La librairie spécialisée en bandes dessinées

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Si, de manière générale, l’intérêt pour l’histoire de la librairie est récent et a auparavant souvent été confondu avec l’histoire de l’édition ou du livre, ce travers se trouve accentué dans le cadre de la bande dessinée à la fois par son propre récit historique, son hybridité conceptuelle et ses spécificités de diffusion et d’édition.
Son histoire récente a été, notamment, marquée par une lutte pour sa reconnaissance en tant qu’art à part entière fait par et pour des adultes. L’usage encore fréquent aujourd’hui de l’expression « neuvième art » témoigne de cette revendication, tout en ancrant son histoire dans une hiérarchie artistique classique déterminée par la notion d’image au sens large. Cela n’est pas sans conséquences sur son appréhension. Le champ lexical pour la décrire a ainsi plus emprunté à celui de la peinture, de l’estampe, voire du cinéma, qu’à celui de la littérature ou de l’univers du livre proprement dit.
D’autre part, son circuit de diffusion a été quasi exclusivement celui de la presse, et ce pendant plus d’un siècle. Ce n’est que depuis une trentaine d’années que la bande dessinée est devenue majoritairement un phénomène éditorial. Auparavant, l’album était un bel objet offert à l’occasion de fêtes ou comme récompense exceptionnelle. Diffusée dans la presse quotidienne puis magazine, la bande dessinée a de ce fait, et jusqu’à il y a peu encore, été considérée comme un média de masse, qu’accentuait la popularité de certains de ses personnages derrière lesquels les auteurs étaient bien souvent considérés comme secondaires.
Même si aujourd’hui certaines séries comme Astérix connaissent en librairie des succès sans commune mesure avec le reste de la production éditoriale française en général, cela reste l’arbre qui cache la forêt et les tirages moyens des titres les plus fameux se sont érodés de manière très importante ces dix dernières années[1]. Actuellement, la bande dessinée représente 9,3 % du chiffre d’affaires de l’édition[2], et elle est désormais loin de cette popularité à laquelle elle avait été associée. Celle-ci lui a été ravie en grande partie par la concurrence d’autres formes d’expression et de divertissement plus récentes (la télévision, les séries ou les jeux vidéo).
Enfin, son standard éditorial de départ, celui de l’album cartonné 48 pages en couleur, l’a longtemps éloignée des librairies traditionnelles et généralistes, qui ne savaient où la placer en dehors de leur rayon jeunesse. C’est seulement depuis l’émergence et l’affirmation artistique et médiatique des éditeurs alternatifs dans les années 90 que la bande dessinée a su trouver sa place en librairie par la qualité de ses auteurs, la diversification de ses formats ou la pluralité renouvelée de son lectorat.

L’histoire des librairies spécialisées dans la diffusion du neuvième art témoigne de l’évolution de la bande dessinée francophone depuis l’après-guerre. Elle suit aussi des caractéristiques que l’on retrouve dans d’autres librairies spécialisées : une proximité de départ avec des éditeurs eux-mêmes spécialisés, une volonté d’exhaustivité sur une forme de production ou de thématique, et une clientèle d’amateurs éclairés parfois bibliophiles ou collectionneurs.
Plusieurs grandes étapes dans leur apparition peuvent être déterminées : la première est celle des librairies d’éditeurs, allant de l’après-guerre au milieu des années 60 ; la seconde est celle des librairies d’anciens[3] et d’avant-gardes entre 1965 et 1980 ; la troisième est celle des librairies spécialisées apparaissant dans les années 80 et enfin la dernière qui, à partir des années 90, voit l’importance de librairies ultra-spécialisées se confirmer.
Ce découpage chronologique n’est évidemment pas strict. Il permet avant tout de décrire et de structurer des tendances ou des évolutions. À travers ces grandes étapes, on retrouve aussi celui du commerce du livre en librairie décrit par Michel Ollendorf, et notamment le passage d’un « marché de producteur » à « un marché individuel de masse »[4]. L’auteur décrit ainsi le fait qu’après-guerre, les librairies proposaient un classement par éditeurs qui, au fil des décennies, a ensuite évolué vers des thématiques ou catégories (littérature, science humaines, etc.) de plus en plus pointues. L’histoire des librairies spécialisées en bandes dessinées se nuance par la parenthèse de la vente d’anciens, en raison de son mode de production et de diffusion lié à la presse.

Notes

  1. Guilbert, Xavier, Numérologie édition 2014, 2014, Versailles, H, 2014, p. 96-97.
  2. Contre 24,9 % pour la littérature et 14,2 % pour le secteur jeunesse. SNE, « Les chiffres clés de l’édition 2015 », 2015. https ://www.sne.fr/wp-content/uploads/2014/08/chiffrescles_juin2015.pdf, consulté le 28 août 2016.
  3. Par le terme « anciens », l’on désigne la vente de revues anciennes et d’albums épuisés.
  4. Ollendorff, Michel, « De la métamorphose des marchés », in Ollendorff, Michel (dir.), Le métier de libraire II la production de l’assortiment, 2006, Paris, Cercle de la librairie, 2006, p.179-190.
Dossier de en septembre 2017