Michel Rabagliati

par

Depuis une douzaine d’années, la série des Paul de Michel Rabagliati est une invitation à découvrir les petites aventures de la vie quotidienne dans la Belle Province. L’occasion d’une rencontre bercée par une voix douce et enjouée, délicieusement colorée d’accent québécois. Histoire de ne pas oublier que : «Avoir l’accent enfin, c’est, chaque fois qu’on cause/Parler de son pays en parlant d’autre chose !…»[1]

Xavier Guilbert Contrairement à beaucoup d’auteurs qui disent être «tombés dans la bande dessinée étant tout petit», votre premier travail publié est Nosferatu, dans un collectif en 1989…

Michel Rabagliati Oui, puis ça c’est presqu’une erreur de jeunesse, c’est un essai… c’est pas encore Paul, donc j’étais pas encore — j’avais pas d’idée vraiment… c’était une expérimentation. Mais mon vrai livre est en 1999, donc à 38 ans.

XG Pourquoi ces dix ans de réflexion ?

MR En fait, il y a eu d’autres essais avant Nosferatu, il y a eu des petites pages — une page, deux pages, des trucs de fiction… j’ai commencé à faire de la bande dessinée à onze ans. Moi je voulais être Franquin, c’est pas compliqué, je voulais faire ça dans la vie. Mais au Québec, bon… premièrement, mon père — il n’y avait pas de débouchés au Québec là-dedans. Je m’amusais avec ça, j’ai fait quelques essais — une page, deux pages, une page et demie, je commençais d’autres aventures de détectives… oh, poubelle ! Et deux ans plus tard, je me remettais à faire des trucs du genre, je ne sais pas, une espèce de pseudo Robin des Bois, trois pages… non, poubelle ! Donc, il n’y a jamais eu grand-chose qui ait décollé.
Après ça, j’ai fait carrière en graphisme, en illustration, et puis j’ai complètement oublié ça. Ça m’a repris en 98, peut-être un peu à cause de la nouvelle bande dessinée que je commençais à fréquenter. En fait, j’ai vu des trucs dans le Drawn & Quarterly, mon éditeur anglophone — mais qui n’était pas mon éditeur à ce moment-là, qui était un client à moi, qui était venu me voir pour faire faire son logo pour son magazine, et puis c’est là que j’ai vu Chester Brown pour la première fois, Joe Matt, Seth, Maurice Vellekoop. Tout cela ça a été une grande découverte, j’ai dit : «ah tiens, regardons-ça, ces types-là font de la bande dessinée dans un style très personnel, très simple, c’est pas nécessairement du dessin très spectaculaire, mais j’aime beaucoup le contenu, j’aime ce qui s’y raconte.» Il y avait aussi Julie Doucet, qui faisait ses petites bandes dessinées photocopiées, qui distribuait ça.
J’ai eu envie de m’essayer moi-même, j’ai dit : bon ben tiens, si j’essayais avec un personnage que je connais, allons-y facilement, avec un style dépouillé, j’ai pas envie de me faire chier avec de la couleur, et puis des drapés, j’ai pas envie. Donc très simple, je suis resté dans un truc très simple. C’est comme ça que ça a démarré.

XG Ce qui étonnant par contre, c’est que le premier volume qui paraît, Paul à la Campagne, fait 48 pages, ce qui est un format proche d’un format d’aventure classique, avec un nom qui sera décliné par la suite et donne l’impression d’une série classique…

