2024

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Après des premiers pas au sein du collectif Troglodyte, Olivier Bron et Simon Liberman créent en 2010 leur maison d'édition, « 2024 ». Egrénant trois à quatre ouvrages par an, entre bande dessinée et livre illustré, ils attendent à leur rythme la date fatidique, « année d’autodestruction des éditions, de la Terre entière et du système de retraite par répartition ». Ambiance.

Christian Rosset : Comment – avec quels moyens accordés à quel désir – peut-on créer de nos jours une maison d’édition comme 2024 ?

Olivier Bron & Simon Liberman : L’idée de l’édition nous est venue assez naturellement… On faisait de petits bouquins (sérigraphie, gravure et photocopie) et un fanzine depuis quelques années, au sein du collectif Troglodyte et, quand l’élan de cette structure a commencé à retomber, on a eu envie de poursuivre là-dedans. On avait des envies de papiers, de façonnages auxquels on n’avait pas vraiment accès pour nos petites séries, et tenter de passer le cap de la diffusion nous semblait ouvrir beaucoup de portes assez excitantes… Pour le coup, c’est un vrai plaisir de pouvoir aller en machine accompagner une impression, de discuter de l’objet avec les différents imprimeurs avec qui on travaille. Tout le travail avec les auteurs est passionnant aussi ; discuter de leurs projets, les aider à formuler leurs envies, à assumer leur propos sans le noyer, tout ça c’est très stimulant. Notre envie initiale s’appuyait sur ces intuitions, et finalement on s’en faisait une idée plutôt juste. Pour les moyens, on a eu une petite subvention, le reste c’est sur nos deniers. Évidemment, la contrepartie, c’est une organisation beaucoup (beaucoup) plus lourde qu’en micro-édition. Les exigences du diffuseur, des libraires, les tirages conséquents à assumer, l’accompagnement médiatique des sorties… on découvre jour après jour tout ce qu’il faudrait faire, et on essaye de suivre le rythme. Sans qu’on s’y soit vraiment préparés non plus, l’édition nous a permis de créer plusieurs expositions sur nos livres. Vu qu’a priori la  bande dessinée s’expose très mal, ça oblige à trouver des solutions de mise en scène, pour prolonger les univers des livres et, finalement, on fait presque autant de scénographie que d’édition maintenant… C’est juste difficile de préserver du temps pour nos projets personnels.

Christian Rosset : Vous avez publié encore assez peu de livres, mais chacun expérimente une forme singulière. On se trouve à l’exact opposé de la démarche classique des éditeurs de bande dessinée qui privilégient la production de séries d’objets clairement identifiables, faciles à ranger aussi bien en librairie que dans toute bibliothèque. Avec 2024, on ne sait jamais par avance, non seulement quel, mais aussi comment sera le prochain livre.

Olivier Bron : … Je n’ai pas la sensation que, dans la petite édition, la démarche soit si singulière. Ceci dit, même à notre échelle, on se rend bien compte que la construction de collections aurait beaucoup d’avantages : sans même parler du temps (et de l’énergie) économisé autour des choix de fabrication, ça faciliterait nettement le placement chez des libraires (en tous cas plusieurs d’entre eux) qui ont de plus en plus de difficultés à rester ouverts et curieux en ce moment, et qui reconnaîtraient ainsi plus vite la maison d’édition. On constate que le diffuseur a du mal à défendre nos livres en partie pour ça, parce que le lien entre eux ne se fait pas immédiatement. Mais sur le fond, on ne se pose pas du tout la question en ces termes. Il nous semble qu’une des plus grandes forces d’une structure comme la nôtre – vis-à-vis des auteurs en particulier – c’est justement de pouvoir construire des projets pleinement cohérents : essayer de réfléchir à une forme qui convient au fond des projets qu’on défend, qui placerait – dans l’idéal – le lecteur dans la prédisposition idoine. De ce point de vue-là, on ne s’interdit rien, d’autant que c’est une vraie part du plaisir qu’on prend dans tout ça.
Par ailleurs, cette impression est aussi due au petit nombre de titres que nous avons publiés : il est probable que certains projets futurs aient des formes proches d’autres de nos livres ; encore une fois, on y réfléchit avec l’auteur, dans l’idée de servir le bouquin.

Simon Liberman : Il paraît effectivement que les collections permettent de vendre plus facilement des bouquins. En fait, on s’est lancé dans 2024 sans se poser des questions de « marketing » de cet ordre-là. À 2024, on veut faire des beaux livres avec un format et un façonnage qui correspondent au contenu.

