Viper, la bande dessinée hallucinogène

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Mai 1981, François Mitterrand vient d’être élu. Entre autres débats, celui sur la dépénalisation du cannabis vient d’être relancé (pour combien de de temps ?). Gérard Santi, hippie contestataire amateur de la small-press et de la beat generation, y voit le bon moment pour lancer une revue de bande dessinée underground consacrée en premier lieu à la drogue, sur le modèle du Dope Comix américain. Le premier numéro, qui parait en octobre 1981, porte cette ascendance et une bonne moitié des pages sont des traductions d’auteurs US plus ou moins connus (Dan Steffan, Shwan Kerry, Denis Kitchen…). On est encore loin de la fine équipe qui se constituera au fil des numéros même si Max, Belin et Mr Picotto sont déjà là et que Druillet et le jeune Andréas — qui expérimente  depuis quelques années dans Tintin — apportent de très belles contributions. Dans ce premier jet, au format plus petit, on ressent l’esprit foutraque qui ne s’en ira jamais, au risque d’un amateurisme parfois flagrant. Mais qu’importe, Viper est lancé et ses bases sont déjà là : bandes dessinées underground, volonté de pousser un rédactionnel pertinent (même si encore très minoritaire) et évocation de la drogue sous toutes ses formes.

Le numéro deux ne dénote pas particulièrement, il y a encore ce décalage entre les bandes traduites (généralement assez pro) et les bandes françaises — souvent moins maîtrisées. Jean Rouzaud rejoint l’équipe avec ses planches naïves et violemment plastiques  tandis que le texte prend plus d’ampleur. Les choses s’affirment mais n’en sont pas encore au virage qui sera pris avec le troisième numéro.

Avec l’aide de Benito, qui maquette tout le numéro, fond et forme y sont profondément redéfinis. Viper trouve ainsi sa vitesse de croisière. L’équipe du Krapô baveux, fanzine punk de Pierre Ouin et Benito, investit  les pages : Bloodi, le plus connu et punks à rats et roi des junkies, trouve une place toute naturelle, Max continue de distiller son monde robotique et Imagex déboute ses récits complets cauchemardesques, qui iront plus tard nourrir Mauvais Rêves. À leurs côtés, Willem taille une croupière au be-bop tandis que le Vuillemin de la grande époque crache dix planches magnifiques tournant en ridicule les écrivains engagés dans une Amérique latine fasciste et crasseuse. Margerin fait une (discrète) entrée sur un texte plein de flippers et de tilt, joignant aux punks du Krapô le rock à banane et blousons de cuir de Métal Hurlant. A posteriori, plusieurs auteurs s’amuseront de ce qu’un baba-cool assumé comme Gérard Santi ait pu publier une revue aussi punk, mais l’idéologie générale étant puissamment libertaire, ce mélange des genres semble parfaitement normal.
C’est aussi dans ce numéro que le rédactionnel trouve sa vraie place : grâce à l’explosion graphique de la présentation jouant sur des  bichromies changeantes et des pictogrammes éclatés, il habite vraiment le numéro au même titre que les dessins. Autour d’articles clairement légalisationnistes, on trouve aussi de réelles pages d’infos sur les différentes drogues et leurs risques, ou un article sur le graphisme. La perle du numéro reste la publication intégrale de Marijuana assassin de la jeunesse, pamphlet prohibitionniste signé en 1936 par Harry J. Anslinger, alors premier commissaire du bureau fédéral du département du trésor aux narcotiques (FBN), poste qu’il occupa 32 ans. C’est un texte majeur dans la diabolisation des drogues. Les rédacteurs jugeant que son ridicule est tel qu’il ne mérite pas de commentaires, il est publié in extenso, dans une traduction très fidèle.

