Antony Huchette

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Apparu de nulle part avec La Marée Haute, Antony Huchette s'est signalé par son aisance narrative. Amoureux des scénarios imbriqués et d'une certaine dérive, il a exploré une veine plus  impulsive avec Love Machine, étonnant fanzine rendant hommage aux westerns à l'ancienne et aux dessins animés des années 30. Plus récemment, Brooklyn Quesadillas propose une sorte de prolongement de Love Machine où se mélangent ex-stars de la TV, quotidien de réalisateur, étranges transformations et questionnement sur la paternité. Il était temps de donner la parole à celui qui se cache derrière cette inventivité généreuse.

Maël Rannou : Brooklyn Quesadillas est très différent de La Marée Haute, ton premier livre. Si on y retrouve un certain nombre de sujets, il y a beaucoup plus d’ouverture vers l’onirisme dans Brooklyn. Il y a aussi la libre utilisation de personnages d’animaux, et une revendication d’influences venant de la télévision. À ce titre on ressent une grande parenté avec Love Machine, un fanzine paru entre-temps…

Antony Huchette : Oui c’est vrai, c’est probablement lié au fait qu’il y ai presque cinq années qui séparent La Marée Haute de Brooklyn Quesadillas. Ce temps m’a sûrement permis de me nourrir, de faire d’autres choses… Je pense que le coté onirique était déjà présent dans La Marée Haute, ainsi que d’autres éléments comme par exemple les écrans ; dans La Marée Haute, l’histoire se déroule sur un écran de diapositives, et dans Brooklyn Quesadillas, il y a un écran numérique.
La Marée Haute est structuré différemment : j’ai passé beaucoup de temps à découper et à préparer le « tournage » ; je visualisais l’histoire en mouvement, plus comme un film. Pour Brooklyn Quesadillas, j’avais envie de faire un récit d’aventure, et d’avoir une forme plus littéraire : cela se voit d’ailleurs, Brooklyn Quesadillas est beaucoup plus bavard et plus court…
La Marée Haute est aussi marqué par ma découverte de « la nouvelle bande dessinée ». C’est vraiment en redécouvrant la bande dessinée dans les années 2000 avec des éditeurs comme l’Association, 6 pieds sous terre, etc., que j’ai eu envie, moi aussi, de faire de la bande dessinée. En découvrant des gens comme Baudoin, David B., Trondheim, je me suis dit que c’était possible. Pour Brooklyn Quesadillas, mes références sont plutôt celles de l’enfance et de l’adolescence. Mais aussi le surréalisme et la télé…J’avais vraiment envie de faire une histoire (dans sa forme) à la Carl Barks. Un peu comme le cinéma muet est pour moi l’expression la plus pure du cinéma, je trouve que les bandes dessinées et comics d’aventure portent en eux cette forme de pureté de la bande dessinée.
Les références à la télé sont un peu comme le constat d’une époque révolue, ce sont des références très personnelles même si cela parait cheesy… C’est assez dur de regarder tout ça, j’ai l’impression que c’est un peu un grand collage.
Je pense aussi que mes rêves m’ont beaucoup aidé pour Brooklyn Quesadillas. Je ne sais pas très bien ce que j’essayais de raconter, c’est en lisant le résumé qu’en a fait Cornélius que je me suis dit « Ah oui, c’est ça ». Je pense que Love Machine est proche de Brooklyn Quesadillas car il part d’une même volonté de faire un récit d’aventures surréaliste, et aborde les mêmes thèmes. Je voulais en faire une série, mais ce qui devait être le numéro 2 s’est transformé en Brooklyn Quesadillas. Love Machine, c’est un peu un prologue de Brooklyn Quesadillas.

Maël Rannou : La Marée Haute était un récit très réaliste, une histoire d’amour pas forcément réelle, mais très crédible. Brooklyn Quesadillas part dans beaucoup de directions, en assumant une totale invraisemblance (le personnage principal est tout de même enlevé par des les stars de son enfances, vivant recluses sur une île grâce à une formule d’éternelle jeunesse, pendant qu’un autre personnage se transforme en cheddar fondu), et pourtant ce sont les parties les plus fantasmagoriques — ou celles qui sont explicitement présentées comme de la fiction, comme les séquences d’émissions — qui semblent dire les choses les plus intimes.

