José Roosevelt

par

Maël Rannou : Puisque tu l’abordes, parlons donc de Juanalberto dessinator, ce sont des livres très curieux, qui parlent clairement de la bande dessinée mais pas tant au niveau artistique que purement commercial. Les albums sont assez désabusés… Pourquoi as-tu ressenti le besoin de mettre tout ça en dessin alors que tu avais en plus déjà une sorte d’autonomie via le fanzine Halbran ? Ces ouvrages me rappellent aussi ton éviction du festival d’Angoulême. Les deux choses tendent à mes yeux à un certain rapport au « milieu » qu’il serait intéressant d’expliquer.

José Roosevelt : Marrant, que tu utilises le terme « milieu »…
Bon, finalement, le fait d’avoir mon inscription à Angoulême 2012 annulée au dernier moment a été quelque chose de bien. Ça m’a permis d’avoir la distance nécessaire pour réfléchir à cette institution qu’est le festival d’Angoulême. Je le défendais, jusqu’à alors, croyant naïvement d’avoir conquis une place en son sein (puisque Les Editions du Canard ont participé à cinq éditions du festival, de 2007 à 2011), à cause de la qualité de mon travail et le sérieux de mon entreprise. J’ai découvert que je me trompais : même dans le chapiteau des éditions indépendantes, il y existe une hiérarchie. Certains éditeurs, même indépendants, sont devenus intouchables, tandis que d’autres — comme moi — sont toujours considérés comme dispensables, si besoin. Quels sont les critères pour telle discrimination ? Allez savoir… Le fait est que le festival d’Angoulême est devenu une sorte d’Académie, comme celle qui, en beaux-arts, au dix-neuvième siècle, décidait — avec l’arrogance qui va avec — ce qui était digne ou non de figurer parmi les représentants du monde des arts. Remplacez « art » par « bande dessinée » et vous avez Angoulême, avec ses sélections, ses prix, ses ayatollahs qui s’octroient le droit de porter des jugements définitifs. Le marché, bien entendu, se plie à cette institution et, dès que les sélections ou les prix d’Angoulême s’affichent, les libraires et la presse en font les vedettes. Cela diminue de beaucoup les chances de ceux qui sont en marge d’Angoulême de pouvoir atteindre le public. Après ces réflexions, je me suis dit qu’il y a une vie dehors d’Angoulême — comme il y a eu de grands artistes qui n’ont pas été récompensés par l’Académie en leur temps — et j’ai décidé de ne plus y aller. Ce qui m’épargne une dizaine de jours par an de stress et fatigue, sans parler du déplacement sur 800 kilomètres pour arriver au festival. Cool : je peux rester chez moi dix jours de plus par an, en dessinant bien au chaud.
Juanalberto Dessinator est une bande dessinée satyrique, parce que tous les personnages prennent pour leur grade. Juanalberto est un auteur de bande dessinée complètement loufoque, illisible. En plus, il est obsédé par les super-héros du type Marvel. Et il est assez naïf pour insister, pour croire que l’éditeur Delduck va finir par accepter ses histoires. L’éditeur est un gars qui se prend très au sérieux, avec son cigare et ses costumes impeccables. S’il est le personnage qui a les meilleurs textes, il est aussi cynique que méprisant, ne craignant pas de l’afficher. Anatole Alphapage (quel nom !) est l’auteur qui fait de l’auto-édition, mais il a construit tellement de théories sur le monde de l’édition, afin d’éviter ses pièges, que quand il s’exprime, il sonne comme un militant ennuyeux et sûr de lui. Certains lecteurs ont cru que je m’identifiais à ce personnage, étant donné que je fais de l’auto-édition. Je pourrais répondre que je ne suis aucun des trois, tout en étant un peu de chacun (à l’époque où j’ai écrit Dessinator je publiais le fanzine collectif Halbran… ce qui m’a fait expérimenter aussi le rôle d’éditeur, contraint parfois à refuser des bandes dessinées pitoyables que l’un ou l’autre auteur amateur m’ont proposées — comme Delduck refuse les bandes dessinées de Juanalberto).
Le but premier de Juanalberto Dessinator et de la suite, Juanalberto Dessinator II : le retour, est de faire rire. Dans le deuxième, je rigole en mettant en scène le ridicule qui circule souvent dans les couloirs des festivals de bande dessinée. La satire est tout le temps présente, parfois elle fait rire jaune, parfois elle ne fait pas rire du tout parce j’aborde certains aspects misérables de monde de la bande dessinée. On m’a souvent critiqué pour ces deux albums : selon certains lecteurs, je crachais sur la main qui me nourrissait. D’autres lecteurs se sont offusqués du fait que je parodie Zep et Frank Miller (mais une bonne parodie s’attaque, justement, à ce qui est tabou, non ?)… D’autres lecteurs encore se sont sentis blessés parce qu’ils croyaient que je m’en prenais à eux, dans le deuxième volume. En fait, ces deux livres sont restés pratiquement incompris. Je pense que le lecteur francophone n’est pas habitué à une satire qui sort du milieu politique, il est mal à l’aise quand la satire touche un domaine qui lui soit très proche, comme la lecture d’une bande dessinée. Mais ce n’est pas la règle générale : le website critique Krinein a élu Juanalberto Dessinator la meilleure bande dessinée de l’année 2007.

