Emmanuel Guibert

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Depuis vingt ans et les premières pages publiées dans Lapin, Alan Cope est devenu un personnage de bande dessinée -- traversant tout d'abord la Deuxième Guerre Mondiale, puis revenant sur son enfance et, plus récemment avec Martha et Alan, ses premières amours. Biographe volontaire, Emmanuel Guibert est toujours prêt à évoquer ce qui fut pour lui une rencontre d'une importance rare. Entretien fleuve, en trois parties.

Xavier Guilbert : Pour commencer… parle-nous d’Alan, déjà — comment en es-tu venu à le rencontrer ?

Emmanuel Guibert : Alors donc, en quelques mots… J’avais trente ans et pour la première fois de ma vie, je mettais les pieds sur l’Île de Ré, en face de La Rochelle. Mes parents avaient loué une maison pour l’été, et j’allais les rejoindre quelques jours. Et le 16 juin, en remontant du port de Saint-Martin vers la Place de la République, je suis passé devant une petite ruelle, où une maison m’a tapée dans l’œil — parce qu’elle était très belle, elle avait une vigne de seize mètres qui courait le long de la façade, un joli soleil donnait dessus, et, devant la porte de la cuisine, il y avait un monsieur, torse nu, en train de scier du bois. Et j’étais vaguement paumé, mais c’est surtout un prétexte que j’ai utilisé pour lui adresser la parole. Je lui ai demandé de m’indiquer où était la fameuse Place de la République — en vérité, j’avais envie de voir un peu la maison de plus près. Et puis je ne sais pas, ce monsieur m’intriguait un peu. Il m’a indiqué la Place de la République, mais pour ce faire il a mis à peu près un quart d’heure — autant dire qu’il a été volubile, qu’il m’a dit bien d’autres choses que ce simple renseignement, et moi, je l’ai trouvé attachant, singulier. J’ai bien aimé ce moment. Donc, quand on s’est séparés, je me suis dit : « je viens de passer un quart d’heure très agréable », mais sans l’idée que ça pourrait donner lieu à autre chose, que c’était une rencontre fortuite.
Et puis le soir-même, il y avait sur l’île, dans un autre patelin qui s’appelle La Couarde, dans le petit centre culturel, il y avait un concert d’une chanteuse grecque qui vit en France depuis de très nombreuses années, et qui s’appelle Angélique Ionatos (et dont je vous conseille les disques, si vous ne les connaissez pas, parce qu’elle a une voix absolument superbe, et elle compose très bien). Bref, elle était là, avec un monsieur dénommé Henry Agnel qui l’accompagnait à la guitare, au bouzouki, etc. Et en sortant de ce concert, je réalise que ce monsieur était quelques sièges derrière moi, dans la salle. Donc on s’adresse un petit signe d’intelligence, comme ça. On était contents de se revoir, après notre petite conversation de l’après-midi. Mais de nouveau, on diverge en pensant que voilà : ce sera tout.
Et cinq jours plus tard, je suis sur le port de Saint-Martin, c’est la Fête de la Musique. J’ai un carnet de croquis entre les mains, comme cela m’arrive souvent, et il y a deux jeunes filles, ravissantes, qui sont en train de jouer (l’une du violoncelle, l’autre de la flûte traversière) sur le port. Je les dessine toutes les deux, donc je suis assis, à quelques mètres d’elles, par terre. Et derrière moi, j’entends : « Ah, compliment. » [Emmanuel est un grand conteur, et imite à chaque fois l’intonation et l’accent d’Alan] Je me retourne, et Alan est là, avec son chien, Cherokee, qui fait sa sortie récréative du soir. Et là, il me dit : « Bah, venez chez moi. » Parce qu’une fois, deux fois, trois fois, ça commence à ressembler aux trois coups d’une pièce de théâtre, et il s’agit maintenant de se rencontrer et de passer du temps ensemble. Donc il m’invite chez lui, on improvise une espèce d’apéro, il me présente sa femme. Et puis très rapidement, il me met sur les genoux, des livres, des disques — il en met sur sa platine, on écoute de la musique, on échange toutes sortes de choses… Je repars à minuit. Donc, je ne sais pas, peut-être cinq heures sont passées, durant lesquelles on a beaucoup parlé, et je repars lesté de livres, qu’il m’a prêtés. Je me rappelle desquels : un sur le sculpteur Henri Gaudier-Brzeska par exemple, dont j’ignorais même le nom avant de le rencontrer, et dont depuis j’ai vu les œuvres — parce qu’une des marques de fabrique de notre amitié, c’est qu’ayant l’âge qu’il avait, c’est-à-dire 70 ans à l’époque, il m’a évidemment renseigné sur toutes sortes de choses que je ne connaissais pas, et qui sont devenues ensuite importantes dans ma vie, pour la raison qu’elles venaient de lui, et puis qu’elles se mettaient à m’intéresser moi-même aussi au premier chef.