MR C’est pas un vrai 48 pages, en fait c’est un 24 pages. Le premier truc, c’est Paul à la Campagne, ça a été fait sans commande, sans vraiment idée de publier. Le premier Paul, c’est un petit bouquin photocopié avec une reliure spirale, tiré à 12 exemplaires, que j’ai donné à mes amis et à ma famille. C’était ça le premier tirage, et ça s’est arrêté là. Il n’était même pas question d’aller voir un éditeur avec ça. La Pastèque est tombée là-dessus parce que je suis tombé sur ces deux gars-là dans un lancement dans une librairie. Ils lançaient Spoutnik 1 et c’est là qu’on a fait la connexion. Ils ont voulu voir ce que je faisais.
Ils me connaissaient comme illustrateur de presse, mais ils ne me connaissaient pas comme auteur de bande dessinée. Evidemment, j’avais fait ce Paul à la Campagne, qui était simplement une expérimentation pour moi. Donc ils ont voulu le publier d’un coup, j’ai dit «bon, attendez une minute, on va pas publier 24 pages, c’est trop petit, il va falloir brocher ça, ça va être pitoyable. Je vais augmenter le livre.» J’ai ajouté Paul apprenti typographe après leur demande.
En fait, c’était pour m’assurer aussi que ça me tentait vraiment d’en faire, je n’étais pas convaincu que j’avais la flamme tant que ça. Mais après Paul apprenti typographe, j’étais convaincu que ça me tentait vraiment de plonger là-dedans plus avant. Donc c’est ça, cette histoire-là a été mariée à la première, ça a fait un livre un peu plus long. Et puis je dois vous dire que j’ai eu des encouragements, ça a été un beau succès — le premier tirage était de 800 exemplaires, ça a tout de suite été traduit en anglais par Drawn & Quarterly, ce qui est encourageant…

XG Et puis il y a eu des prix aussi. Bédélys…

MR Oui, Bédélys, Prix de la Ville de Québec, puis j’ai eu un Harvey Award avec la version anglaise, donc tout ça c’était encourageant. Je me suis donc mis à table pour un truc plus gros, plus volumineux, donc avec un synopsis, plus de préparation : Paul a un travail d’été. Et puis Paul a un travail d’été, ça a été le coup de départ, j’ai eu encore des prix, traduction, traductions dans plusieurs langues, ça m’a encouragé.

XG Et depuis, vous êtes sur un rythme pratiquement d’un tous les deux ans…

MR Oui, c’est mon rythme, un tous les deux ans. Je ne veux pas en voir un tous les ans. Tous les deux ans, je trouve ça intéressant, parce que ça me permet de faire des 200 pages ou plus. Moi je ne suis pas rapide comme Jimmy Beaulieu, je ne peux pas faire un album en une soirée (rire). Il faut quand même que je me laisse un peu de temps. Je me laisse deux ans, ou à peu près un an et demi pour faire un album, ça me convient bien ce rythme-là. Ça me permet de faire des albums longs, et puis de pas toujours être présent tous les ans à Noël avec — bing ! bing ! bing ! le nouveau livre pour Noël. Ca, ça me tente pas — les livres d’ailleurs sortent n’importe quand, ils peuvent sortir au mois de mai, avril, octobre, on s’en fout. Quand c’est prêt, c’est prêt, c’est tout.

XG Vous parliez de vos références, Chester Brown, Joe Matt, Seth, la trilogie des…

MR La trilogie des anglais d’Ontario.

XG Tous les trois travaillaient à l’époque sur un registre d’autobiographie directe, vous, vous êtes plutôt sur de l’autofiction…

MR Oui, moi ça me convient bien, l’autofiction, parce que je me suis rendu rapidement compte que l’autobiographie, bon, j’avais pas tellement envie d’y aller à 100 %. En fait, j’aime bien la fiction, mais j’aime bien la fiction quand elle est plausible. Donc, il n’y aura pas de magie, il n’y aura pas d’explosion, il n’y aura pas de — le personnage ne se mettra pas à voler, mais il va y avoir de la fiction pour le lecteur, pour son plaisir.
Donc je m’inspire de la vie quotidienne, mais j’ajoute quand même, peut-être, je sais pas, un 20 % de fiction pour que ce soit plaisant, pour que ce soit plus aiguisé, pour le rythme. C’est pour le lecteur — en bout de ligne, c’est pas ma famille qui lit ça. Oui, ma famille lit ça, mais on en imprime 40 000 exemplaires, c’est pour le lecteur, c’est pour le plaisir des gens qui vont l’acheter. Donc c’est pas si important que ça que ce soit vrai, qu’est-ce que ça fout que ce soit 100 % vrai ? L’important, c’est que ce soit 100 % captivant, pour moi.
Mais le fond de l’histoire, ça reste que moi je m’inspire de la vie quotidienne. Je ne suis pas un grand voyageur, je ne suis pas quelqu’un qui a voyagé beaucoup sur Terre. C’est pour ça que ça se passe toujours un peu — c’est Montréal-Québec, Québec-Montréal. Dans les pourvoiries, dans les décors familiers que je connais, avec des gens que je connais. J’aime bien m’inspirer de ma famille, parce que ma famille, ma belle-famille sont des personnages. Si on regarde Monique, elle est très différente de Suzanne, qui est très différente de Lucie. Ils ont chacun leur personnalité, donc pour moi c’est facile, ces personnages-là sont déjà tout fabriqués, j’ai juste à les faire parler. Et puis c’est quand même des gens assez colorés.