Maël Rannou : Pour revenir au monde plus « classique » de Juanalberto, il y a un livre un peu à part car  n’ayant pas pour personnage principal tes héros habituels, mais un de ces seconds rôles que l’on croisait parfois : l’écrivain. Dans ce livre un homme amoureux de la pensée de Derfal, un auteur étranger, va créer sa redécouverte avant d’émigrer dans son pays d’origine afin de prendre connaissance du texte original. Derfal le magnifique parle évidemment beaucoup de l’écrit, mais particulièrement de sa transmission.
In fine il y a d’ailleurs un décalage entre le texte original et sa traduction, mais après que le personnage principal ait fait un long cheminement, abordant par ce biais les questions de l’apprentissage d’une langue, de l’insertion dans une société. Si bien qu’on ne sait finalement pas s’il s’agit réellement d’une traduction si différente ou si c’est le personnage qui a changé de vision… Encore une fois tu amènes le tout à une fin ouverte où Juanalberto a un rôle de « passeur ».

José Roosevelt : Derfal le magnifique est une histoire bien plus linéaire, en termes de construction, que La Table de Vénus, À l’ombre des coquillages ou encore CE (qui est, bien entendu, la plus riche et complexe de toutes). J’ai écrit son scénario en une seule journée, tandis que l’écriture des autres livres m’a pris des semaines, voire des mois de travail. Sa faible longueur aussi (43 pages en sa version « re-mastérisée ») fait de lui un ouvrage à part dans ma production.
L’écriture est le thème central, bien sûr. Et, comme tu l’as bien remarqué, la transmission de l’écrit joue un rôle important dans les réflexions qui font les personnages de Derfal. Je suis habitué à lire des traductions (par exemple, et pour me restreindre au domaine de la bande dessinée, j’ai lu certains albums d’Astérix en portugais et anglais, avant de les lire dans leur langue originale !), et ça m’a toujours étonné combien une traduction peut donner tout un autre approche du texte. Jusqu’à ce que je comprenne que cela tenait aussi au fait qu’une langue est intimement liée à un espace physique, à une société, à une culture. Le phénomène n’est pas moins étonnant, bien sûr, mais il gagne en complexité. Paradoxalement — en apparence — plus on admet la complexité, mieux on assimile les phénomènes culturels.
J’ai voulu, avec Derfal, parler de cette complexité qui est liée à la traduction, quand elle peut signifier aussi un vrai déménagement culturel. Il y a une tendance idéologique qui vise à simplifier les phénomènes culturels en les réduisant à une unité appauvrissante et lacunaire. Je prends le contre-pied de cette tendance. Et, en le faisant, il est tout naturel que mes récits débouchent sur une fin ouverte. Parce que je considère un livre, et surtout un bon livre, (et je le laisse bien clair dans la dernière page de Derfal) comme rien de plus qu’un point de départ.