Christian Rosset : De quelle manière – après quels débats, s’il y en a, en fonction de quoi – décidez-vous d’éditer tel ou tel ouvrage ?

Simon Liberman : En montant 2024, les deux premiers livres que nous voulions éditer étaient ceux de Donatien Mary & Didier de Calan (Les Derniers dinosaures, octobre 2010), et le projet en 3d de Matthias Picard (qui va sortir en octobre). Je crois que ces deux livres sont assez représentatifs de ce qu’on a envie d’éditer : des livres atypiques, qui peuvent s’adresser aussi bien aux adultes qu’aux enfants.

Olivier Bron : C’est vrai qu’on a monté la maison d’édition avec deux livres qui ne sont pas à proprement parler des bandes dessinées, même si c’est dans ce rayon de librairie qu’on s’inscrit naturellement. Les deux utilisent l’image et la séquence comme moteur de leur narration, et c’est finalement ça notre ancrage.

Simon Liberman : Je déteste le mot « ludique », mais je suis obligé d’admettre que ça exprime plutôt bien notre ligne. Des livres de genre, mais d’auteur. Globalement, on est plus excités par les récits d’aventures que par les introspections psychanalytiques.
En fait, on commence aussi à recevoir toutes sortes de projets, dont des récits autobiographiques justement, et parfois ce sont de très bons projets (qui feront des excellents livres ailleurs). On se pose la question à chaque fois. Mais on essaie de prendre aussi au sérieux cette fameuse ligne éditoriale. Ça donne lieu à de longs débats à chaque fois.

Olivier Bron : Finalement, c’est bien plus en constatant les points communs entre les livres déjà publiés et les projets déjà engagés qu’on est arrivé à formuler une sorte de ligne éditoriale. On avait assez peu de présupposés établis au début, sinon de soutenir des projets d’auteurs, ce qui reste très vague… Pour le reste, on se fermait peu de portes.

Simon Liberman : Il y a un autre aspect qui entre en ligne de compte. On fait des beaux livres très chers à imprimer. On ne peut pas en faire beaucoup, quelque chose comme deux gros projets par an. Et ces livres, on a envie qu’ils soient à chaque fois différents. On est contents d’expérimenter un nouveau façonnage, un nouveau type d’impression. L’idée est de ne pas s’ennuyer, qu’il ne s’agisse pas juste de « faire tourner » la maison d’édition.
En plus de ça, les expositions qu’on monte en prolongement des livres commencent à influer aussi sur les choix éditoriaux : un projet pour lequel on se dit « on va fabriquer une expo avec des cabanes et des moteurs » (je dis n’importe quoi), ça nous émoustille. En fait, on est en train de bricoler des moteurs en ce moment et on a envie de fabriquer des cabanes, on cherche maintenant un prétexte.

Christian Rosset : Deux livres par an, ça fera moins de trente livres en 2024 ! Si vous voulez marquer l’histoire de la bande dessinée dite indépendante, il faudra que l’on se souvienne de tous : vous ne pouvez quasiment rien rater (c’est peut-être cela l’aventure ; et le côté « ludique » : comme si éditer était un jeu, et chaque livre, le résultat gagnant d’une partie où l’on risque gros) ! Vous pourriez même avoir envie de devenir les derniers dinosaures de l’édition papier, de ceux qui aiment encore et toujours les beaux objets qui s’adressent à tous les sens, dont le toucher et même l’odorat (vous n’avez pas envie d’éditer des bandes dessinées en odorama ?). Votre dernière publication (Canne de fer et Lucifer de Léon Maret) fleure bon les livres d’aventures d’un passé lointain (du moins pour les lecteurs qui ne connaissent le XXe siècle que déclinant). Les « pop-up » de Sylvain Moizie renvoient aussi aux livres pour enfant d’une époque révolue (et, comme c’est fait à la main, vous avez dû vous amuser à les fabriquer un à un). Et les autres ouvrages jouent avec des techniques quasi-artisanales (gravure, coloriage, etc.), sans doute apprises dans les écoles (comme les arts déco de Strasbourg qui ont le mérite de dispenser un bon enseignement de ces techniques que l’on aurait tendance, bien à tort, à remiser au rayon des souvenirs). Pas très moderne tout ça !.. Et (sans doute) pas davantage postmoderne. Ces « jeux » préservent-ils l’innocence des « jeux d’enfant » ? Et vous permettez-vous de tricher pour gagner chaque partie (je ne suis pas sûr que le souci de « pureté » – fort heureusement – vous guide) ?