Et donc, dès le lendemain, j’étais de retour devant sa maison. On avait passé une soirée délicieuse, moi j’avais été très séduit, très transporté — je m’étais retrouvé plein d’affection, comme on l’est quand quelqu’un vous paraît tout de suite attachant, et qu’on n’a pas envie de le quitter. Le lendemain matin, je reviens me poster devant la maison, et je dessine la façade au lavis. J’étais venu très tôt, de manière à ne pas être gêné par les voitures qui auraient pu passer dans la rue. J’avais choisi un point de vue, comme ça, un peu au milieu de la rue. Et donc j’ai fait mon croquis tranquillement, et quand il a été terminé vers l’heure du petit déjeuner, je l’ai glissé dans sa boîte aux lettres, et puis voilà.

On ne s’est plus quittés pendant cinq ans, et à l’issue de ces cinq ans, il est mort, à l’âge de 74 ans. Quand je dis « plus quittés », ça n’a pas consisté pour moi à emménager dans la maison qui faisait face à la sienne, mais je passais environ un mois par an avec lui, et le reste du temps, ça se résolvait en coups de fil, en correspondances. J’avais une boîte aux lettres régulièrement pleine de lettres souvent très descriptives, très circonstanciées, pleines de documents, etc., que j’ai conservées et qui remplissent trois tiroirs chez moi. Et lors de cette première discussion dont je vous ai brièvement parlé, chez lui, le soir où on a bu ce premier apéro, il était monté dans son bureau-atelier qui était au-dessus de la salle à manger où je me trouvais, et dans cette belle vieille maison rêtaise qui avait été la boutique d’un drapier au début du XXe siècle, et qui avait donc cette structure tout en longueur, parce que les gens devaient pouvoir à l’arrière ravauder le drap, le recoudre, etc. Et puis il y avait un pas de porte, sur lequel on le vendait. Et dans une île, évidemment, il y avait des charpentiers, des charpentiers de marine qui se chargeaient aussi de construire les maisons, donc sa maison avait une apparence intérieure qui rappelait assez le savoir-faire maritime des architectes et des charpentiers, avec une sorte de grand mât de poutre maîtresse comme ça, qui courrait tout le long de la maison. Et puis ce jour-là, donc, il avait disparu, et il était revenu avec la collection de ses passeports. Je ne sais pas pourquoi, il avait conservé tous les passeports de sa vie, maintenant on doit les échanger quand on en change. Lui, il en avait fait une sorte de… il les avait réunis sur une petite étagère, et il m’a fait un flip-book comme ça, en feuilletant ses passeports, pour que je vois son visage passer de 18 à 70 ans, et il m’a dit : « voilà, ça c’est ma vie. » Et j’ai vu son visage évidemment se métamorphoser, se barrer de lunettes, sa coiffure changeait au fil des décennies. Et puis il a dès ce premier soir commencé à confier un certain nombre de souvenirs, et moi, intérieurement, je me disais : tout ce qu’il raconte me plaît, c’est beau, c’est imagé — c’est-à-dire, cela suscite beaucoup d’images en moi. Cela va quand même valoir le coup, cette amitié, si on arrive à la mettre en place, parce que j’y voyais l’occasion d’apprendre énormément de choses, de quelqu’un qui avait l’air très désireux de faire ça — de faire passer ce que la vie lui avait appris.

