Petite histoire de la bande dessinée argentine

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Il est difficile de retracer en quelques lignes un peu plus de cent ans de bande dessinée argentine. Cela pourrait vite nous conduire à égrener les noms d’auteurs, de personnages et de revues qui ont fait l’histoire de celle que l’on appelle historieta. Cette liste, désincarnée pour qui n’a pas accès aux publications antérieures aux années 1950, échouerait à rendre compte de l’importance que cet art a pu avoir en Argentine. Heureusement, certains d’entre vous ont peut-être eu la chance de visiter l’exposition montée par José Muñoz lors du 35e festival d’Angoulême et de voir les planches originales d’auteurs fondateurs de la bande dessinée de ce pays. La mise en scène choisie à cette occasion était le meilleur moyen de représenter l’omniprésence de l’historieta dans la société argentine du début du xxe siècle. Le décor urbain des quartiers populaires de Buenos Aires dans lequel nous étions invités à nous promener, était le même que celui des premières historiettes comiques. Ces saynètes qui, pour la première fois dans ce pays, employaient le découpage de la narration en vignettes et l’inscription des dialogues dans des bulles, tournaient en dérision les tensions sociales entre les habitants de ces quartiers. Elles reprenaient les thématiques et le ton satirique de leur proche parent, le dessin humoristique, et installaient durablement, dans l’art de la bande dessinée, la tradition du costumbrismo, ou comique de mœurs.

La bande dessinée argentine est donc un prolongement, sous de nouvelles formes, du dessin humoristique. Les premières séries, des années 1920-1930, mettent en scène le milieu petit bourgeois et ses agitations pour afficher les signes de son statut social. L’influence des family strips nord-américains, publiés à la même époque, saute aux yeux. Viennent ensuite les histoires de conventillo, celles qui se déroulent dans les habitats collectifs des quartiers populaires, petits théâtres de vie des populations immigrées qui cohabitent tant bien que mal dans leur nouveau pays d’accueil. À peine accostées sur les rivages du Río de la Plata, elles débarquent dans les cases de l’historieta et remplissent les bulles de leur espagnol approximatif encore imprégné de dialectes italiens et d’ailleurs.

Dès les années 1930, un autre genre de bande dessinée vient côtoyer l’historieta humoristique sur les pages des mêmes revues et de quelques quotidiens nationaux. Cette bande dessinée d’aventures, d’abord importée d’Europe et des États-Unis, choisit pour décor, celui des terres étrangères, de l’exotisme et de l’évasion vers des civilisations antiques ou futuristes. Elle signe l’entrée du neuvième art argentin dans l’épique et le romanesque. Dite sérieuse, par opposition aux séries comiques, son dessin réaliste et académique n’a rien à voir avec la jovialité et l’élasticité des personnages humoristiques tout en rondeurs. Elle est, à ses débuts, plus proche du feuilleton que de la bande dessinée. Ces récits sont découpés en cases, mais la narration écrite y est prédominante. Paradoxalement, c’est la bande dessinée qui exploite le moins les ressources de son art qui est prise au sérieux, sans doute à cause de sa littérarité. En revanche, les séries humoristiques, non seulement font preuve d’une grande inventivité dans la narration graphique, mais touchent à des questions politiques et sociales plus profondes que les bandes dessinées de genre.

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Il faut attendre 1945 et la sortie de la revue Patoruzito pour voir entrer en maturité la bande dessinée d’aventures argentine. Cette revue paraît presque dix ans après sa grande sœur, Patoruzú, fondée en 1936 par Dante Quinterno. Toutes deux suivaient une ligne éditoriale très stricte fixée par leur créateur. Leurs histoires étaient destinées à toute la famille et devaient donc répondre à des critères de bienséance : bannir le sexe et la violence, ne jamais rire aux dépens des plus défavorisés et toujours exalter les sentiments les plus nobles. En cela, Patoruzú est un personnage exemplaire. C’est un Indien propriétaire terrien, bonhomme et généreux, qui s’oppose à son compagnon Isidoro, corrompu par les vices de la ville. Leurs aventures ont bercé l’enfance des Argentins jusqu’aux années 1950.

Dante Quinterno édite donc des strips humoristiques et des bandes dessinées d’aventures dans ces deux revues. Bientôt, l’aventure l’emporte sur l’humour, car les exigences bien pensantes ne répondent plus aux attentes du public qui se tourne vers des revues humoristiques plus osées, comme Rico Tipo. Cette revue, première concurrente de Patoruzú, est fondée en 1944 par Guillermo Divito, formé à l’école de Quinterno. Elle suit la ligne du comique social et compte parmi ses auteurs Calé, Oski ou encore Quino.

