Simon Hanselmann

par also available in english

Peu d'auteurs de bande dessinée peuvent se vanter d'avoir épousé leur art -- et en robe de mariée de surcroît! Mais Simon Hanselmann n'est pas un auteur comme les autres: autour de ses trois personnages fétiches (Megg, Mogg et Owl), son œuvre prolifique s'inscrit à mille lieux du politiquement correct tout en restant profondément attachante. Take a walk on the wild side.

Xavier Guilbert : Tu es donc Australien…

Simon Hanselmann : Oui.

Xavier Guilbert : Peut-on parler d’une culture « bande dessinée » en Australie ?

Simon Hanselmann : Il y a beaucoup d’auteurs de bande dessinée en Australie. Oui, il y a une importante culture de la bande dessinée en Australie, depuis toujours, mais nous sommes un peu isolés, et personne ne sait vraiment que nous existons. Il n’y a pas de grands éditeurs en Australie, mais il y a beaucoup de fanzines et de petite édition. Mais je m’en suis tiré, tu sais, mon boulot est disponible en treize langues maintenant, et beaucoup de mes amis commencent à signer avec des éditeurs américains, et à sortir leurs trucs ici. On avait beaucoup de bande dessinée en Australie, enfant : je lisais Astérix, Tintin et Mad Magazine, et des trucs de super-héros et de l’alternatif. On avait en fait — on avait tout. C’était facilement accessible, pour un monde d’avant Internet — on avait accès à beaucoup de choses. Mais cela reste — c’est assez merdique là-bas.

Xavier Guilbert : Pourquoi t’être tourné vers la bande dessinée ? Qu’est-ce qui t’attirait là-dedans ?

Simon Hanselmann : Eh bien, j’ai commencé à dessiner de la bande dessinée quand j’avais cinq ans, et à faire de l’auto-édition à huit ans, c’est quelque chose que j’ai toujours fait. J’ai grandi dans une toute petite ville, absolument atroce ; ma mère était droguée et travaillait dans un bar, donc elle était toujours à aller bosser dans des bars de motards, tu vois… Ce qui fait que j’étais livré à moi-même, je lisais beaucoup de bandes dessinées et je regardais beaucoup la télévision… et je dessinais beaucoup de bandes dessinées. Je ne sais plus où je suis allé chercher l’idée de m’auto-éditer à huit ans, j’ai simplement — il y avait une photocopieuse, une machine Xerox à la boutique au coin de la rue, et j’ai tout simplement, voilà, fait des copies de mes dessins et vendu des livres à l’école. J’ai fini par m’attirer des ennuis et j’ai laissé tomber le lycée, et je me suis dit : je les emmerde, je veux dessiner de la bande dessinée, pas besoin pour moi d’étudier plus.

Xavier Guilbert : J’ai l’impression que tu n’as pas arrêté de créer depuis. Tu es assez prolifique, dans des formats qui sont très variés. Dirais-tu qu’il y a quelque chose de compulsif là-dedans, ou est-ce simplement la manière dont tu fonctionnes ?

Simon Hanselmann : (rire) Oui, c’est comme ça que je fonctionne, c’est vraiment une obsession. C’est tout ce que j’ai jamais fait, c’est la seule chose qui me rend heureux, de dessiner tout le temps. Et avec les fanzines et le reste, je gagne probablement plus d’argent avec mes bouquins auto-édités qu’avec mes livres — je veux dire, mes vrais contrats d’édition. Tu ne reçois que, tu vois, 8 ou 10 % des revenus quand tu as un contrat d’édition. Alors qu’avec les fanzines, tu récupères tout l’argent, alors… si tu réussis à te faire un nom sur Internet et que les gens achètent tes bouquins directement chez toi, c’est gagné.
Oui, c’est une véritable obsession. Je viens tout juste de terminer mon prochain livre américain, et j’ai bossé dessus non-stop pendant trois mois, seize heures par jour. J’en ai même des douleurs au cul de rester assis au même endroit, tout le temps. C’était une période assez chiante pour ma femme, qui devait me supporter alors que je ne faisais que travailler… Mais c’est comme ça qu’il faut faire, c’est comme ça qu’on devient prolifique : tu vois, tu ne fais pas la fête, tu dis à tes amis « foutez-moi la paix, je ne vais pas aller au café avec vous, je vais m’asseoir ici et dessiner toute la journée. » Tu trouves un rythme, tu vois ? Je vais parfois dessiner pendant trente heures d’une traite, sans m’arrêter. Tu arrives à avoir comme un dessin automatique, les traits sortent facilement. J’ai l’impression que si je m’arrête pour dormir, ça va tout gâcher, parce que je me réveille le matin et c’est comme si tu venais à la vie. Du genre « gnnahh, gnnaahh »… Alors je continue, c’est vraiment facile et fluide, et… j’emmerde le sommeil, j’emmerde les amis.