À partir de ce numéro, Viper a pris sa vitesse de croisière. La forme changera peu — même si la maquette deviendra un peu moins explosive — et un noyau d’auteurs réguliers s’installe. Petit à petit, autour d’eux, la revue s’organise et des séries reviennent. Bloodi devient une sorte d’emblème du journal, dont il occupera deux couvertures (n°7 et 9), Charlie Schlingo fait traîner les longues pattes de son Désiré Gogueneau sur plusieurs numéros, étrennant la première série à suivre du magazine (n°6 à 8) : Le Retour des carottes. Dans cet épisode mémorable, Gogueneau se fait envoyer dans un camp de travail et tentera par tous les moyens de ne pas s’en évader.
Ici, Schlingo ne parle pas du tout des drogues, thème qui se fait de moins en moins présent au fil des numéros, si ce n’est plus largement sous le principe d’aliénation, ici au travail, là à la cocaïne ou à la société de consommation. De fait, si ce ton empreint d’idéologie autogestionnaire est toujours présent, les bandes dessinées s’en détachent de plus en plus, au profit de rédactionnels de plus en plus approfondis. Très présents, ils donnent des multitudes d’informations sur la drogue à travers le monde, mais laissent aussi la place des chroniques de 33 tours, des recensions de fanzines, des reportages, des nouvelles, et même une section consacrée à l’histoire de la bande dessinée ! Signée sous divers pseudos fleuris (Anita Jolijoint, Mr Devy Père, etc.), ces espaces sont l’occasion d’un joyeux bordel abondamment illustré.
Au fil des numéros, les bandes dessinées privilégient l’idée  alternative. Une migration qui se confirme avec l’arrivée de la branche «rock» de Métal Hurlant. À la suite des Max, Ouin et Margerin arrivent Tramber, Nat, Jano, Denis Sire ou Patrice Narès. D’autres auteurs s’y affirment en amenant leur touche : Weissmüller dont le trait penchait déjà vers la gravure, Philippe Gerbaud, pionnier du dessin sur ordinateur, Philippe Lagautrière, qui s’amusait déjà avec des tampons, Farid Boudjellal, qui après quelques strips lance Yasmina, une série orientalisante au long cours, ou Emmanuel Moynot qui, avec le Narrative Bureau, se laisse aller à des jeux graphiques interrogeant la matière même de la bande dessinée (cases ? planches ? auteurs ?) et ouvrant donc la voie à une véritable bande dessinée expérimentale.

Max, Ouin, Weissmuller, ou encore Mr Picotto seront quelques années plus tard de l’aventure du Lynx, la revue du jeune Jean-Christope Menu, qui jettera les bases de l’Association. Rien d’étonnant donc à ce que Viper soit la première revue diffusée à avoir publié Mattt Konture (n°9), et qu’elle ait ensuite accueilli David B. (n°10), autres cofondateurs de la structure qui révolutionnera la bande dessinée dix ans plus tard. Dans les mornes années 80, avec son flou directionnel revendiqué et son goût des marges, Viper dynamite ainsi la bande dessinée à papa et offre à de jeunes auteurs (mais aussi à de moins jeunes, comme Druillet ou Mic Delinx qui viennent s’y défouler) l’opportunité d’une publication visible dans un support à la liberté quasi-totale.
Bien sûr tout n’est pas bon, la revue ne manque pas de pages moyennes, mais c’est le propre d’une revue ouverte de publier des auteurs qui ne sont pas encore dans leurs pleins moyens. Sans le moindre complexe, Gérard Santi n’hésite pas à publier des auteurs au niveau moindre à côté des professionnels de Métal. Qu’importe, du moment que tout le monde est là dans le même esprit. Aujourd’hui, peu de gens se souviennent de Rasheed, de Dorée (parfois écrit avec un seul «e») ou d’Uccianni[1], qui furent pourtant des réguliers de Viper et y semblaient parfaitement à leur place.

