[SoBD2015] Commentaire de planche : Blutch

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Je vais vous parler d’une planche de Lune l’envers de Blutch. J’ai choisi Blutch parce qu’il y a eu dans l’avant-dernier numéro de revue de bande dessinée Kaboom, dans le numéro 11, une interview croisée entre Blutch et Daniel Goossens. Par ailleurs, cet après-midi il y avait une rencontre autour du thème « Parler de la bande dessinée en bande dessinée » et qu’un des sujets de Lune l’envers c’est précisément la bande dessinée.
Cet album est paru en 2014 chez Dargaud sous deux formes : l’édition courante qui est un album 24/32 relié à la française (c’est-à-dire sur le plus grand côté) mis en couleur par Isabelle Merlet et une version de luxe à 99€, 23/29 à l’italienne en noir et blanc. J’ai choisi la planche 52 qui n’est sans doute pas la plus virtuose de Blutch et pas non plus la plus représentative de l’album, mais parce qu’elle offre des aspects formels assez intéressants. C’est impossible de résumer Lune l’envers — c’est déjà difficile de le comprendre, mais en gros cette planche se situe vers la fin de l’histoire. Lantzman, qui est le personnage principal du récit, auteur de bande dessinée à succès et auteur du « Nouveau Nouveau testament », sauf que là il a une panne d’inspiration. Dans cette page Lantzman retrouve Liebling, qui est la jeune fille présentée à l’image, son amour de jeunesse.

La planche est clairement organisée en deux parties, deux demi-planches de deux strips chacune. C’est d’autant plus net que la partie haute est organisée en deux strips de deux cases et la partie basse en deux strips de trois cases. Les deux moitiés sont aussi organisées de manière visible comme l’équivalent d’un plan fixe au cinéma, en plan américain pour la partie supérieure et en plan rapproché pour la partie inférieure. Je sais que l’on n’est pas censé utiliser le langage du cinéma pour parler de bande dessinée, mais comme Blutch est un cinéphile bien connu, je pense qu’il me pardonnerait s’il était présent.

Autre effet utilisé sur cette planche, c’est la répétition des images. C’est un des procédés en bande dessinée pour donner l’impression de durée. Il s’agit du procédé qu’on appelle « itération iconique », c’est-à-dire la répétition à l’identique de la même case. Ce n’est vrai qu’en apparence : certains auteurs, quand ils ont à faire ça, maintenant, font de plus en plus de la répétition « Photoshop », on fait un copier-coller de la planche, et on change juste la case. Avant Photoshop, on faisait ça à la main mais on décalquait ou on reproduisait par transparence le dessin. Ça n’est pas du tout le cas ici, lorsque l’on regarde les cases unes par unes. On ne s’arrête pas sur le dialogue, je ne m’attache qu’à des éléments purement formels, visuels et dessinés de cette planche.
C’est à peu près la même chose tout en étant légèrement différent. Pour la première case, on est à mi-cuisse du personnage, ce qui me fait dire qu’on est sur un plan américain ; on voit le dessus du tabouret, on voit l’espèce de truc informe sur la droite. Sur la deuxième, on aperçoit un horizon derrière Liebling, alors qu’on est un peu plus serré sur elle par rapport à l’image précédente. A la troisième, on voit l’horizon mais plus le siège, on est donc un peu plus près des personnages et enfin pour la quatrième, on est un peu plus loin et plus au-dessus puisqu’on voit le dessus du tabouret.
C’est très intéressant comme manière de procéder — d’abord, il faut une patience folle pour faire ça. Blutch a redessiné, et redessiné vraiment parce qu’il n’a pas recopié les images les unes sur les autres : il les a redessinées. Je pense qu’il travaille directement au pinceau sans crayonné, et étant moi-même dessinatrice, je sais à quel point ça met les nerfs à rude épreuve de faire ça.

Si on passe à la série de cases de la moitié inférieure, on a le même procédé de quasi répétition, mais avec toujours des petites variations d’une case à l’autre. Je trouve que c’est intéressant, puisque ça introduit une sorte de bégaiement dans la succession d’images comme si on avait (excusez moi à nouveau le parallèle cinématographique) un peu le film qui saute sur l’écran du projecteur. Ce léger bégaiement est extrêmement émouvant et donne une impression assez vertigineuse à la page qui de premier abord n’est pas très intéressante — elle ne semble pas très virtuose au premier abord.