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Les adolescents des années 1950 sont les lecteurs qui vivent le tournant décisif de la bande dessinée argentine. À l’époque Quinterno ne publie que des auteurs locaux qui donnent naissance à des personnages dont ces jeunes lecteurs, devenus adultes, parlent encore avec ravissement. Il y a, entre autres, Eduardo Ferro, qui imagine Langostino, un marin philosophe qui vit des aventures rocambolesques à bord de sa coquille de noix ; Wadel et Breccia qui donnent ses lettres de noblesse à Vito Nervio, un détective dont les enquêtes le conduisent aussi bien à Paris que dans la savane africaine ; Roberto Battaglia qui plonge ses personnages Don Pascual, Mangucho et Meneca dans des histoires surréalistes aux rebondissements interminables. L’ancrage de ces histoires dans un décor argentin est pour beaucoup dans leur succès. Le public est conquis ; et l’expression prend tout son sens si l’on considère qu’à cette époque les directeurs de revue s’affrontent pour gagner toujours plus de lecteurs.

Suivant le modèle de Quinterno, une autre maison d’édition va donc tout faire pour augmenter ses ventes. Ce sont les éditions Abril de Césare Civita, qui publient essentiellement des bandes dessinées importées d’Italie. Civita choisit d’argentiniser les récits des auteurs italiens tout simplement en les faisant venir au pays. C’est ainsi qu’Hugo Pratt, débarqué avec d’autres dessinateurs de Misterix et Salgari, se retrouve à Buenos Aires et rencontre, peu après, Héctor Germán Oesterheld. Avec ce scénariste hors pair, la nationalisation de la bande dessinée d’aventures arrive à son étape ultime.

En 1957, Oesterheld a déjà publié de nombreux récits chez Abril comme Sergent Kirk et Bull Rocket. Il décide alors de fonder sa propre maison d’édition, Editorial Frontera, dont il est le scénariste quasiment exclusif. Frontera et Hora Cero sont les deux revues qu’il édite. Les œuvres de Oesterheld que vous avez pu lire dans leur traduction française en sont toutes issues : Ernie Pike, dessinée par Hugo Pratt, L’Éternaute, dans sa première version, dessinée par Francisco Solano López, ou encore Sherlock Time, début de sa collaboration avec Alberto Breccia. Avec Oesterheld, le manichéisme dominant jusqu’alors dans les récits héroïques disparaît pour laisser place aux conflits internes des personnages et aux portraits nuancés.

Très vite, les dessinateurs qui ont brillé chez Frontera commencent à travailler pour l’étranger et s’éloignent de Oesterheld qui ferme sa maison d’édition en 1962. En quelque années il aura réussi à bouleverser le paysage de l’historieta et participé à forger une bande dessinée d’auteur qui influence la génération suivante. C’est d’ailleurs pour Frontera que José Muñoz fait ses premiers dessins en tant qu’assistant de Solano López.

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Avec les années 1960, s’ouvre la période des coups d’État et de l’instabilité politique qui dure jusqu’à la fin de la dernière dictature, au début des années 1980. Ces vingt années de violence ne sont pas les plus propices au marché de l’édition de bande dessinée tel qu’il prospérait dans les années 1950. Cependant, malgré la censure de l’État, plusieurs revues contestataires vont se succéder et offrir un espace de publication pour les auteurs.

Tout d’abord, l’Âge d’or s’achève au moment où trois grands noms de l’historieta incarnent le renouveau de l’art : Breccia, Quino et Copi. C’est au début des années 1960 que Breccia commence à laisser libre cours à son expérimentation graphique dans Mort Cinder, qu’il crée avec Oesterheld pour la revue Misterix, dans sa nouvelle version après que les éditions Yago aient racheté Abril. À partir de là, son œuvre devient de plus en plus contestataire politiquement et libre graphiquement. Il dessine notamment la deuxième version de L’Éternaute, dans une réinterprétation plus politisée faite par Oesterheld lui-même, alors sympathisant de l’extrême gauche argentine. Pour sa part, Quino connaît un succès phénoménal avec Mafalda, comic strip publié de 1964 à 1973, qui renouvelle le dessin humoristique en réussissant l’alliage délicat entre interprétation de l’actualité nationale et humour universel. Avec cette série, ainsi que ses pages d’humour, il explore toutes les métaphores possibles pour dire l’oppression et la violence sans tomber sous le coup de la censure. Enfin, Copi, d’origine uruguayenne, est peut-être le dessinateur qui a le mieux tiré parti de l’influence de Saul Steinberg. Il s’est fait remarquer dans la revue satirique Tía Vicenta, avant de publier dans Le Nouvel Observateur, comme un des plus irrévérencieux envers les militaires et des plus audacieux par son minimalisme.

