, à 10€ ou moins à l’exception de L’Arabe du Futur qui, à plus de 20€ en moyenne, boxe dans la même catégorie.

On notera par ailleurs que le top 10 des BD DE GENRES (soit la bande dessinée « adulte ») sorties sur les dix dernières années est très largement dominé par le roman graphique et les ouvrages à 20€ ou plus. la liste, à titre indicatif : L’Arabe du Futur t1 / Le Monde sans fin / Les vieux fourneaux t1 / L’Arabe du Futur t2 / Dans la combi de Thomas PesquetLes vieux fourneaux t2 / L’Arabe du Futur t3 / Culottées t1 / Les Cahiers d’Esther t1 / Blake & Mortimer t25.
Pour référence, sur la même période, on compte 19 BD JEUNESSE (13 Mortelle Adèle, 5 Astérix et la reprise de Gaston) et 10 MANGAS (4 My Hero Academia, 3 Demon Slayer, 2 Spy x Family et un One-Punch Man) ayant vendu plus que le dernier de ce top 10.
Bref, au même titre que l’arrivée du Monde sans fin dans le « club des millionnaires », ce rapide tour d’horizon des titres les plus vendeurs vient questionner ce que l’on met habituellement derrière l’idée de « succès populaire ».

Dossier de en mai 2024