XG Ce que je trouve intéressant, c’est que vous parlez d’autofiction, mais il y a quand même une sorte d’ambiguïté qui est entretenue avec la photo qui conclut chacun des volumes.

MR Oui, il y a souvent un renvoi.

XG D’une certaine manière, ça entretien une zone de trouble. On suppose que le récit est fictif — Paul s’appelle «Paul», il ne s’appelle pas «Michel», mais cette photo témoigne d’une réalité, et que l’on a vue dans le livre à un moment aussi.

MR Oui, ça arrive souvent. Dans Paul a un travail d’été, il y a une photo de décor, d’un lac, du haut du lac. Dans Paul en appartement c’est les deux nièces qui tiennent un masque africain, et d’ailleurs Paul dans l’album prend cette même photo avec son appareil dans le dessin. C’est simplement — oui, j’aime bien mettre une photo. Des fois, c’est le — par exemple, dans Paul à Québec, c’est le portrait de mon beau-père que quelqu’un avait peint au New Jersey, sur le boardwalk à Wallwood, qui est un lieu de villégiature fréquenté par les Québécois. J’aime bien mettre des petites images, comme ça, juste pour dire : «et si par exemple, et si c’était vrai ?» C’est un peu ça, je laisse la photo, et les gens se disent : «il y a sûrement une partie de vrai, la photo correspond, on l’a vu ce truc-là passer dans l’album, c’est donc que c’est peut-être vrai». Ambigu, c’est le bon mot. C’est une espère d’ambiguïté qui flotte, c’est un clin d’œil.

XG Cela m’amène à un autre aspect que j’apprécie beaucoup dans vos livres, c’est l’aspect du témoignage. Non seulement dans les lieux, puisqu’il y a des gens qui se sont amusés à retrouver «les lieux de Paul», et plus encore, le témoignage quand à la langue. C’est une langue qui est québécoise sans être caricaturale.

MR C’est cette envie de témoigner d’un pays. C’est une préoccupation majeure dans mon œuvre. Les personnages évoluent sur un décor, mais évoluent aussi dans une société, évoluent dans l’air du temps. Il y a aussi, je me sens comme une espèce de mission de parler d’un Québec réel, d’un Québec contemporain. Donc vous verrez jamais de — il n’y a pas d’orignal, de raquettes, d’ours noir, de cabane, de tempête de neige, les trucs comme ça. C’est pas ça — c’est pas ça Montréal, c’est pas ça le Québec, c’est une charmante ville. Je ne me vois pas non plus mettre à sacrer comme un charretier, parce que bon, quand un Montréalais va dire «tabarnak», c’est qu’il est vraiment en rogne. Il ne va pas lâcher ça à tout bout de champ. D’ailleurs, Fred Vargas fait un — Sous le ciel de Neptune, elle a écrit un roman policier qui se passe à Ottawa. Elle s’est complètement gourée, parce qu’elle n’y est pas allée elle-même, on voit très bien qu’elle a pris des informations de quelqu’un qui lui a raconté ce qui se passait au Québec, elle a fait un roman avec ça. Et elle s’est planté, parce que ses personnages disent «bonjour, tabarnak ! ça va bien, câliss ?» Et ça, c’est complètement faux. On dit pas ça. On dit ça quand on est en rogne dans telle situation. Il faut les connaître, ces situations, il faut connaître les Québécois.
Donc les décor, le pays, l’atmosphère, l’air du temps. J’en parle. Comment on élève nos enfants, quel genre d’humour on utilise. On voit l’architecture — très important pour moi, de voir la vraie ville. Montréal, c’est un genre de mini New York, c’est pas beau partout mais on s’en fout, même quand c’est laid je le dessine, il y a des coins de rue qui ne sont pas très poétiques mais je les fais pareil. Et puis les gens parlent vraiment comme on se parle par-dessus la table comme en ce moment, c’est pas un québécois appuyé, c’est pas du Michel Tremblay. Et puis c’est pas un français international non plus. C’est comme ça qu’on parle en ce moment à Montréal.
J’essaie de brosser un portrait du Québec contemporain actuel juste, et je pense que j’y arrive. D’ailleurs, mes livres sont recommandés constamment par les libraires montréalais à des Français qui arrivent : «quelle bande dessinée on peut lire, on vient d’arriver à Montréal ?» On leur donne toujours Paul, parce que… parce que ça leur donne une sacrée bonne idée. J’ai eu beaucoup de bons commentaires d’Européens, de Belges, de Français, qui m’ont dit «oh oui, c’est très proche, c’est très proche de ce qu’on a vu quand on est arrivé à Montréal, c’est le Québec d’aujourd’hui».