Quelques jours après, il décide de me présenter son jardin. Il avait donc une maison de ville, et il avait un jardin à un kilomètre de là, dans lequel il se rendait en prenant sa vieille Volkswagen orange. Il avait une vieille Coccinelle, le chien allait se fourrer à l’arrière, et puis Alan se rendait au jardin pour ouvrir la cage des pigeons qui avaient le droit de vaguer dans le jardin durant la journée (on la refermait le soir, pour qu’ils ne soient pas bouffés par les rats) ; jardiner, un peu, soigner les quelques roses, qui étaient dans ce qu’il appelait le « carré du matin », qui était l’endroit du jardin où la lumière donnait dans les premières heures du jour ; arroser ses poiriers, etc. Donc il m’emmène dans le jardin qui était l’endroit au monde qu’il préférait. Il me le présente de manière relativement théâtrale : on y entre par une cascade de végétation dans laquelle il faut, pratiquement au jugé, s’engouffrer, comme ça, sans voir du tout ce qui va se passer de l’autre côté — parce que la cascade de végétation est très dense, elle retombe, comme ça. Et au sein de cette végétation, il y a une petite porte, et au pied de cette porte, une pierre sur laquelle il y a une clé (la clé permet d’ouvrir l’antivol et la porte), et on rentre dans ce jardin, poétique parce que foutraque, poussant un peu comme il veut. Et au sein du jardin, un chalet qu’on atteint en faisant des circonvolutions, comme ça, entre toutes sortes de plantes étrangement placées. Le chalet est là, on l’ouvre, il y a une citerne à côté dans laquelle il va pêcher quelques bières ou quelques Coca-Cola, et on boit un coup. Et là, pour la première fois, il commence à esquisser un panorama de sa vie. Il me raconte la Californie de son enfance, brièvement, il me raconte surtout ce qui a décidé du reste de son existence, c’est-à-dire ce second conflit mondial, qui a fait que, du jour au lendemain, il a dû comme des millions de jeunes gens quitter son foyer, prendre un train, suivre une préparation militaire et finalement se retrouver en Europe, c’est-à-dire à des dizaines de milliers de kilomètres de chez lui, et découvrir un environnement qui lui était totalement étranger, exotique — traverser cette Europe dans une tourelle d’engin blindé… et voilà. Il raconte tout ça, d’abord dans ce jardin, un peu plus tard sur une plage où on se rend pour se baigner. Et là, je suis vraiment conquis. Je me dis : « il est rare de rencontrer quelqu’un qui ait une telle magie du verbe, une telle capacité à faire partager ce qu’il a vécu, en si peu de mots. » Et j’écoute, mais intérieurement, je bouillonne, et je me dis — dès qu’il aura fini ce récit, je lui propose de faire des bouquins.