Je reviens à la planche complète pour attirer votre attention sur un autre détail, une autre différence, entre les deux demi-planches : dans celle du haut, les couleurs restent identiques sur les quatre cases, alors que sur la deuxième moitié, la moitié inférieure, les cases changent sans arrêt de couleurs — avec quand même une constance, c’est qu’il y a une couleur pour le fond et une autre couleur pour les personnages avec une variation. On n’a pas deux fois la même proposition en restant sur ce principe : une couleur pour le fond, une couleur pour les personnages.

Ceux qui étaient déjà à mon commentaire de planche l’année dernière ne s’étonneront pas de la petite digression que je vais faire maintenant. La mise en couleur d’Isabelle Merlet (dont je suppose qu’elle a travaillé avec le plein accord de Blutch) me rappelle dans son usage assez irréaliste les mises en couleur de Jean-Claude Forest.
Voici la première planche de Comment décoder l’Etircopyh, deuxième aventure d’Hypocrite (je vous avais parlé de la première aventure l’année dernière, j’ai de la suite dans les idées). La deuxième aventure d’Hypocrite donc, qui est en couleur et qui paraît chez Dargaud chez le même éditeur que Blutch, mais en 1973. Alors, les couleurs de Forest (je ne suis pas sûre que ce soit lui qui les ait faites à l’époque) sont nettement plus pop que les couleurs d’Isabelle Merlet, mais on voit quand même la similitude entre les deux — c’est assez étonnant, Les couleurs d’Isabelle Merlet, en gros, c’est du Forest délavé, on peut même dire que c’est du Forest lessivé. Parce qu’un des propos de Lune l’envers (qui est une bande dessinée crépusculaire), c’est aussi de nous dire à quel point la bande dessinée est lessivée. En quarante ans, il s’en est passé des choses pour les auteurs de bande dessinée et pour moi, quelque part, lorsque je mets ces pages côte-à-côte, je vois ça : je vois à quel point entre les années 1970 et les années 2015, on est lessivés, nous les auteurs de bande dessinée, et plus généralement la bande dessinée.
D’ailleurs le texte de la dernière case en dit long : Liebling, que Lantz retrouve 25 ans après — elle a toujours le même âge, elle est toujours aussi jeune qu’au début, alors que lui il a 46 ans. Elle ne peut rien voir (je vous passe les détails parce que c’est assez tarabiscoté), et elle se rend compte en le touchant qu’il n’a plus de cheveux, qu’il est tout barbu et elle lui dit :  « Oh mais tu es tout vieux » et Lantz lui répond : « Je vais prendre ça comme un compliment ». Je ne vais pas relancer le débat d’hier sur le lyrisme et la dérision mais il me semble que Blutch arrive à faire les deux en même temps. C’est à la fois de la dérision et en même temps des moments d’un lyrisme forcené.