XG Ça évite l’exotisme qu’on pourrait avoir…

MR Oui, à tout prix, il n’y aura pas ce genre de truc.

XG Il y a aussi, en particulier dans le dernier paru, Paul à Québec, un travail de mémoire, avec Paul qui revient sur des lieux qu’il a connus auparavant. Vous utilisez de la documentation, ou ce sont des choses qui font partie de votre vécu ?

MR Ça dépend à quel passage vous faites allusion.

XG Quand il revient sur les endroits où ils ont habité, tout au début.

MR Ah oui, à Saint-Nicolas. Je connais bien la famille, on a passé plusieurs week-ends là, on a passé des Noël… ça je connais très bien. J’ai des photos, je vais souvent prendre des photos. Quand je n’ai pas de photos, j’y vais de mémoire. J’essaie d’être le plus précis possible, surtout avec — on voit par exemple des maisons en arrière-plan qui sont très précises, avec des balcons, des ornementations, là on voit bien que c’est d’après photo. Je fonctionne un peu comme Tardi, je me promène avec une caméra, et puis je fais le tour, je prends ce dont j’ai besoin.
Et puis quand c’est pas possible, j’invente. Par exemple, Lucie fait allusion, il y avait un chalet dans les années cinquante sur une grande terre, et trente ans plus tard c’est un nouveau développement. Ca, c’est inventé, mais il fallait que j’imagine ma vue à vol d’oiseau de ça, mais je me suis bien amusé à le faire. Donc oui, j’utilise tout ce que je peux : documents photos, j’ai des encyclopédies, j’ai des livres sur l’architecture, et je mélange ça avec mes propres photos. Habituellement, je vais prendre mes propres photos de repérage, avant chaque album.

XG Il y a une autre particularité dans les Paul, au-delà des titres qui font référence à l’album traditionnel, aux «aventures de Paul». Mais en même temps, vous avez un personnage qui vieillit, qui évolue, et pour lequel les aventures sont des aventures du quotidien, de la vraie vie. C’est un projet à long terme, ou ça s’est fait au fur et à mesure ?