Donc sitôt dit, sitôt fait : il reprend son souffle, et je lui dis : « Alan, si vous le voulez bien, retrouvons-nous régulièrement. Ce que vous venez de dire là » — à l’époque, j’avais une discipline qui consistait pour moi, quand j’avais une conversation intéressante dans la journée, à essayer de me concentrer bien pendant que j’écoutais ce qui m’était dit, et puis à rentrer chez moi et le soir, en faire un procès-verbal. Mais là, je me suis dit, ce n’est pas possible : c’est trop singulier, ce qu’il raconte, chaque phrase est presque calibrée, elle est presque écrite, une espèce de perfection littéraire, en soi, comme ça, qui fait que je ne pourrai pas imiter ça chez moi, ce soir. Ce n’est pas possible, je ne vais pas retrouver la lettre de ce qu’il dit. Et il me faut la lettre. Donc je lui dis : « si vous le voulez bien, on va institutionnaliser nos retrouvailles régulièrement, on se mettra autour d’une table, on branchera un magnétophone, et puis petit à petit, j’engrangerai ce que vous voudrez bien me dire, et on en fera des bouquins. » « Formidable ! Très bien, faisons-le. » Donc il a tout de suite été d’accord. Spontanément enthousiaste — enthousiaste comme l’était un protestant d’église presbytérienne avec des ancêtres quakers, c’est-à-dire sans rien de trop. Mais j’ai bien senti qu’il y avait un appel d’air là-dedans pour lui, qui consistait à rompre une situation de relatif isolement. Comme on savait d’emblée, parce que ce sont des choses très épidermiques, qu’on avait plaisir à être ensemble, il se disait : « ben, si ce gars revient me voir de temps en temps, je serai heureux. » Moi, je ne savais pas trop encore ce que j’allais faire, mais j’étais certain que la rencontre était suffisamment prometteuse, nourrissante, pour que je fasse quelque chose. J’avais la foi du charbonnier, je me disais : ce que je lui dis là, ce ne sont pas des paroles en l’air, je vais me mettre au travail. Les circonstances étaient vraiment réunies pour qu’on se mette de manière fructueuse au travail, et donc, c’est ce qu’on a fait : dès cet été-là, le premier, on s’est vus régulièrement pour faire connaissance. Je ne me rappelle plus si j’ai commencé à enregistrer à ce moment-là, ça a peut-être été à l’automne qui a suivi — parce que pour le coup, je suis revenu. Alors que cette île, vraisemblablement, si je ne l’avais pas rencontré, j’y serais allé une fois, et puis basta. Donc là, il a fallu que je me renseigne sur la possibilité d’être hébergé là quelques temps, etc., j’ai commencé à m’organiser. Et puis c’est devenu très important pour l’un comme pour l’autre, sans effort, sans que je doive me botter les fesses pour aller le voir, sans que ça me soit jamais un poids, un pensum, une obligation. Ca correspondait toujours à une envie partagée, et puis c’est devenu ensuite une nécessité quand sa santé a commencé à chanceler. C’était à la fois un petit homme très costaud et très résistant, et en même temps il avait déjà tué un cancer sous lui quelques années auparavant, ce qui fait qu’il avait une existence qui était rythmée par les séquelles que ce cancer lui avait laissées. Et puis par ailleurs, il avait une certaine poisse. C’est-à-dire qu’il lui arrivait vraiment des crasses, des choses aussi douloureuses que peut l’être, par exemple, une occlusion intestinale, qui est un truc effroyable. Pour ceux qui ne savent pas ce que c’est, c’est l’intestin qui fait un nœud, et quand l’intestin fait un nœud, la circulation du sang qui ne s’arrête pas le fait gonfler, déplacer les autres organes, donc c’est une souffrance absolument épouvantable. On en tombe dans les pommes, généralement. Voilà, c’était le genre de circonstance qui l’emmenait à la clinique du Mail, à La Rochelle, où je sautais dans un TGV pour aller le retrouver. Mais qu’il sorte d’une salle d’opération, d’une anesthésie, etc., dès qu’il récupérait un peu de souffle, il racontait. Donc je rebranchais le magnétophone, et généralement, ça concourrait à faciliter, à accélérer la convalescence, parce qu’on avait un travail à faire, et qu’il fallait repartir dans les histoires.