Maël Rannou : Derfal le magnifique, comme L’Horloge, a connu une réédition modifiée. Ici le format a totalement été changé, et une couleur s’est ajoutée à l’ensemble. Pourtant tu l’avais édité librement auparavant, pourquoi ce besoin de le refondre ? J’y vois une manière de montrer qu’un livre est toujours vivant.

José Roosevelt : Oui, Derfal a subi le sort de certains albums d’Hergé, qui ont connu une modification de mise-en-page et l’ajout de couleurs. Mais le cas de Derfal est encore un peu différent. En fait, cette histoire avait été conçue pour une publication collective, où chaque auteur participant pourrait concevoir une bande dessinée de 2 à 48 pages. Une fois écrit le scénario, je l’avais découpé et j’étais arrivé à 43 pages de six cases égales chacune. J’étais donc dans la limite imposée. Or, le projet de cette publication a capoté. Comme, à cette époque (on était en 2003), je venais de créer Les Editions du Canard, je me suis dit que j’avais là mon deuxième album (le premier étant La Table de Vénus). Mais j’étais mû alors par une secrète volonté de ne rien faire comme tout le monde, et l’album en 48 pages me paraissait terriblement conventionnel. Alors, j’ai transformé les pages de six cases en pages de quatre cases, ce qui a fait un petit album carré de 72 pages. En noir et blanc, qui plus est.
Comme dans Tintin, le passage à une nouvelle mise en page n’a pas toujours été heureux : parfois une séquence finissait au milieu d’une page, comme cette fameuse case toute noire qui devrait, justement, marquer un point final à une séquence de désespoir du personnage. Ainsi, dès que je me suis lancé dans la réédition de cet album, je me suis dit que je pouvais le mettre au format 32 x 25 qui est devenu le format du Canard depuis 2009, récupérant de cette façon la mise-en-page de six cases.
Comme je m’étais beaucoup amusé avec la mise en couleurs de L’Horloge (une bichromie différente pour chaque chapitre), je me suis dit que je pourrais faire quelque chose de semblable pour Derfal . Or, dans Derfal, il y a l’idée centrale de deux mondes, deux cultures. Rien de plus naturel que d’associer deux couleurs différentes à ces deux mondes, appliquées avec discrétion, en aplats. J’ai fait deux essais sur deux pages, le résultat m’a plu et je me suis lancé sur tout l’album.
Bien sûr, on peut toujours revenir sur un livre et le transformer (comme la peinture à l’huile). On peut aussi le réécrire, le transformer en pièce de théâtre, en film, en série télé… Et on peut, comme fait chaque écrivain, écrire un autre livre, inspiré par celui ou ceux qu’on a lu(s). Dire qu’un livre est vivant, ça me sonne un peu bizarre. Je préfère dire qu’un livre est un point de départ. Tout commence quand on le referme, tout est à faire après le mot « fin ». Telle est la conclusion de Derfal le magnifique, d’ailleurs.

Maël Rannou : Parlons d’un autre album parallèle, centré uniquement sur Juanalberto — même si on y aperçoit fugacement Vi. Little Nemo in Slogoland est aussi très étonnant, c’est ton seul recueil de récits courts (principalement des histoires oniriques en une page directement inspirée de la structure de Little Nemo), et il rend très clairement hommage à Winsor McCay, dont nous n’avons pas du tout parlé jusqu’ici. L’onirisme a toujours eu une grande part dans ton travail, mais je n’y ressentais pas l’influence de cet auteur alors que Barks, Carroll ou Borges, si. Peux-tu me parler un peu de ton rapport à McCay et son œuvre ? Et aussi de la manière dont tu l’as perverti en créant un onirisme très particulier…