Peu à peu les maisons d’édition ferment les unes après les autres et on assiste à une radicalisation politique du dessin humoristique. L’aventure n’a plus trop sa place et les jeunes auteurs vont se tourner vers des revues telles que Hortensia, Satiricón et Hum®. Cette dernière a été fondée par le regretté Andrés Cascioli, grand dessinateur et caricaturiste qui a donné leur chance à plusieurs générations de dessinateurs, jusqu’à sa disparition en 2009. C’est dans les pages de ces revues que naissent les personnages de Fontanarrosa, Grondona White, Izquierdo Brown et que Carlos Trillo et Horacio Altuna réalisent leurs premières collaborations.

Il faut donc attendre la fin de la dictature pour que la bande dessinée d’aventures reprenne le dessus avec la parution de la revue Fierro, de 1984 à 1992. Inspirée de sa lointaine cousine européenne, Métal hurlant, elle fait le lien entre l’Argentine et le vieux continent en publiant les histoires de José Muñoz et Carlos Sampayo, exilés en Europe depuis les années 1970, ainsi que celles de Manara et Mœbius. On y retrouve Alberto Breccia, accompagné par un nouveau scénariste, Juan Sasturain, pour la création de Perramus. Enfin, la revue compte parmi ses collaborateurs aussi bien des figures légendaires comme Altuna, Trillo, Carlos Nine et Mandrafina que de jeunes auteurs aujourd’hui confirmés (María Alcobre, Maitena, Miguel Rep, Pablo de Santis, Max Cachimba…).

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Les années 1990 et le début des 2000 sont marquées par la crise, ressentie encore plus fortement dans le secteur éditorial et dans le milieu culturel en général. Les jeunes auteurs qui ont grandi en lisant Humo® et Fierro n’ont plus aucun lieu pour proposer leurs premières œuvres. C’est le début de l’époque du fanzinat et de l’auto-édition dont on peut dire qu’elle s’étend jusqu’à nos jours. Plusieurs revues éphémères, comme ¡Suélteme !, Lápiz japonés et El Tripero rassemblent les créations de ces auteurs dans les années 1990. Certains s’associent en collectifs, comme le collectif La Productora, encore actif à ce jour. Beaucoup travaillent pour l’étranger, pour de grandes maisons de comics nord-américains ou dans l’illustration de presse.

Du côté de l’édition, plusieurs entreprises de réédition des classiques de la bande dessinée argentine voient le jour. Les éditions Colihue lancent une collection dirigée par Juan Sasturain qui rassemble les épisodes de plusieurs séries parues dans Fierro. Les œuvres de Breccia et Oesterheld, ainsi que celles de Enrique Breccia, sont éditées ou rééditées par Doedytores, de Javier Doeyo, dont une collection est dédiée aux carnets de croquis de dessinateurs argentins. Enfin, les quotidiens Clarín et Página/12 publient des suppléments de réédition de classiques de la bande dessinée disponibles en kiosque.

Aujourd’hui, on peut dire que la bande dessinée argentine trouve un nouvel essor à la fois grâce à la reprise économique et à internet. D’une part, le phénomène des blogs et autres sites internet a pris de l’autre côté de l’Océan au point que l’historieta a recommencé à faire parler d’elle avec la création du blog collectif de « Historietas Reales ». Suite à cela, est sortie une nouvelle version de Fierro qui publie les auteurs argentins contemporains depuis 2006. Beaucoup de ces dessinateurs et scénaristes ont pu publier en France ou en Espagne ces dernières années (Lucas Nine, Diego Agrimbau, Gabriel Ippóliti, Lucas Varela, Pablo Túnica, Jorge González). Peu à peu, des maisons d’édition nationales deviennent les premières éditrices d’albums (en général ils sont d’abord publiés en Europe puis importés en Argentine), comme Sudamericana, Domus ou Ediciones de la Flor (éditeur historique de Quino). Enfin, la presse quotidienne argentine a renouvelé ses pages dédiées au dessin humoristique et cela fait plusieurs années que le public se délecte avec les strips de Liniers, Tute, Max Aguirre et Gustavo Sala.

Beaucoup d’autres noms d’auteurs contemporains, de revues indépendantes, de galeries et de festivals dédiés à la bande dessinée pourraient figurer ici comme preuve de la vitalité de cet art dans l’Argentine de 2010. Nous espérons seulement que cette introduction aura été l’occasion de raviver et d’attiser votre curiosité de lecteurs.

[Texte publié précédemment dans Gorgonzola #16 en janvier 2011.]

Dossier de en avril 2012

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