Antony Huchette : J’aime quand un récit me transporte et impose sa propre logique, un peu comme parfois on rêve d’un truc qui nous apparaît être d’une évidence incontestable et se trouve être complètement incompréhensible, parfois débile, quand on se réveille… Yûichi Yokoyama le fait très bien. Ou je vais encore citer Barks : dans un Donald, ce dernier découvre des œufs carrés, et il va ensuite dans un monde où tout est carré…
J’ai un peu essayé de faire la même chose avec Brooklyn Quesadillas, à force d’imaginer les scènes du livre, elles se sont mises à exister. Il y a une énergie, quelque chose d’étranger, un fluide cosmique qui met les choses en constellation dans le processus créatif, et le fait que ce soit décousu n’est alors pas un problème. Les exemples parfaits en bande dessinée qui me viennent à l’esprit sont Cola Madness de Gary Panter, et Mitchum de Blutch : ces livres sont chargés et délirants, mais pourtant d’une cohérence folle et d’un pouvoir émotif. On ressent aussi en regardant les pages de ces livres qu’il y a beaucoup de plaisir… C’est incroyable de procurer cet enthousiasme avec des images. C’est ce qui, je pense, rend une œuvre profondément humaine ; c’est difficile de ressentir le mystère de l’homme en lisant des récits où tout est dit et souligné.
La fiction permet aussi d’approcher un peu plus les sentiments en profondeur. Je pense que si Lapinot de Trondheim était un homme, ce ne serait pas aussi bien. Utiliser des animaux ou ces références aux récits d’aventure est aussi un prétexte pour parler de choses personnelles. Je parle du décès de ma tante, à qui le livre est dédié, à un moment du récit car cet événement est survenu pendant l’écriture du livre et m’a profondément touché. Il rejoignait aussi beaucoup de questions existentielles qui me hantent. Pour des raisons administratives, je ne pouvais pas rentrer en France, mais j’ai réellement senti la présence de ma tante, notamment dans un rêve où elle me disait qu’elle avait du mal à attraper des objets… Ma tante avait un côté très poule, et à cette période mon fils regardait Sesame Street à la télé, et Big Bird m’a fait penser à ma tante…
Ce qui rejoint ce que je disais précédemment, le fluide cosmique, etc… La réalité organise les choses. J’ai l’impression que dans l’élaboration d’un récit il y a un moment magique où tout se met en orbite et concours a la réalisation de l’objet.

Maël Rannou : Dans tes trois livres, quelle que soit la distance prise, on retrouve toujours un grand intérêt pour l’auto-fiction. Rien qui n’empêche des envies d’aventures, elles ont parfois lieu via le rapt ou des histoires d’amour impossible, mais tout en ne t’en moquant pas et en semblant aimer sincèrement le premier degré, tu reviens toujours aux choses les plus simples. Même l’aventure la plus franche ne se conçoit pas en dehors du spectre personnel.

Antony Huchette : En réalité, je ne vois pas comment je pourrais parler d’autres choses. Parfois, je me dis : « tiens, je vais faire tel personnage, il sera comme ça », mais j’ai l’impression que je finis toujours par me raconter un peu, En tout cas l’expérience du monde et des gens qui m’entourent et me constituent sont la matière première de mon travail. Je ne vois pas non plus comment on peut ne pas parler de soi, de son ressenti même sur des trucs cons, comme par exemple lorsque dans Brooklyn Quesadillas, Joseph parle à sa languette de chaussure. Quand je vois cette page, je pense à la paire de Timberland que je portais à cette époque et il faut vraiment avoir eu cette sensation d’avoir ses lacets sur ses chaussettes pour pouvoir en parler.
J’aurais l’impression de mentir ou de ne pas savoir de quoi je parle si je faisais autrement. À ce propos, je trouve d’ailleurs souvent un peu naze les biographies de jazzmen, d’acteurs… à part quelques exceptions, j’ai l’impression qu’il en résulte souvent des idées stéréotypées, des personnages qui manquent de complexité. Je ne suis pas fan d’autobiographie non plus, encore moins en bande dessinée, à part évidement quelques auteurs, comme Gilles Rochier, le Journal d’un album de Dupuy et Berberian, ou encore Gabrielle Bell, et encore là je pense que c’est de la fiction.
Après pour le coté premier degré, histoire d’amour, j’accepte de mieux en mieux le côté parfois mélo de mes histoires, j’aime le saxophone et les femmes avec des pantalon taille haute.

Maël Rannou : Love Machine était une vraie déclaration d’amour à un certain type de dessins animés, notamment à ceux des frères Fleischer. Brooklyn Quesadillas conserve ça, en ajoutant en plus de nombreuses séries TV souvent désuètes, et tu m’as aussi parlé de Richard Scarry. Finalement, hormis le travail de Blutch, avec qui tu as travaillé et qu’on te cite quasi-automatiquement, tu sembles assez peu marqué par une influence venue de la bande dessinée, sans doute parce que ta formation est avant tout celle d’un réalisateur.