José Roosevelt : Little Nemo est l’un de ces chefs-d’œuvre que tout le monde connaît… mais que personne n’a lu entièrement ! Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui le connaissait de la première à la dernière planche. Et pour cause : il n’y a pas longtemps encore (jusqu’aux années 90), l’œuvre maîtresse de Winsor McCay nous était arrivée par bribes, jusqu’à ce que des fans américains décident de publier l’intégralité des pages dominicales où Little Nemo était la star. Et ça leur a demandé pas mal de travail, entre les recherches et les reconstitutions.
Une autre raison qui fait que Little Nemo reste partiellement inconnu (et non lu), est le fait que les histoires étaient publiées au fur et à mesure que l’imagination de McCay travaillait. Et comme toute action de cette bande dessinée se passait dans le royaume des rêves, son auteur ne subissait aucune obligation de continuation ou de logique scénaristique. Si l’action, dans les premières années de publication, se suivait d’une planche à l’autre, McCay s’est vite donné la liberté de couper cette suite, présentant des histoires complètement indépendantes, avec un début et une fin sur la même page. Ce qui ne l’a pas empêché de reprendre, plus tard, le schéma de planches qui se suivent. Après dix ans de fidèle publication (1905/1914), Little Nemo s’est un peu essoufflé et McCay a arrêté la série pendant longtemps. La série a été reprise en 1924, mais elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. L’œuvre est, pour ces diverses raisons, inconstante, et le lecteur aurait beau de chercher une structure qui relie l’ensemble des planches qu’il ne la trouverait pas.
Et malgré les dessins absolument superbes et l’imagination époustouflante de McCay — ce qui a fait de Little Nemo une œuvre à part, inimitable, unique — les textes souffrent d’une naïveté et d’une platitude consternantes (la plupart de dialogues sont parfaitement dispensables). Et certaines séquences de planches comme celles qui, pendant des mois, ont présenté un voyage que Nemo fait en ballon sur chaque état des États-Unis, sont pour le public non-américain source d’agacement — et pour le public américain, d’ennui.
En vérité, Little Nemo ne se lit pas : on gagne d’en regarder les pages, qui sont des chefs-d’œuvre de l’agencement d’images et d’actions, de composition, de créativité et de virtuosité technique, et les admirer comme on admire un tableau de Dalí ou de Bosch.
Little Juan in Sloganland (Sloganland = SLOGAN + LAND, c’est-à-dire, la terre des slogans), est une satire, une parodie. Pendant que Nemo, quand il rêvait, se promenait souvent en des terres féeriques et merveilleuses, les rêves de Juanalberto en revanche tiennent plus du kafkaïen. Juanalberto, en dormant, se trouve dans un monde qui concentre le pire de notre société : les gens qui parlent par slogans, la bureaucratie absurde, la publicité trompeuse, la bêtise véhiculée par la télé, les institutions culturelles qui préservent la fumisterie…
C’est un livre plus inspiré du magazine Mad des années 60/70 que de McCay, bien entendu. McCay, ici, n’est qu’un prétexte. Cela dit, pour répondre à ta question, mon rapport à McCay est d’une admiration distante, comme j’admire les pyramides d’Égypte ou le Colisée à Rome… je n’arrive pas vraiment à m’identifier à son univers, à plonger dans les rêves de Nemo, malgré les immenses qualités de Little Nemo que j’ai cité plus haut.
Little Juan a été créé pour le fanzine Halbran, que j’ai publié entre 2005 et 2008. Contrairement à toi, je ne considère pas Little Juan in Sloganland comme une œuvre parallèle. Ou alors, il faut considérer Dessinator et Canar & Pinpin aussi comme des œuvres parallèles. Mais si je pense que j’œuvre dans des domaines d’expression encore plus distincts, comme la peinture surréaliste, je constate simplement que le spectre de mon travail est bien large, mais que l’ensemble, si on s’intéresse de près, est cohérent. Et encore, je connais des artistes qui font dans la bande dessinée, dans la peinture, dans la poésie et dans la musique en même temps !