MR C’est dur à dire. En fait, Paul, pour moi, ça adonne que les livres ont été publiés dans une chronologie à peu près — Paul à la campagne est jeune, au travail d’été un peu plus vieux, en appartement un peu plus vieux ; dans le métro, bon, ça c’est un recueil, parfois il est jeune, parfois il est vieux ; à la pèche un peu plus vieux… c’est vrai, là la chronologie est parfaite, il vieillit.
Mais par exemple dans le suivant, je reviens complètement en arrière. Le prochain s’appelle Paul au parc et il est question de scoutisme. Donc je vais vraiment balayer dans les coins de l’enfance de Paul où je n’étais pas encore allé. J’avais envie de parler de scoutisme, de mentorat, de l’influence que certains animateurs scouts ont eu sur ma vie, et puis… j’ai envie de parler d’eux, c’est ça. Pour moi, ça n’a pas vraiment d’importance que ce soit chronologique. J’en ai un autre après où il va avoir seize ans, il va s’acheter une moto, tout ça. Après, je vais peut-être le remettre au niveau «adulte». Ça n’a pas d’importance.
C’est pour ça qu’il n’y a pas de numéro sur les livres. Je ne veux pas que les gens achète le numéro 1-2-3-4-5-6-7, je veux qu’ils puissent prendre n’importe lequel des livres, et puis le consulter d’un bout à l’autre, ils n’auront pas de surprise. Ça se lit d’un bout, comme un roman.

XG Cela étant, en les ayant lus (pour le coup, en ordre chronologique), il y a quand même une gradation dans les thématiques qui sont abordés — à moins que les deux derniers aient plus particulièrement résonné vis-à-vis de moi-même. Mais il y a des sujets particulièrement graves — la difficulté d’avoir un enfant, et puis la mort et les questions de filiation…

MR Oui, c’est sûr. A un moment donné, t’as envie d’aborder des trucs un peu plus profonds. Paul à la campagne c’est un essai, Paul a un travail d’été c’est quand même… mais c’est drôle, mais des fois je me dis que je pourrais bien faire un Paul a un travail d’été 2. J’aimerais raconter, re-raconter la même histoire, je crois que je pourrais trouver d’autres angles aujourd’hui. Oui, moi j’ai mûri comme auteur parce que c’est un métier neuf pour moi. Au début, j’y connaissais pas grand-chose, je me suis pas mal — je me suis bien débrouillé. Mais je pense que je pourrais re-raconter presque tous ces livres-là avec un autre angle, et puis trouver encore du plaisir.
C’est ça je trouve le plaisir d’être auteur, c’est de raffiner son art, c’est d’essayer de voir ce qu’on pourrait faire mieux, pour moi, c’est pas une aventure commercial. Ajouter les albums sur la pile d’albums, ça ne m’intéresse pas. Me rendre au numéro 36, ça ne m’intéresse pas non plus. Je veux voir si moi je peux grandir, si je peux évoluer, si je peux raconter d’une façon plus intéressante, si… si moi je peux évoluer comme conteur, c’est ça que je recherche. Les histoires sont presque des prétextes à raffiner une façon de faire. C’est un peu comme ça que je le vois : j’ai envie de raconter, l’histoire n’est pas si importante que ça.
C’est d’explorer le medium qui m’intéresse, mais quand même dans un cadre assez rigide : toujours de six à neuf cases par pages, il n’y a rien qui dépasse des cases, c’est toujours straight, ce que je fais. Je pense qu’à partir de Paul en appartement, c’est resté un peu pareil, graphiquement ça n’évolue pas beaucoup, et puis ce n’est pas vraiment là-dessus que je mets mes efforts. C’est plus sur la narration, le storytelling, quelle histoire je vais raconter, de quelle façon, de quelle façon je vais la découper et la mettre en scène.

XG A ce sujet, si on revient au trio de Toronto, ce serait plus proche du travail d’un Chester Brown, qui travaille sur des post-its. Plutôt que d’un Joe Matt, même s’il s’est beaucoup assagi par la suite, ou même d’un Seth…

