Joanna Hellgren

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Jeune auteure suédoise publiée en France, Joanna Hellgren nous a gratifiés cette année de deux premiers livres tout en douceur et en subtilité. L’entretien s’est déroulé en français, à Paris, le 22 octobre dernier, au Loupascalou café à deux pas du Monte en l’air. C’était en début d’après-midi, l’ambiance était un peu bruyante, mais heureusement insuffisante pour que la discussion ne s’engage pas.

Jessie Bi : Dans vos deux livres, Frances et Mon frère nocturne, un des thèmes qui ressort est celui de la gémellité. Les jumeaux sont donc une thématique qui vous intéresse beaucoup si je comprends bien ?

Joanna Hellgren : Oui, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours souhaité avoir une jumelle ou un jumeau. Jusqu’à mes huit ans, j’avais un meilleur copain, et nous étions très fiers de se ressembler au point qu’on nous a pris pour des jumeaux. En même temps, les jumeaux, c’est quelque chose qui fait un peu peur je trouve… Enfin d’un point de vue symbolique, pas en vrai bien sûr. L’idée du double, c’est quelque chose qui m’a fascinée depuis toujours. Je me souviens, j’avais peut-être dix ans, avoir lu une histoire dans les journaux, de parents qui avaient perdu leur premier enfant et eurent leur deuxième tout de suite après. Ils ont choisi d’annoncer la mort du premier et la naissance du cadet dans la même annonce. C’était une histoire qui m’avait bouleversée. Je pensais beaucoup à ce garçon, qui depuis sa naissance a eu la responsabilité de consoler ses parents. Je m’en souviens toujours, et elle est en partie à l’origine de Mon frère nocturne.

JB : Vous êtes fille unique ?

JH : J’ai une sœur qui a un an de moins que moi. On est très différentes dans nos choix de métier par exemple, mais on s’aime beaucoup.

JB : Mon frère nocturne a-t-il été écrit directement en français ?

JH : Je l’ai d’abord écrit en suédois. Mais je faisais la traduction quasiment en même temps car j’avais déjà dans l’idée de le publier en France. A l’époque je vivais en France. C’était en 2006. Pendant que je le réalisais je suis retournée à Stockholm, je l’ai terminé là-bas, en septembre 2006.

JB : Vos deux livres sont très différents. Frances, dans sa forme, est plus bande dessinée au sens classique et Mon frère nocturne tient sur certains points comme sa mise en page par exemple, plus du livre pour enfant. Pourquoi ce changement ?

JH : J’essaie toujours de changer dans mon travail. Je n’ai pas envie de rester dans une manière. Quand j’ai commencé Frances, j’avais envie de faire quelque chose de plus bande dessinée. Je voulais aussi me lancer dans une plus grande histoire. La forme de Mon frère nocturne ne convenait pas pour ce cas-là, en particulier pour l’idée de mouvement, l’idée de faire penser à un film. Pour ça, la forme bande dessinée était plus pratique, il y a beaucoup de pages qui sont muettes, on voit bouger les personnages. J’espère qu’on les voit réfléchir aussi (rire) …

JB : Pour Mon frère nocturne la forme est vraiment au diapason de l’histoire, on est dans l’intimité de l’enfant, c’est très réussi.

JH : J’essaie de m’adapter à l’histoire… Dans cette période-là, je travaillais aussi plus à la plume. Ces derniers temps c’est plus du crayonné. Je ne peux pas vraiment l’expliquer. A part avoir envie d’autre chose. Ca change. Je vais peut-être, plus tard, retourner au pinceau et à la plume.

JB : Pour la suite de Frances vous garderez la même technique ?

JH : Oui, en gros.

JB : Je prononce «France» mais c’est «Francis» qu’il faut dire ?

JH : Oui ! En fait, ce n’est pas un nom suédois, mais anglais. En cherchant un nom pour cette petite, j’ai rencontré un petit garçon suédois qui s’appèle Francis. J’aime beaucoup le fait que le nom «Frances» pour les filles se prononce pareil. J’ai choisi Frances pour ça. En suédois ça marche, mais pas en français, j’aurais du y penser. (rire)
C’est aussi inspiré d’un nom de personnages de la littérature que j’aime bien… Dans Frankie Adams de Carson McCullers le personnage principal s’appelle Frances. C’est un livre qui me plait beaucoup et qui m’a inspirée. De même pour un livre finlandais, Diva, écrit par Monika Fagerholm. Là, il y a un personnage très rhétorique qui s’appele Franses Fagerström. Et il ne faut pas oublier Frannie et Zooey de J.D. Salinger.

JB : Et en bande dessinée, quels sont les auteurs qui vous ont inspirée ?

JH : J’aime beaucoup Anke Feuchtenberger, une auteure allemande. J’aime aussi Rutu Modan, Alice Lorenzi,[1] Baudoin, David B., Julie Doucet et Amanda Vähämäki. Des artistes qui ne font pas de la bande dessinée : Jockum Nordström, un illustrateur suédois, Henry Darger, Lucian Freud, Alice Neel…

JB : Pour l’instant vous n’êtes éditée qu’en France ?