Voilà, pendant tout ce temps-là, j’ai vécu ma vie — notre vie, qui était une partie importante de la mienne, centrale, même. Et qui consistait donc, comme je vous l’ai dit, à entretenir cette relation en son absence, et puis, évidemment, à passer beaucoup de temps avec lui. Et alors que ce qu’on se racontait — je me suis souvent dit que si quelqu’un était entré dans cette cabane au moment où nous étions en train de tenir notre conversation, vraisemblablement, les gens en seraient sortis comme ils y étaient entrés, en se disant : « mais qu’est-ce que se racontent ces deux types ? » C’était souvent — on est tous assez ambivalents, on est la personne qui s’exprime et la personne qui écoute, et puis on est aussi une personne qui est un peu en retrait et qui est en train d’observer la personne qui écoute ou qui discours, et qui se dit parfois : mais qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qui se passe ici ? Rien… pourquoi cet après-midi-là met-il autant d’insistance à essayer de situer une personne qui aura lieu en définitive aussi peu de résonance dans sa vie, pourquoi cherche-t’il à tout prix à me citer son nom, à s’en souvenir ? Et en même temps, je restais là, fasciné, parce que je me disais : c’est le signe d’un sérieux apporté à la considération de sa propre existence, et j’aimais beaucoup ce sérieux-là. Non pas qu’il n’ait été un homme plein d’humour, parce qu’il était pince-sans-rire et marrant, mais il avait une façon de considérer son existence avec sérieux, c’est-à-dire à considérer que tous les embranchements, toutes les rencontres, avaient eu à un moment ou à un autre leur résonance, leur importance, et que du coup, cela valait le coup de le raconter. Même si par moment, moi-même, je — je n’ai jamais été exaspéré, impatient, désireux qu’il passe à autre chose, mais par moment, je voyais bien à quel point on pédalait dans des choses qui vraisemblablement pour moi, ne donneraient rien, ne seraient pas fructueuses, n’accoucheraient pas d’un fruit. Néanmoins j’écoutais, de bonne grâce, parce que ça participait de quelque chose qui me plaisait, qui était ce sérieux apporté au fait d’exister, et d’avoir existé. C’est un poids affecté aux choses qu’on perd parfois de vue, dans les moments de notre vie où on a l’impression que les choses nous échappent, que les enjeux, tout d’un coup, deviennent un peu indifférents, qu’on est un peu en sous-régime, usé, fatigué… que les rapports humains perdent leur saveur, leur goût. Ce qui n’est généralement un signe d’excellente santé psychologique, et on est les premiers à s’en rendre compte, quand ça nous arrive.

Au tout début, ces histoires sont parues en feuilleton, en livraison, en quelque sorte, dans une revue [Lapin]. Et les premiers épisodes que j’ai faits paraître — le premier épisode avait trait à son après-guerre, et très rapidement j’en suis venu à raconter des épisodes de son enfance. Et c’est lui qui m’a dit : « on est en revue, c’est une sorte de feuilleton, plutôt que de raconter mes petits souvenirs d’enfance épars, ça vaudrait peut-être le coup de donner un rendez-vous régulier au lecteur avec une histoire cursive », et le grand voyage de la guerre s’y prêtait assez bien. Donc à ce moment-là, j’ai changé, c’est le cas de le dire, mon fusil d’épaule, et je me suis lancé dans le récit de guerre. Quelques temps après, il est tombé malade, cet ami. Donc j’ai essayé d’accélérer, pour qu’il voie un livre. Je n’y ai pas réussi, dans la mesure où je m’occupais aussi pas mal de lui, donc évidemment, tout le temps que je passais auprès de lui, je ne le passais pas à travailler. Sauf que, presque jusqu’au bout, il a quand même tenu à faire l’effort de continuer à enregistrer des épisodes, de manière à ce que, après sa disparition annoncée, malheureusement puisqu’il a su au bout d’un moment qu’il serait très difficile pour lui de s’en tirer, il voulait que j’aie un maximum de billes, quand même, pour pouvoir continuer à travailler sans lui. Donc d’une certaine manière, on a travaillé, en ce sens que, j’étais à son chevet, et que lui continuait à enregistrer.

Xavier Guilbert : Est-ce que tu le guidais, dans ces enregistrements ? Où était-ce lui qui choisissait ce qu’il voulait évoquer ? Parce que ce que je retrouve beaucoup dans ces livres, c’est qu’on y trouve un travail sur la mémoire, et sur cette particularité de la mémoire qui n’est pas linéaire. On part d’un écheveau qui renvoie à beaucoup d’autres choses, parce que l’on reconstruit quelque chose, et que l’on voit autant ce que cela pouvait être à l’époque, et quelle importance cela a pu avoir dans ta vie. Et d’autant plus dans le cas d’Alan, qui a eu une vie très remplie. Essayais-tu de le pousser dans certaines directions, ou choisissait-il où il voulait t’emmener ?