MR Oui, c’est vrai, Seth au début j’adorais, ça m’avait beaucoup stimulé, mais ses derniers trucs, vraiment, j’ai même pas fini — je me trouve cheap, mais ça m’a pas captivé. Autant Palookaville, surtout les premiers, on sentait une plus grande sincérité, je sentais qu’il y avait un vrai gars en arrière de ça, il y avait un vrai homme. Et puis ça m’a touché. C’est ça qui m’a touché chez Seth, c’est son honnêteté. Quand il s’est mis à faire des trucs plus vintage, là ça m’a moins touché, j’ai moins senti le vrai gars, le vrai homme.
Chester Brown, lui, est toujours resté fidèle à lui-même. c’est sûr que Louis Riel, bon, c’est une parenthèse dans sa carrière, je ne sais pas où il s’en va avec ça, mais I never liked you et puis tout ça, c’est très touchant. Oui, ça me rejoint beaucoup, Chester Brown, ça m’a beaucoup influencé. Ça m’a donné des élans, la façon dont ils travaillent, ces gars-là. C’est surtout l’honnêteté — on sent que c’est fait avec cœur, avec une grande honnêteté. Ils se découvrent beaucoup, et puis ils donnent beaucoup d’eux-mêmes, ça ça me touche.
C’est ce que j’essaie de faire avec Paul, je pense, j’essaie — je donne de moi-même, j’essaie de me faire connaître moi-même. Evidemment, en me découvrant pas trop, il y a quand même une partie privée, je vais pas raconter des trucs privés de ma fille, ou de ma femme, ou de ma famille, ou des trucs qui sont plus gênants. Non, ça je veux pas, je veux pas faire ça. Si je mets un personnage secondaire que je connais, d’habitude je lui rends hommage, mais je veux pas aller dans ces bibites, je veux pas aller fouiller dans la vie des gens, ce n’est pas ça qui est intéressant.

XG Vous arrivez quand même à parler de choses très intimes comme dans Paul à la pèche ou dans Paul à Québec.

MR Oui, c’est vrai. Mais j’avais l’accord de la famille. Paul à Québec, c’est peut-être le seul album pour lequel j’ai vraiment demandé la permission à la famille. Aux sœurs et à Lucie — enfin, Carole, c’est son vrai nom. J’ai vraiment parlé de mon projet avant d’y aller, parce que je voulais raconter la mort de leur père. «Êtes-vous d’accord ?» «Oui». Tout le monde était d’accord, tout le monde a lu les premiers jets, tout le monde a relu le découpage. Il y en avait qui étaient gênés avec certains passages, j’ai fait quelques modifications.
J’ai beaucoup brouillé les cartes, aussi. Je ne vais pas dire que ça se passe à Longueil, que ça se passe à tel centre de soins palliatifs, que le docteur s’appelait Untel — c’est inutile de dire ça. Donc tous les noms sont changés, les lieux sont brouillés. On sait à peu près — si on connaît Montréal, on sait très bien que le centre de soins palliatifs est à Belœil, mais si on connaît pas, on ne sait pas où c’est. J’essaie de brouiller les cartes, un peu, pour protéger les gens. J’essaie de préserver un peu de vie privée. C’est pas important dans le récit que ce soit aussi précis que ça.

XG Vous parliez du prochain qui se passe avec un Paul plus jeune. C’est en réaction à cette expérience, de s’éloigner à nouveau de sujets plus graves ?

MR Oui, et aussi que j’avais envie de casser l’idée que c’était chronologique. Ça m’embêtait, les gens disaient : «Ah oui, il vieillit de plus en plus». Mais oui, mais c’est drôle, c’est pas voulu, je ne l’ai pas voulu comme ça. Mais c’est vrai qu’il vieillit d’album en album. Donc c’est juste pour casser le rythme, un peu. Et puis j’ai dit tiens, j’aurais une belle histoire à raconter avec le scoutisme, c’est pas un sujet qui est super populaire, le scoutisme. Mais moi ça a fait partie de ma vie, et puis ça a influencé ma vie, et puis j’avais un truc intéressant à raconter avec ça. Environ 150 pages, j’espère que ça va plaire aux lecteurs, j’ai… c’est dans le même esprit, c’est un Paul. C’est un Paul (rires).

XG Justement, vous en avez un, et puis l’idée d’un autre derrière, et peut-être encore ensuite…

MR Oui. C’est parce qu’en travaillant, on a toujours des petites idées, comme ça : «ah, j’ai une idée… je note, je note, je note». Puis tranquillement, il se fait une espèce de — je sais pas, on dirait qu’on met toujours nos notes dans le même verre, et puis ce verre-là va finir par faire un album. C’est parce que j’ai quelque chose en tête, j’aimerais raconter une histoire de Paul quand il avait seize ans, et puis quand j’ai une idée qui tourne autour de 1975, 1976, les Olympiques à Montréal, je mets ça dans mon bocal en attendant, et puis on va voir ce que ça va donner à la fin.