JH : Oui, qu’en France, mais j’aimerai bien trouver un éditeur en Suède.

JB : En Suède vous travaillez aussi comme illustratrice ?

JH : Oui, je fais aussi un peu de mise en page, des couvertures de livres…

JB : Comment les éditions Cambourakis vous ont découvert ?

JH : Pour ça c’est assez marrant. J’avais un petit site Myspace et l’éditeur venait de démarrer aussi son Myspace. Il avait peut-être deux amis seulement dessus et un des deux était aussi un ami de mon site. Donc c’est par cet intermédiaire que les éditions Cambourakis m’ont contactée, en m’écrivant un petit message comme quoi on pourrait éventuellement travailler ensemble dans le futur. Et comme par hasard j’étais à Paris à ce moment-là, on a fini par se rencontrer. C’était très moderne ! (rire) J’ai eu vraiment de la chance.

JB : A Paris, vous étiez venu pour étudier ?

JH : Oui. Pour la troisième année aux Konstfack (équivalent des Arts Déco) de Stockholm, j’ai fait un échange «Erasmus» de six mois pour étudier à l’ESAG Penninghen, à Paris. J’ai failli aller à Reykjavik, mais comme il faisait si froid et gris à Stockholm, j’avais envie d’autre chose ! Après je ne voulais plus rentrer (rire). Une fois les études à Stockholm terminées, je suis retourné à Paris pendant deux ans.

JB : Là vous vivez à nouveau à Stockholm ?

JH : Oui, j’ai eu du mal à commencer mon travail d’auteure, illustratrice ici. Même si il y a plus de travail ici je pense. Mais comme je ne connaissais pas suffisamment de gens, et que c’était plus cher de vivre à Paris, j’ai préferé rentrer pour pouvoir me concentrer.

JB : Dans Frances, je trouve que la ville, son urbanisme est vraiment une ville scandinave. Du moins telle que je me l’imagine.

JH : Le livre a été commencé en rentrant d’un voyage à Paris, et les trente premières pages ont été réalisées à New York. Alors pour moi c’était une ville imaginaire. Ce n’était qu’à la fin de la réalisation que j’ai choisi de préciser les environs, et là, c’est vrai que c’est devenu plus scandinave.

JB : Vous jouez beaucoup de l’ambiguïté, dans vos albums. Il y a ce frère de Mon frère nocturne dont on se demande parfois, au cours de la lecture, s’il n’est pas vivant par exemple. Ou bien dans Frances où on ne sait pas tout de suite si l’enfant est un garçon ou une fille…

JH : Oui, c’est fait exprès. Je voulais qu’elle soit androgyne. Ce n’est pas neuf comme idée, mais je pense que les enfants, au départ, ne sont pas tellement différents. C’est l’éducation… Elle, elle a été élevée par son père, ou plutôt pas trop élevée en fait, laissée libre finalement. Elle est un peu sauvage.

JB : Mon frère nocturne c’est votre premier album ?

JH : Oui j’ai fait quelques histoires avant mais qui n’ont jamais été éditées.

JB : Pour un premier album, je trouve que vous maitrisez parfaitement un sujet assez ambitieux et difficile.

JH : En fait, je fais des histoires depuis que je suis tout petite. Mais c’est la première fois que je faisais une longue histoire, où il fallait être cohérent dans le style pour tout un livre. Et surtout le terminer.

JB : Quand vous avez proposé Mon frère nocturne aux éditions Cambourakis, vous l’aviez achevé ou c’était en cours ?

JH : C’était déjà fini. Mais il y avait beaucoup de corrections à faire dans les textes (rire). Il y avait aussi quelques dessins que j’ai choisi de changer.

JB : Dans Mon frère nocturne, vous utilisez deux techniques : plume et pinceau, si je ne me trompe pas ?

JH : Oui, la plume pour les dessins avec beaucoup de détails, et puis le pinceau, qui passe en peu dessus pour être plus fort, un peu plus brut.

JB : J’ai cru comprendre que vous avez aussi des projets de livre pour enfant ?

JH : Oui, sur le site des éditions Cambourakis, on le signale. C’est vrai que j’ai fait des livres pour enfants, mais ils n’ont pas été édités. J’espère bien y arriver. Pour l’instant, j’ai juste fait des illustrations dans une anthologie finlandaise et c’est le seul livre pour enfants auquel j’ai participé.

[L’entretien s’est terminé là, juste avant que — à peine quelques minutes plus tard — Joanna Hellgren ne reçoive un coup de téléphone de son éditeur pour lui dire que Mon frère nocturne venait d’être sélectionné pour le festival d’Angoulême 2009.
Depuis, Frances à son tour s’est retrouvé sélectionné pour le prix Artémisia 2009.]

Notes

  1. Les heures de verre d’Alice Lorenzi, éd. La Cinquième Couche, 2005.
Site officiel de Joanna Hellgren
Entretien par en décembre 2008

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