Emmanuel Guibert : Je me suis vite rendu compte que sa façon de se confier était tellement spontanée… Alors si je dis « torrentielle », je n’en donnerai pas une idée juste, parce que c’est un homme qui m’a parlé beaucoup, mais qui m’a donné l’impression d’une certaine économie en même temps. Je ne me sentais pas noyé par ce qu’il me disait. Mais enfin, il parlait quand même énormément, et j’étais là pour l’écouter, et je me rendais compte qu’il n’était pas du tout nécessaire de le relancer, ni même de lui poser des questions. Il y a des gens dont parfois, on a envie de tirer un peu les vers du nez, parce qu’ils ont une certaine réserve, et en même temps ils aiguisent notre curiosité, donc on se dit : « je vais l’aider. » Et lui, ce n’était pas son cas, il avait besoin d’une paire d’oreilles, comme il me disait de temps en temps, donc — ce sont essentiellement mes oreilles qui fonctionnaient. Parce que pour le reste, quand il m’arrivait de l’interrompre, c’était parce que soit je n’avais pas compris, tout bêtement, un mot, ou je lui demandais de me préciser l’orthographe d’un lieu, pour être capable de le retrouver ensuite, mais ça n’allait pas chercher plus loin. Je me suis d’ailleurs rendu compte, qu’en tout cas pour une certaine catégorie de gens, l’attention suffit, et les questions sont superflues. Elles ont même tendance à détourner les gens de ce qu’ils sont prêts à vous dire, et si on arrive à refréner une espèce de désir naturel de poser des questions, on se rend compte qu’au fond, les gens finissent par répondre spontanément à la question qu’on allait poser sans qu’on la pose, pour peu qu’on ait le temps de voir venir leurs confidences. Donc, j’ai trouvé bien plus juste, et surtout bien plus fructueux, de m’écraser et de le laisser dire.

Alors, encore une fois, c’est un fait de personnalité. Il n’en va pas de même avec tous les gens. Didier Lefèbvre aimait beaucoup que j’aille le chercher dans ses retranchements, alors qu’Alan préférait — en plus, Alan, ce n’était pas une transe, mais enfin, il disait qu’il se mettait quand même en état second, en quelque sorte, et je sentais bien, non pas l’effort mais la disposition d’esprit dans laquelle il se mettait pour pouvoir accéder à son passé. Je ressentais aussi qu’il était possible, qu’en jetant ne serait-ce qu’un caillou dans cette mare, je risque de la troubler au point qu’il perde de vue ce qu’il était en train de me raconter. Parce que, pour être dans ce passé, il fallait qu’il le voie, et que l’ayant devant lui, si tout d’un coup c’était mon visage qui refaisait intrusion, il y aurait un effet de parasitage et de distraction qui nuirait au récit. Je dis que c’est très singulier à lui — je me suis rendu compte que l’expérience que j’ai menée avec lui m’a servie ensuite à recueillir toutes sortes d’autres confidences, en restant sur mon quant-à-soi, en décidant d’affecter un certain temps à la conversation. C’est d’ailleurs à peine une décision, c’est tout simplement le plaisir qu’on a d’être avec quelqu’un dont on aime la façon dont il s’exprime, qui valorise les instants qu’on passe avec lui, parce que quand on repart le soir, après l’avoir entendu, on se sent… c’est très physique, tout ça. Ça a beau être purement et simplement de la parole, et les gestes et les mimiques qui vont avec, ça nous fait une impression qui va bien au-delà d’une impression intellectuelle. C’est très épidermique, c’est très viscéral… et d’ailleurs, pour peu qu’on ait ressenti des émotions au cours d’un récit, on a l’impression que c’est toute notre anatomie, d’une certaine manière, qui travaille. Alors, ça n’arrive pas tous les quatre matins, mais quand on a des gens comme ça auprès de soi, d’abord on n’a pas envie de s’en aller, raison pour laquelle je suis resté auprès de lui jusqu’à son dernier souffle ; et puis on a envie que les conditions dans lesquelles il s’exprime, qu’on a percées à jour assez rapidement, dès la première ou la deuxième ou la troisième conversation, soient favorisées au maximum, pour que cette expression donne son plein rendement et pour que soi-même on en retire cet immense plaisir qu’il y a à écouter quelqu’un qui vous comble par toutes sortes de récits qui, non seulement sont des anecdotes, mais comme on disait dans l’ancien temps, ce sont des apologues. C’est-à-dire, ce sont des récits qui vous apportent une réflexion, du grain à moudre, comme on dit… enfin, des choses qu’on emmène chez soi et auxquelles on pense ensuite longuement.