Dernier aspect de cette page que je souhaiterais aborder, c’est le fait que Blutch se représente dans l’histoire. Il se représente même de deux façons : il se représente sous les traits de Lantzman, ce personnage d’auteur de bande dessinée à succès sur le retour, qui n’assume plus rien dans sa vie — ni le fait d’être un auteur à succès, ni le fait d’être un homme marié avec deux maîtresses etc. Par ailleurs, il y a un autre personnage dans l’album qui s’appelle Blütch, qui est lui un junior editor, un ambitieux aux dents longues et qui est un personnage épouvantable dans l’histoire. Ce procédé est assez courant en bande dessinée : il y a plus d’un auteur de bande dessinée qui s’est représenté sous les traits de l’un ou l’autre de ses personnages. Simplement, le procédé (du fait qu’il est dédoublé) et que Blutch en fait un usage particulièrement mégalomane, sarcastique et cruel m’a fait penser à un autre auteur qui a compté pour moi, que j’ai découvert dans les années 70 qui est Guido Buzzelli — à la fois dans Zil Zelub et surtout dans L’Agnone. Voilà la planche en question : vous voyez qu’a priori les styles graphiques n’ont pas grand-chose en commun, mais cependant dans ce récit et c’est là le point commun qu’il y a entre les deux, Buzzelli c’est représenté dans cette histoire, à la fois sous les traits d’un metteur en scène mégalo qu’on voit sur cette page qui s’appelle Tek Ciopaka, et sous les traits de son double mortifère qui est un dangereux criminel qui s’appelle Katapeckio (ce qui est un anagramme du premier nom). Cette scène-là en particulier, où le metteur en scène se fait arrêter parce que la police croit que c’est lui le criminel, une scène de bureau, on retrouve quelque chose de très proche dans Lune l’envers, où il y a des scènes de bureau où Lantz se fait engueuler par son éditeur en chef. De manière pas si surprenante que ça, un des trucs qu’utilisent les dessinateurs de bande dessinée dès qu’il y a plus de deux personnages dans une scène, c’est de les différencier au maximum. Il y en a donc un gros, un maigre et un chauve, un avec des lunettes, un blond, un brun. Là on voit que Blutch a fait la même chose : il y a un personnage binoclard qui est le vieil éditeur qui va mourir en cour de route, il y a le personnage principal de Lantz qu’on a précédemment vu et le troisième personnage n’est ni barbu, ni binoclard pour qu’il n’y ait pas de confusion possible.
Ce qui me frappe, c’est qu’en isolant deux détails de la planche précédente, la planche de Buzzelli et de la planche 52 de Lune L’envers, j’ai isolé deux profils et je trouve ça étonnant. Vous avez Buzzelli dessiné par lui-même, qui prête ses traits à l’un de ses personnages, et Blutch se représentant comme Lantzman. Pour m’assurer que je ne délirais pas, j’ai recopié les deux profils moi-même. Alors, c’est sûr que d’être redessiné par une seule main (en l’occurrence, la mienne), aplanit encore les relatives différences qu’il pourrait y avoir. Mais en recopiant ces deux profils, premièrement je me suis dit que j’aurais du être faussaire (j’aurais gagné bien mieux ma vie qu’en étant auteur de bande dessinée) et deuxièmement, j’ai quand même constaté des ressemblances troublantes dans le trait. Ce n’est pas seulement que les deux personnages se ressemblent (ils ont le même nez, la même implantation de barbe), mais les dessins se ressemblent aussi — la manière de dessiner les oreilles… Ce n’est peut-être pas flagrant pour les non dessinateurs dans l’assistance, mais pour moi, ça saute aux yeux. Comme j’ai isolé les profils et que j’ai enlevé tous les autres éléments, le dialogue et les éléments de décor qu’il y avait derrière le profil de Buzzelli, pour moi c’est assez flagrant et c’est d’autant plus étonnant quand on met les deux planches côte à côte. A première vue, ce sont deux styles de dessins complètement différents, mais néanmoins les deux auteurs ont en commun l’inquiétante étrangeté qu’il y a dans leurs histoires. Cela passe aussi par le trait et aussi par la façon qu’ils ont de se représenter et de se représenter d’une manière pas du tout flatteuse dans leurs histoires.

Peut-être que vous ne savez pas à quoi ressemble Blutch, Christian Hincker de son vrai nom, né en 1967 et qui est là photographié par Francis Forget et à qui je laisse le mot de la fin avec une phrase extraite du Kaboom n°11 : « De toute façon le dessin est un sujet très dur à aborder, à voir. Personne n’est éduqué à déchiffrer le dessin et peu de personnes, très peu y arrivent à l’âge adulte et ça ne changera pas, c’est dans l’horizon de nos vies ». J’espère vous avoir démontré à quel point j’étais incapable de déchiffrer le dessin.

Dossier de en novembre 2016
  • Une discussion passionnante sur un auteur qui le mérite.
    Je pense que l’analogie du « plan fixe » est trompeuse, cependant, même en admettant le recours au langage cinématographique. S’il fallait chercher une analogie, ce serait peut-être celle de la caméra caressante de Tsui Hark dans Time and Tide, qui multiplie les changements de plan infimes, les légers recoupements. Je n’y vois pas un bégaiement, mais au contraire une minutie affichée, une précision du cadre qui fait pendant au caractère toujours ouvert et vivant du trait.

  • Stéphane Beaujean

    Merci Jeanne.