Maël Rannou : Tu parlais d’Halbran, c’est aussi quelque chose d’important. Au début, le « fanzine de Juanalberto » (et non de José Roosevelt) au nom curieux, servait avant tout à publier À l’ombre des coquillages. Mais rapidement tu as commencé à publier d’autres auteurs au ton proche (Isabelle Dolbiac, Jean-Christophe Pol, les frères Coudray, Thomas Froissard, Stanislas Gros, etc.) et à créer des séries spécialement pour le fanzine. Tu y feras même des essais stylistiques sous pseudo (les aventures de Canar & Pipin, peut-être d’autres !)…
Halbran est un objet très cohérent, qui montre bien ce que peut-être « l’univers de Juanalberto », il semble évoluer avec son auteur et ses envies. C’était aussi le seul endroit où les éditions du Canard publiaient d’autres auteurs. La revue a existé de 2004 à 2009, tu as commencé à y publier Ce mais elle s’est finalement interrompue. Peux-tu me parler de ce beau projet, de la manière dont tu conçois une revue et des raisons de son interruption ?

José Roosevelt : Avant tout, la signification du nom Halbran, que j’ai donné à mon fanzine. En vérité, Halbran est un mot commun de la langue française, qui veut dire « jeune canard sauvage ». Je l’ai trouvé en parcourant le Robert, et ça m’a paru tout de suite évident que c’était le nom idéal pour un fanzine publié par Les Éditions du Canard.
J’avoue que sa création est venue d’un agacement. La publication de mon livre À l’ombre des coquillages, par La Boîte à Bulles, a pris un énorme retard. Au bout de deux ou trois ajournements, j’ai décidé de faire plaisir à certains de mes lecteurs, qui connaissaient la série par sa prépublication sur mon site web et qui étaient impatients de l’avoir en papier. Pourquoi pas un format fanzine, qui aurait cette aura fétiche du produit fait maison avant d’entrer dans le circuit commercial ?
Dès le troisième numéro (les cinq premiers ont obéi à un rythme de parution mensuel), des lecteurs dessinateurs (Li-An, Vain, Jérôme Bailly…), qui avaient une certaine expérience dans le fanzinat, m’ont proposé des collaborations. Génial ! Un vrai fanzine était né ! Une fois À l’ombre des coquillages terminée, au numéro 5, Halbran est devenu trimestriel parce que c’était un rythme plus raisonnable et a accueilli au fil de son existence non seulement des auteurs débutants au talent certain, mais des auteurs confirmés, pour qui le plaisir de publier des bandes dessinées était resté intact et primordial.
Halbran a été très important pour moi pour diverses raisons. C’était ma première vraie expérience comme éditeur, j’écrivais même un petit éditorial sur chaque numéro présentant chaque collaborateur. Deuxièmement, c’était un endroit où j’ai pu donner libre cours à mes désirs, mes idées, mes folies, sans les soumettre à un éditeur, un rédacteur ou autre. En d’autres mots, liberté totale !
C’est dans Halbran que sont nées Juanalberto Dessinator (avec mes vues très personnelles à propos du métier d’auteur de bande dessinée), Little Juan in Sloganland (où je me suis donné au défi d’écrire plusieurs petites histoires de douze cases avec la même fin — le réveil du personnage — tout en me donnant la liberté de faire de la parodie) et, expérience encore plus inédite pour moi, Canar et Pinpin, où j’ai changé de style de dessin et introduit un humour décalé, signant pour la première fois de ma vie d’un pseudonyme (Otto). Pourquoi Otto ? Parce que ça faisait penser, phonétiquement, à AUTO-édition.
Toute cette liberté de ton m’a certainement permit de me lancer dans le plus ambitieux de mes projets : CE. En effet, la série CE a commencé elle aussi dans Halbran, en chapitres à longueur variable. Ayant écrit le gros du scénario, je me suis lancé dans le dessin. À la parution des premières pages de CE dans Halbran, son scénario n’était encore guère plus qu’une ébauche. À mesure que je dessinais la suite de l’histoire, je me suis rendu compte que cette histoire — que j’avais prévue en 13 chapitres — était bien plus riche et complexe que je m’en doutais. Quand je me suis rendu compte que le premier chapitre comptait 58 pages, j’ai décidé tout naturellement de transformer les chapitres en volumes. Pour le format album, j’ai refait la mise-en-page de ce premier volume de CE, le réduisant à 48 pages (mais sans éliminer un seul dessin). Au passage, j’ai considérablement changé le texte, rendant certaines séquences plus claires, plus détaillées.