Viper c’est aussi une organisation relativement anarchique (voire anarchiste), les gens vont et viennent. Ceux qui en parlent décrivent tous un brouhaha créatif, désordonné mais stimulant, autour de la figure du bon père Santi et de sa volonté de fer. Pas d’argent là-dedans, la plupart des planches sont payées en herbe, ou pas payées du tout. Le travail est épuisant mais le jeu en vaut la chandelle : un Viper toujours plus beau qui obtient même une subvention du ministère de la Culture ? ! Peu d’auteurs l’évoquent sans émotion, la plupart s’enthousiasment ou ont un rire amusé. En résumé Viper laisse le souvenir d’«une époque où l’on pouvait se lâcher un peu, où le « politiquement correct » ne faisait pas la loi… On était pas vraiment payés […] mais on se marrait bien…» (Frank Margerin).

Espace d’expérimentation et de recherche, Viper avait tissé des liens avec différentes autres structures. J’ai beaucoup parlé du Krapô et de Métal Hurlant, partie la plus visible de par la porosité des auteurs, mais ces deux structures sont loin d’être les seules. La librairie Thé-Troc a par exemple mis la main à la pâte, présentant certains auteurs (Shelton fait quelques brèves apparitions, tout comme Dave Sheridan, qui décède brusquement) et achetant quelques encarts publicitaires, Le Petit Psikopat illustré y fait aussi sa pub, et Carali offre quelques dessins.
La proximité avec les éditions Artefact, éditeur qui fait alors feu de tout bois et reste lui aussi curieusement oublié des histoires de la bande dessinée, est également évidente, même si les deux structures ne travailleront jamais réellement ensemble. Esthétiquement  très proches, les éditions Artefact publieront Mauvais Rêves, recueil d’histoires d’Imagex publié dans Viper, en 1983. Elles publient aussi Schlingo et Shelton, inspirateurs communs des deux structures, et une anthologie d’El Vibora, revue underground espagnole majeure qui ne peut que faire écho à Viper. La revue française publie d’ailleurs dans son numéro 9 quelques auteurs espagnols directement traduits de sa consœur espagnole.

Alors que la revue commence à s’affirmer dans le paysage, son économie reste faite de bouts de chandelle et d’huile de coude. Dans ces conditions,  même si les ventes sont cependant au rendez-vous, augmentant petit à petit en suivant l’évolution de la revue, chaque nouveau numéro relève de l’exploit. Mais Gérard Santi a la Foi, l’ambiance est bonne, les auteurs aiment la revue. C’était sans compter un triste sire portant plainte pour «apologie de la drogue», bien décidé à abattre cette revue de débauche. Bien que dans son droit, Viper a bien du mal à assumer le coût d’un procès inquisitoire, d’autant plus que, comme souvent dans le cas des revues alternatives, le diffuseur rechigne à reverser l’argent dû. Dépité, lessivé, Gérard Santi arrête les frais et décide d’interrompre la publication. Il s’éloignera de la bande dessinée pour aller vers d’autres militantismes, sans jamais perdre l’idéal qui le guidait à l’époque.
Plus de vingt-cinq après la mort de Viper qu’en reste-t-il ? Malheureusement pas grand-chose. Comme nous l’avons vu, ses auteurs s’en souviennent, quelques lecteurs croisés aussi, mais finalement assez peu d’infos demeurent. Restent les revues, et le curieux qui en fera l’effort pourra en dénicher plusieurs numéros, en cherchant bien. Ils attestent d’un état d’esprit bienvenu, et il est difficile de comprendre pourquoi il est si rarement évoqué. La seule chose certaine est que la fin de ce laboratoire, trois ans et demi après sa création (octobre 1981-juillet 1984), annonce le marasme éditorial qui suivra durant toute la décennie 80.

[Cet article a été précédemment publié dans une version légèrement différente dans le Gorgonzola n°18.]

Notes

  1. On retrouve cependant la trace de ce dernier sur le web, où il semble avoir fait une belle carrière dans la publicité et la communication.
Dossier de en novembre 2013

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