Olivier Bron : Beaucoup de questions là-dedans ! Pour ce qui est de ne pas pouvoir se planter sur un bouquin, la question de la trace indélébile que 2024 pourrait laisser dans l’Histoire se pose finalement assez peu… (même si nous sommes surs qu’une place nous attend bien au chaud dans le dictionnaire des grands hommes, entre De Gaulle et  Douste-Blazy). Ce que je veux dire, c’est que vu le temps et l’énergie qu’on investit sur un projet, on ne peut de toute façon pas se permettre un ratage. En tout cas, pas par rapport à nos critères. Le seul risque, ce serait un jour de nous lancer dans un projet qui ne nous plairait qu’a moitié ou pour de mauvaises raisons. Mais tant qu’on croit sincèrement dans nos livres, je pense qu’on n’aura pas de regrets.

Simon Liberman :  Nous ne sommes pas non plus réfractaires aux possibilités offertes par le numérique. Du temps où nous faisons de la microédition avec le collectif Troglodyte, nous avions monté un webzine qui s’appelait Numo dans lequel nous expérimentions des formes de narration mêlant interactivité, animation, parfois du son… c’était assez exaltant. Il y a pas mal de choses à inventer sur ce type de format, à partir du moment où on le considère comme une forme d’expression en soi (il ne s’agit plus de bande dessinée ou de livre numérique). À ce titre, l’expression « livre numérique » me semble assez débile ; à la rigueur, elle a le mérite de maintenir l’idée que la lecture doit rester au centre de cette nouvelle forme. Mais on ne parle pas de « théâtre projeté » pour parler du cinéma. Un livre c’est du papier et de l’encre, je suis un peu réactionnaire sur ce point, je crois. Cela ne nous empêche pas de réfléchir sérieusement à des projets numériques (dans la même veine que Numo). Par contre, on en revient à un problème économique. S’investir dans des projets créatifs pour enrichir Apple qui prélève un tiers de tout ce qui passe par Apple… et puis, bêtement, faire des histoires pour des iphones ou des tablettes ipad, il y a quelque chose qui me hérisse le poil. Je n’ai toujours pas de téléphone portable aujourd’hui, encore moins d’ipad. Je me force à aller de temps en temps sur Facebook. J’ai une tendance à penser que la poésie n’est pas soluble dans ces nouveaux appareils. Bref, j’ai un sentiment ambivalent sur tout ça, et je crois que c’est la même chose pour Olivier…

Olivier Bron : Dans les grandes lignes, oui… Je crois vraiment qu’on restera ancrés dans l’édition papier jusqu’au bout du bout, même si on réussissait à développer en parallèle un volet numérique – projet qui revient régulièrement sur la table, en s’appuyant effectivement sur des idées qu’on avait pu trouver avec Numo.fr à l’époque.
Quant à une idée de « pureté », que ce soit celle d’un acte artistique ou d’une démarche militante revendiquée… j’avoue redouter franchement ce genre de grand principe. Le seul juge de paix, c’est le catalogue que l’on construit. Tout ce qu’on s’impose comme contraintes supplémentaires de fabrication ou de fonctionnement, sur le fond, ça ne concerne que nous… Et tant que les règles fixées restent discrètes, la triche n’existe pas !

Simon Liberman : Je crois qu’on  est révolutionnaires (j’entends les auteurs 2024, et un peu nous aussi quand même). Je continue sur ma lancée, je vais même formuler une tirade kamikaze (avec un gros retour de bâton possible). Je crois bêtement qu’une sorte de centrifugeuse créative, une sorte de vortex artistique s’est créé, une nébuleuse de dessinateurs assez fous, et hyper talentueux comme Simon Roussin, Matthias Picard, Donatien Mary (pour ne nommer que les plus susceptibles qui risquent de râler à la lecture). Ils vont faire des grands livres. Leurs livres sont déjà géniaux, et ils vont devenir de très grands auteurs dans le futur avec la maturité. On est une nouvelle structure qui accompagne cette nouvelle génération qui ne me semble pas correspondre à ce qui été fait ailleurs. Le côté tragique de tout ça, c’est qu’en 2024, on sera des vieux. On continuera peut-être à publier de bons livres, comme un bel éditeur installé. On aura des beaux bureaux, avec des fauteuils en cuir, mais on se fera balayer par des nouvelles structures. On racolera au stand micro-édition à Angoulême. Il sera temps de se retirer, de faire un bûcher de tous nos stocks, de s’en aller vers le cimetière des éditeurs.

[Propos recueillis par e-mails en juillet-août 2012]

Entretien par en septembre 2012

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