Et puis, bon, il faut dire une chose aussi, je savais que je dessinerais. Et quand je l’écoutais, je ne me retenais pas de me projeter intérieurement un film — d’ailleurs, beaucoup plus extraordinaire que ces livres ne le seront jamais, parce qu’il avait évidemment une espèce de tridimensionnalité, comme ça, qui est typiquement ce que l’on retire d’un récit vivant et imagé, et je me disais : si j’arrive à mettre, à précipiter le tiers du quart de ce que je ressens quand je l’écoute sur une feuille, ce serait déjà pas mal. Dans l’espoir que mes futurs lecteurs, auxquels j’ai pensé dès que j’ai pensé que je pourrais en faire des livres, puissent avoir la sensation, si tout va bien, de s’asseoir sur ma chaise, et d’être très exactement dans la position où j’étais vis-à-vis de lui, c’est-à-dire de l’écouter, et de passer du temps avec lui.
Il se trouve que, sur cette table basse, il n’y a que des livres consacrés à mon ami Alan, mais si je vous en montrais d’autres que j’ai consacrés à d’autres amis, vous vous rendriez compte qu’en effet, la forme change en fonction de l’interlocuteur. J’aurais pu décider d’affecter à tout un chacun une seule et même forme — pourquoi pas ? Personnellement, ça m’aurait été difficile. Je trouve que — voilà un autre livre (Le photographe), et vous y retrouverez peut-être une certaine familiarité de style, mais vous vous rendrez compte, en l’ouvrant, qu’il est morphologiquement très différent, d’abord parce qu’il y a des photos dedans, parce c’est un livre qui raconte tout simplement une tranche de vie d’un reporter photographe. A l’orée de chacun de ces bouquins, je me dis : à quoi doit ressembler ce livre pour ressembler à cet homme ? J’ai collaboré ces dernières années à des livres, y compris en n’apparaissant pas à leur sommaire, mais… parce que par exemple, je considérais que le livre en question devait être écrit par la personne qui l’énonçait. Donc je la convainquais de l’écrire elle-même, et je pouvais éventuellement l’aider à trouver une forme pour ce livre, mais ce livre était son livre et non pas le mien. Si je rencontre une personne dont je sens qu’elle peut raconter, qu’elle est même la mieux placée pour raconter ce qu’elle a vécu, c’est à cette personne que je me consacre en la faisant écrire, et en l’aidant à faire advenir elle-même son témoignage. Là, elle peut avoir besoin de moi, mais différemment d’Alan ou de Didier. Parce que Alan Cope qui est ici, et Didier que vous avez (si j’ose dire) entre les mains, ce sont des gens dont j’ai su qu’ils ne feraient pas le type de livre que je projetais pour eux, que je projetais avec eux. Et je me disais : ce sera de mon ressort de raconter leur vie, parce que eux ne le feront pas de cette manière. Voire, ne le feront pas du tout.

Entretien par en avril 2017
  • « La Grande Guerre » c’est 14-18, ce n’est pas la guerre d’Alan.