C’était une façon de faire très liée à la philosophie de Halbran, qui fonctionnait comme un ballon d’essai, où tout était plus ou moins jeté de façon libre, sans compromis — bien différemment de ce qu’exigent aujourd’hui les éditeurs, surtout des nouveaux auteurs. Dans Halbran, à partir du moment où on devenait un collaborateur du fanzine, personne n’était sujet à une censure, ou à une ligne, ou même à continuer ce qu’ils avaient commencé (voire, tout simplement, à participer du fanzine).  Bien entendu, c’est moi qui donnait — ou non — le feu vert pour la participation d’un collaborateur. C’est à dire, j’ouvrais Halbran à tous ceux dont le talent et/ou l’amour de la bande dessinée me touchait. J’avais envie d’offrir au lecteur un fanzine frais, avec des bons dessinateurs, avec des bonnes histoires… mais j’avais surtout envie d’offrir ce que je voudrais trouver moi-même dans un fanzine. Comme je n’ai jamais supporté la violence gratuite — que je pense être un signe sans ambiguïté de puérilité — je refusais naturellement les propositions de bandes dessinées fascistoïdes ou donnant dans la transgression facile (gros mots à la pelle, fuck à tout bout de phrase, scénarios indigents au service d’un « no future » qui se voudrait punk etc.).
De toute façon, ça suffisait de voir qui collaborait à Halbran : rien qu’en citant les frères Coudray, le niveau était déjà établi. Et Halbran a eu des collaborateurs au dessin raffiné, frôlant le sublime, comme Pol, Krum ou Félix. Et des jeunes dessinateurs bourrés de talent, comme Troianowsky, Blynt, Chloé, Vallale… Sans parler de ceux qui n’ont plus rien à prouver, comme Bertschy ou les brésiliens Antunes et Machado.
Cette aventure a été magnifique surtout pour une raison : la gratuité. Personne ne gagnait rien avec Halbran, si ce n’était que le plaisir de publier. Même si c’était pour un lectorat très restreint (le numéro qui a vendu le plus, le 12, n’a pas dépassé les 200 exemplaires). Ce plaisir-là devait s’approcher de celui qu’ont expérimenté, avant nous, Gotlib, Bretécher et Mandryka en créant l’Écho des Savanes, ou Mœbius et Druillet en créant Métal Hurlant
Mais elle devait prendre fin un jour, l’aventure Halbran. Pendant toute l’année 2008, le prix du papier et celui des impressions numériques ont connu des hausses exceptionnelles. Le coût de fabrication de Halbran a tellement augmenté que la seule solution pour qu’il ne représente pas une charge trop lourde pour moi était d’augmenter aussi le prix de vente de l’exemplaire. Mais il y a, à quelque part dans l’inconscient du lecteur, une loi qui dit que le prix d’un fanzine ne doit pas être aussi élevé que celui d’un album. Or, justement, à cette époque, les éditeurs baissaient les prix des albums d’une façon jamais vue auparavant. Et Halbran se situait déjà parmi les fanzines les plus chers. Comment faire ? La mission avait l’air impossible. L’idée de l’arrêt de la publication de Halbran a germé dans ma tête. D’abord comme un malheur, ensuite comme une évidence. Ça peut sonner un peu égocentrique, mais il m’a semblé, déjà à ce moment-là, que Halbran avait joué son rôle, c’était à son tour de tirer la révérence. Je suis passé à autre chose, j’ai franchi un pas : Les Editions du Canard se sont professionnalisées, j’ai commencé à travailler avec un diffuseur pour les régions francophones, en publiant au moins deux albums par an depuis 2009.
Mais si Halbran est mort, le fanzinat se porte très bien, avec une production toujours plus important, débordant sur le web. Peut-être un jour cette expérience de Halbran me sera utile, si Les Editions du Canard se décident à publier d’autres auteurs — hypothèse que j’envisage pour un avenir… incertain, pour le moment.