XG Donc, Paul en tant que personnage, n’est pas une contrainte.

MR Il n’est pas encore fini, je le sens pas encore fini. Non, c’est pas un personnage contraignant, d’ailleurs, il est assez — je le trouve malléable, je le trouve assez neutre. C’est peut-être même un gars et une fille en même temps, c’est un personnage un peu féminin. C’est pas le type qui va aller boire de la bière, ou aller voir des parties de hockey avec ses chums, c’est un gars qui est assez — sensible, sensible aux autres, sensibles aux arts. C’est un observateur, aussi.
J’aime bien sa position d’observateur, surtout dans Paul à Québec : il est vraiment en retrait, il est assis sur le banc en arrière, comme on dit, et puis il regarde ce qui se passe en avant. C’est sa blonde, c’est les sœurs, c’est la famille de Lucie qui sont les personnages principaux. Et lui, c’est comme s’il prenait des notes en arrière. Il est chauffeur, il est accompagnateur. Et puis il y a une belle position là-dedans.
C’est ce qui m’a permis aussi d’en faire une histoire. Je ne voulais pas mettre Paul, je ne voulais pas l’impliquer nécessairement, c’est pas son père à lui, c’est le père de Lucie. Donc l’histoire dit, «voici, il s’est passé ça avec la famille de ma blonde, je vais vous raconter ça». C’est ça que ça raconte, Paul à Québec, je soupçonne que ça pourrait vous intéresser. C’est une histoire banale, un cancer. Le cancer du pancréas, c’est à peu près toujours trois mois d’espérance de vie, et puis c’est comme ça que ça se passe : septembre, octobre, novembre. Trois mois de vie, trois mois des restants de vie de Roland. Ça revient sur l’enfance, et puis en fait je fais un portrait du père, du grand-père, qui est cet homme ? et puis qu’est-ce qu’il a semé autour de lui ? On voit aussi que c’est quelqu’un qui a semé beaucoup de — qui a beaucoup d’amis à la fin : à son enterrement, l’église est pleine. C’est pas pour rien, c’est quelqu’un qui a entretenu des amitiés dans sa vie, qui a été un homme bon, un bon père aussi. Enfin, c’est ça. C’est ce qui en ressort à la fin. Je leur ai fait un portrait de ce monsieur-là.

Il y a un film en préparation, Paul à Québec, justement. Cette histoire-là a séduit deux productrices de Montréal, et un réalisateur aussi s’y est intéressé de près. On est en train de co-scénariser, donc de travailler sur l’écriture de ce film-là, ce qui est absolument amusant. Ce qui est drôle, c’est qu’on pense que le livre — on regarde le livre et on dit : «oh, la bande dessinée, c’est du cinéma de papier», mais quand tu veux faire un film avec ça, ça marche pas pantoute. Tu frappes des murs à toutes les pages, c’est pas ça.
Une bande dessinée, ça se lit, ça se lit comme ça, et puis un film, ça se regarde comme ça dans un tunnel. On peut pas revenir en arrière quand on regarde un film, alors qu’avec une bande dessinée on peut revenir en arrière. «Ah qu’est-ce qu’il vient de dire là ?», «est-ce que c’est la même chose que l’image que je viens de voir ?» On peut faire des digressions, on peut aller sur des avenues qui ne mènent nulle part, c’est pas grave. En roman, même chose, on peut aller dans des avenues — le cinéma est impitoyable, il faut absolument comme toujours capter l’attention du spectateur. Pas amener des personnages qui débouchent nulle part, ça ne marche pas.
Donc c’est ça, on travaille là-dessus, et puis j’espère qu’on va faire un beau truc. C’est du live, c’est pas du dessin animé. C’est vraiment avec des vrais gens. C’est ce que je voulais faire, depuis le début, et puis je suis content que ce soit en route.

XG Donc Paul va continuer à exister sous d’autres formes également ?