Antony Huchette : Love Machine s’inspire et fait un grand clin d’œil aux frères Fleischer, mais aussi à Frank King ou à Jijé. J’ai essayé, comme le rap a beaucoup samplé la Soul et le RnB, de sampler ces images populaires et de les re-séquencer pour en faire un truc personnel. Je ne sais pas si ça a marché mais j’ai pris beaucoup de plaisir. Ce que j’adore dans les Frères Fleischer, ou plus largement dans les dessins animé de cette époque, c’est le côté divertissement pur qui, finalement, donne des œuvres d’art à part entière. Et puis tout est mou, c’est incroyable.
Pour ce qui est de ma formation, j’ai étudié l’animation aux Arts Décoratifs de Paris, d’une manière assez libre et très peu professionnelle. Donc lorsque l’on me demande ma formation ou mon métier, je ne sais pas trop quoi répondre… Et pour mes références, j’essaie de piocher un peu partout, d’être ouvert au plus de choses possibles. J’ai redécouvert Richard Scarry — dont j’avais vu des livres étant enfant — à travers mon fils et je trouvais que sa manière de faire des vues en coupe des maisons était géniale. Et puis, dans la littérature pour enfants, il y a souvent un truc graphique, des cartes, des jeux, etc. qui sont des super outils narratifs, c’est une manière d’envisager le monde. J’adore copier des vues de Google Maps…
Je pense avoir été influencé par le travail de Blutch, en tous cas celui d’une certaine période : celle de Vitesse moderne ou Mitchum. Il m’a également fait découvrir des auteurs comme Jijé ou Forest. Je me rappelle d’un après-midi, où nous sommes entrés dans une librairie du 18e et où il m’a offert un album de Jerry Spring.
Mais j’adore aussi plein d’autres auteurs, comme Philippe Dupuy, avec qui je travaille régulièrement depuis deux ans sur différents projets d’animation, ou Benoît Jacques, pour n’en citer que quelques-uns.
Coté Américain, j’adore Gary Panter — d’ailleurs, dans Brooklyn Quesadillas, la lettre de Jumbo est en réalité un email que m’a envoyé Gary Panter en réponse à un email que je lui avais écrit. Il y a aussi Ron Regé Jr, Marc Bell ou Matthew Thurber, dont le livre 1800 mice me donne envie de dessiner à chaque fois que je le regarde. Mes influences viennent également beaucoup de dessinateurs : William Steig, Saul Steinberg… Ses dessins sont vraiment de l’écriture, de la poésie. Ses cartes, sa manière de dessiner la ville en plaçant les éléments les uns à côté et au-dessus des autres m’ont beaucoup influencé dans ma manière de regarder New York. Les dessins de Philippe Caron, qui était mon professeur aux Arts décoratifs sont sublimes.

Maël Rannou : Bien que venu sur le tard à la bande dessinée, tu n’as pas le défaut des animateurs faisant simplement une sorte de « storyboard plus propre » quand ils s’y mettent. Tes livres et tes dessins animés se complètent mais sans interférer, même si l’on y retrouve bien sûr ta marque. Penses-tu ces différents travaux dans une globalité ou les traites-tu très différemment ?

Antony Huchette : Mes travaux personnels d’animation se font de plus en plus rares, car cela demande beaucoup de temps et ne paye pas. Je bricole de temps en temps, mais je fais maintenant de l’animation à une échelle plus commerciale pour gagner un peu d’argent.
Mon approche personnelle de l’animation est d’essayer d’utiliser ce médium dans sa forme la plus simple : des images qui font du mouvement. Or, quand on pense « animation », on a plus souvent en tête l’animation de personnages, le décor, etc. Je trouve que les animateurs ont tendance a faire des dessins très maniérés et, effectivement, des storyboards. Mes références dans l’animation sont plus expérimentales, j’adore les films d’animation des années 60/70 : j’adore Len Lye, Robert Breer, et aujourd’hui Jim Trainor, Stuart Hilton ou Jonathan Martin.
La bande dessinée, c’est de l’écriture et l’animation, c’est le mouvement, c’est plus chorégraphique, les idées d’animation sont plus simples, plus courtes. Il y a évidemment des bandes dessinée qui donnent l’impression de mouvement, de chorégraphie et même parfois de son, mais cela reste de la littérature. Encore une fois, je ne développe que très peu l’animation, peut-être un jour… L’un nourrit l’autre. Donc pour répondre à ta question, je pense que les deux sont liés, mais je pense chaque médium différemment.

[Entretien réalisé par courriel entre le 10 et le 13 août 2013. Photo d’Antony Huchette par Jonathan Martin.]

Entretien par en octobre 2013

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