Maël Rannou : Tu indiques un chiffre : deux livres par an. C’est le rythme fixé par les éditions du Canard, pour des raisons qui te sont propres, où c’est une obligation venu du distributeur ?

José Roosevelt : Le rythme de deux ouvrages par an correspond surtout à ma capacité de produire. C’est à dire, l’un de deux bouquins annuels, c’est une nouveauté (dans le cas présent, les volumes de la série CE), et l’autre une réédition (L’Horloge, Derfal, Little Juan… et bientôt Canar et Pinpin). Alice a été un peu des deux, parce que les dessins existaient déjà et je n’ai travaillé que sur le texte. Chaque fois, la réédition a été accompagnée d’un remaniement (couleurs, mise en page etc.), ce qui représente pas mal de travail aussi… Je t’assure que deux bouquins par an, ça remplit largement l’année ! Sans compter que je continue à faire de la peinture, parallèlement. Le distributeur n’exerce aucune pression, ni dans un sens ni dans l’autre.

Maël Rannou : Tu évoques aussi l’utilité d’Halbran dans la naissance de formes différentes dans ton travail : Juanalberto dessinator et Little Juan in Sloganland, dont on a déjà parlé, mais aussi les aventure de Canar & Pinpin. Ici tu avais poussé la chose plus loin, jusqu’à maquiller ton dessin et à prendre un pseudo pour raconter les discussions d’un étrange duo dont les noms étaient déjà des contradictions.
À l’origine tu avais édité leurs gags dans un album commun avec Little Juan, avant de finalement entamer une nouvelle édition plus complète. Une volonté de démarquer le livre de travaux plus proches de ton œuvre, ou au contraire de l’inclure à égal des autres comme une pleine partie de la nébuleuse rooseveltienne ?

José Roosevelt : Oui, la nouvelle édition de Canar et Pinpin est plus complète, ou mieux, est complète, puisque toutes les pages où Canar et Pinpin ont apparu y seront publiées (il y a certaines de leurs histoires qui ont été publiées dans Halbran, mais pas dans l’album précédent).
Comme je l’ai dit auparavant, Canar et Pinpin fait partie, comme tout autre de mes albums, à mon univers. Un univers apparemment assez disparate, polymorphe peut-être, mais, vu avec du recul, un univers cohérent quand même. Pour l’anecdote, l’un de mes clients pour mes peintures (il possède six de mes tableaux, parmi les plus complexes), refuse encore aujourd’hui de croire que je suis l’auteur de Canar et Pinpin. Ou alors, dans l’éventualité que ce soit vrai, il préfère croire que ce sont sûrement des dessins de ma jeunesse, voire enfance, que j’ai ensuite affublé de textes plus mûrs. Mais il a quand même dit qu’il achètera l’album, parce qu’il veut en avoir le cœur net. Je pense qu’il est déjà en train d’admettre que mon œuvre est moins figée qu’il ne le croit…

Entretien par en avril 2014

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