#TourDeMarché (3e saison)

de

(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

Angoulême est passé, c’est donc la reprise côté #TourDeMarché, et cette semaine, on va parler meilleures ventes — c’est parti !
Vous commencez à avoir l’habitude : fin janvier, à l’occasion du FIBD, on fait le bilan de l’année précédente, avec notamment la publication par Livres-Hebdo du top 50 des meilleurs ventes de bande dessinée en France. Ce top s’inscrit généralement dans un dossier qui interroge différents acteurs du côté éditorial, histoire d’apporter un regard informé sur les évolutions du marché. J’y reviendrai probablement la semaine prochaine. A noter qu’il existe un autre top 50, qui couvre l’ensemble des livres et annoncé un peu en amont, et qui permet de situer un peu la performance de la bande dessinée au sein de ce marché élargi. Ces tops représentent les rares occasions où l’on peut avoir, publiquement, accès à des chiffres de vente pour un ensemble de titres, ce qui explique l’intérêt avec lequel ils sont scrutés pour y discerner évolutions et grandes tendances.

Je réitère cependant les réserves de rigueur face à un échantillon de taille arbitraire et très limité (les 50 meilleurs titres), sur un marché où les choix éditoriaux peuvent avoir des impacts très importants. Mais comme il faut bien se contenter de ce que l’on a, on va essayer de voir ce que l’on peut en dire, et de souligner les sujets sur lesquels il est plutôt recommandé de se montrer prudent.
2023 était une année impaire, donc une année « Astérix« , et il n’est pas surprenant de retrouver le petit Gaulois largement en tête des ventes, avec plus de 1,6 millions d’exemplaires vendus. On notera que cette performance s’inscrit à la hausse (+4 %) par rapport à 2021. Pour mémoire, les ventes successives des nouveaux Astérix depuis 2013 étaient sur une pente descendante, enregistrant un -9 % en volume entre 2013-2021. A la deuxième place, la reprise de Gaston, longtemps repoussée pour cause d’imbroglio juridique, avec un demi-million d’exemplaires. Comme pour Astérix, il s’agit là d’un « produit » largement mis en avant un peu partout. Les résultats sont donc à la hauteur des moyens mis en œuvre.
Dans ses analyses annuelles, GfK a l’habitude d’écarter ces titres pour considérer l’évolution du marché en dehors de ces anomalies, mais je suis un peu gêné par ce que ce choix laisse suggérer. En effet, les écarter de la sorte sous-entend qu’il s’agirait d’ouvrages « bonus », dont la présence sur le marché n’aurait qu’un impact bénéfique. Or, on est en droit d’en douter. Dans un contexte économique compliqué pour les ménages, il est probable que l’achat de ces ouvrages, même s’il dépasse largement le périmètre habituel des acheteurs de bande dessinée, vient remplacer un autre achat pour ces derniers. Il y a donc très certainement une part de cannibalisation d’autres ouvrages, qu’il serait intéressant d’essayer d’évaluer, plutôt que de considérer que le marché fonctionne « normalement » malgré la sortie de ces deux mastodontes… sachant qu’outre l’impact direct sur les ventes des autres albums, il y a probablement un effet éditorial, où chacun cherche à éviter une confrontation frontale avec ces ouvrages, et ainsi de suite dans un jeu de dominos successifs.

Une fois écartés ces ouvrages hors-normes, on trouve… Le Monde sans fin, qui approche tranquillement des 900 000 exemplaires vendus, ce qui en fait la meilleure vente sur la période 2020-2023, hors Astérix. Impressionnant. La fin du top 10 donne un peu le ton pour le reste du classement : un mix Mortelle AdèleOne Piece, avec une poignée d’autres titres histoire de compléter le tout. J’exagère à peine.
Sur 50 titres, on compte 15 Mortelle Adèle et 13 One Piece, avec un léger avantage à la première au niveau des ventes cumulées du top. Les mangas dans leur ensemble représentent 23 titres sur 50, pour 36 % des ventes en volume (48 % hors Astérix-Gaston). Le début de la fin ? Pas si sûr. Certes, on s’est beaucoup attardé sur ce décrochage, puisque l’on avait 30 titres sur 50 l’an dernier pour 58 % des ventes cumulées. Ça baisse, donc CQFD, le manga, c’est mort. Sauf que. Sauf que si l’on regarde dans le détail, on note que la meilleure vente côté One Piece n’est plus le tome 1 de la série (comme c’était le cas en 2021 et 2022), mais le tome 104, sorti en avril 2023. Et alors que ce tome 1 voit ses ventes reculer (-19 % par rapport à 2022), le tome 104 enregistre un +30 % par rapport aux ventes du tome 101 en 2022 (sorti en mai 2022). Ce que cela signifie, c’est que le recrutement de nouveaux lecteurs pour One Piece est en train de ralentir, alors que les ventes des nouveautés se renforcent. la série devrait rester un best-seller, mais perdre un peu de sa domination sur le marché.

Côté Mortelle Adèle, le 20e tome désormais chez Mr Tan & Co réalise un petit +4 % par rapport aux ventes du tome 19 sorti chez Bayard en 2022 à la même période. Le passage de témoin s’est bien passé. Derrière, on peut souligner la très bonne performance de la série Elles, un Blacksad dans les clous (-11 % avec un mois de disponibilité en moins par rapport au tome précédent en 2021) et des Cahiers d’Esther qui se maintiennent (-6 % pour le tome 8 par rapport au précédent en 2022). Blake et Mortimer (19e) et Le Chat (36e) sont finalement les seuls rescapés de la bande dessinée franco-belge classique, derrière les deux mastodontes du haut du tableau.
Joli coup de la part de Sarbacane, puisque Le Voyage de Shuna à près de 150 000 exemplaires vendus se classe 11e mailleure vente de l’année — profitant certainement de la très grande notoriété de Hayao Miyazaki. Les Arènes placent deux titres de « bande dessinée du réel », avec une Histoire de Jérusalem qui a peut-être bénéficié du conflit récent en Israël, et La Vie secrète des arbres adaptée d’un best-seller.
Pour compléter côté manga, on note que Spy x Family reste très dynamique malgré un rythme de sortie ralenti, devant un Naruto toujours présent avec ses trois premiers tomes (aidés par un prix attractif de 3€). Et pour terminer cet inventaire, il faut rajouter un tome de My Hero Academia, un de Dragon Ball Super et un de Jujutsu Kaisen. Demon Slayer, présent avec 6 titres en 2022, a disparu après avoir atteint sa conclusion.

Les ventes cumulées de ce top 50 s’élèvent à 8,3 millions d’exemplaires, un rien moins qu’en 2022 (-1 %) et un peu en retrait par rapport à 2021 (-13 %)… mais très au-dessus de 2019 (+56 % !). Pour mettre les choses en perspective, la 50e meilleure vente de 2023 aurait été classée… 8e en 2019. Je vous laisse méditer cette information.

Dossier de en février 2024

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