MR En film. En tout cas pour un premier film — c’est peut-être un dernier film, mais en tout cas, on va essayer de faire — ce qu’on peut faire de plus beau avec ça. Moi, j’aime bien cette histoire-là. C’est sûr, il n’y a pas de poursuite automobile là-dedans, c’est vraiment un petit drame familial. Reste à trouver le ton, la couleur de ça, et puis je pense qu’on met le doigt dessus tranquillement. Ça va être une jolie petite histoire.

XG Le fait d’avoir commencé si tard la bande dessinée, est-ce que ça n’a pas été une chance, finalement ? d’arriver avec une certaine maturité ?

MR Je crois que oui. Parce que ce que je faisais quand j’avais seize, dix-sept ans, c’était du plagiat. A 26 ans je copiais Dupuy-Berberian, un peu plus tard — bon, ça a jamais été trop gratifiant de… j’avais pas trouvé ma voie. Avec Paul, je l’ai trouvée, il me semble que ça a été assez vite. Je me suis plus beaucoup — je me suis dit «ah je tiens quelque chose qui m’intéresse». J’avais pas l’impression de plagier quelqu’un, mais j’avais vraiment l’impression de tenir quelque chose de personnel. Je pense que ça devient de plus en plus personnel.
Au début, mon style ressemblait un peu à Albert Chartier, à Onésime, un héros de bande dessiné québécoise. Et puis après ça, ça s’est transformé en quelque chose de personnel. J’aime bien mon dessin — c’est drôle, parce que je n’ai plus la préoccupation de faire «beau» comme quand je faisais de l’illustration magazine. Il fallait plaire, il fallait que ce soit trendy, il fallait que ce soit flashy, il fallait qu’il y ait un style, des formes à la mode. Puis maintenant, en bande dessinée, je n’ai plus ce souci-là du tout. J’y vais vraiment comme ça vient, ça me détend terriblement de faire juste les dessins, comme ça. C’est correct, c’est noir et blanc, ça sera mieux la prochaine fois — c’est toujours ça qui me vient : «ah, la prochaine page sera peut-être mieux». Mais je vais jamais revenir sur des dessins, pour essayer de faire beau, de faire des beaux drapés, d’essayer que ce soit cute. J’ai pas cette préoccupation-là, je me sens libre, je me sens à l’aise, bien, confortable. J’ai surtout envie de raconter des trucs, beaucoup plus.
Le jour où j’ai découvert que c’était là que c’était important, la bande dessinée, dans le storytelling, dans la narration, avoir quelque chose à dire… ça a changé ma vie. Je me suis mis le dessin de côté, je me suis dit : «bon, ben le dessin, ça suivra». Moi, maintenant, ce dont j’ai envie, c’est de raconter des histoires. Je vais me servir de dessins pour raconter des histoires. Je ne veux pas faire le contraire — je ne veux pas me servir d’histoires pour exposer des dessins spectaculaires. Ça m’a détendu, je suis devenu décomplexé. Je me suis dit, bon, d’accord, je ne serai jamais Uderzo — on s’en fout. Je ne serai jamais Régis Loisel… mais je vais quand même raconter des trucs.

[Entretien réalisé le 28 janvier 2011 durant le Festival d’Angoulême.]

Notes

  1. Miguel Zamacoïs, La fleur merveilleuse.
Entretien par en mars 2011
  • JPMe

    Bonjour,
    Il me semble que la citation « Avoir l’accent enfin, c’est, chaque fois qu’on cause/Parler de son pays en parlant d’autre chose !… » est tirée du Cyrano de Bergerac de notre vieux camarade Edmond Rostand. Enfin, ce que j’en dis…

    • Xavier Guilbert

      Ben non. Cf. le texte intégral, dans lequel on cherchera (en vain) le mot «accent».

      (Cela étant, en ce qui me concerne, je la connaissais attribuée à Marcel Pagnol. Ce n’est qu’en voulant retrouver son énoncé exact que j’ai découvert mon erreur)

      • JPMe

        Peuchère, mais c’est exact. Oh, bon…

        Je me retire donc sous ma tente.

        Sinon l’interviou est très bien.

        JPMe