Xavier Guilbert : C’est important pour toi de te retrouver dans cet état, cet état second, qui vient de la drogue ou de l’épuisement ? En particulier pour la créativité ou l’émergence de nouvelles idées ?

Simon Hanselmann : En fait, j’ai toujours des idées. J’ai accumulé des tonnes d’idées, mais… tu vois, je vais fumer beaucoup d’herbe, et ça va un peu me mettre dans ma bulle… ça m’isole complètement. Je dessine généralement avec la télévision allumée. Beaucoup de gens dessinent en musique, mais j’ai toujours aimé avoir la télévision allumée. Ça garde mon esprit éveillé, comme d’entendre des voix et des histoires et d’en profiter… pour me mettre dans ma bulle.
Et puis je pense que l’herbe marche pour moi — je ne pense pas que ça marche pour tout le monde, mais ça m’empêche d’avoir envie de quitter la maison, et ça rend tout beaucoup plus beau. Quand tu dessine seize heures par jour, chaque jour, c’est tellement chiant. Tu sais, ce n’est pas si amusant — je ne prends pas vraiment de plaisir à dessiner. J’aime écrire, j’aime créer, mais le dessin en lui-même est épuisant et horrible. Alors quand tu es un peu défoncé, ou un peu bourré… oui, ça fait passer le temps. Et quand tu fais tes couleurs et que tu planes un peu, c’est magnifique ! le mélange entre l’eau et l’aquarelle — c’est magnifique.

Xavier Guilbert : Tu tiens un tumblr qui s’appelle Girl Mountain, qui est aussi le titre d’un de tes projets, un roman graphique qui devrait compter mille pages. Alors je m’interroge : si le dessin est si épuisant, où trouves-tu l’énergie pour t’accrocher ? J’ai l’impression qu’il y a là une sorte de contradiction…

Simon Hanselmann : Je pense que je suis simplement mentalement dérangé (rire). Il y a quelque chose qui ne va pas chez moi. Mais ce truc Girl Mountain, je l’ai commencé quand j’avais 21 ans — tu vois, ça faisait déjà seize ans que je faisais de la bande dessinée, mais j’étais encore très jeune, et : « ouais, je vais faire ce roman graphique de mille pages, et ce sera le meilleur bouquin de tous les temps. » Six ans plus tard et après 250 pages, j’ai arrêté. Je me suis rendu compte que c’était de la merde, j’avais fait beaucoup d’erreurs… je ne l’ai jamais publié, et je ne le ferai jamais. C’était un processus d’apprentissage, c’était une erreur de jeunesse.

Xavier Guilbert : Je crois qu’il en a une dizaine de pages publiées sur ton tumblr.

Simon Hanselmann : Oui.

Xavier Guilbert : Et dans ton entretien dans le Comics Journal en 2013, tu disais que le premier volume serait publié en ligne, mais cela n’a pas été le cas.

Simon Hanselmann : Oui, plusieurs fois, j’ai — je pense qu’il y a tout juste six mois, j’étais prêt à le publier en feuilleton sur Vice.com, et puis j’ai changé d’avis. J’ai le sentiment que je ne vais jamais le terminer, ce qui fait que si j’en publie le premier quart, il n’y a pas de fin, pas de conclusion. Donc ça reste caché dans un tiroir, et personne ne le verra jamais. (une pause) Oui, c’est terrible.

Xavier Guilbert : Tu parles d’un processus d’apprentissage qui a duré 250 pages, et ne même temps tu as tumblr avec cette publication immédiate, où tu montres autant des pages de Megg, Mogg and Owl, que des croquis, des intentions ou des photos. Ce qui donne l’impression d’une approche plus directe, dans le sens : c’est fait, montrons-le. Penses-tu avoir changé après Girl Mountain, ou est-ce seulement une question de confiance en soi ?

Simon Hanselmann : Tu sais, je continue d’apprendre, je pense encore que je suis un mauvais dessinateur. Il y a quelques mois, j’ai traversé une grave crise artistique, et j’étais persuadé que tout Megg, Mogg and Owl était de la merde, et tout juste bon pour la poubelle. Et tu vois, maintenant j’en suis revenu à me dire : « c’est bon, c’est amusant. » Mais je pense que c’est la mort de l’artiste quand tu te dis : « oui, c’est super, je suis le meilleur, tu vois, c’est parfait. » Tu as toujours besoin de grandir et de chercher à t’améliorer.
Il faut que je dise que je n’utilise plus vraiment tumblr. Tumblr, c’est foutu, maintenant, vraiment — tumblr est mort pour moi. J’utilise Instagram, c’est bien mieux, tout le monde a migré vers Instagram. Je culpabilise de ne pas mettre à jour plus souvent mon tumblr. Mais tu sais, c’était un bon canal, et maintenant Instagram est un bon canal pour, comme tu viens de le dire, publier des croquis et ce genre de merdes. J’aime essayer de me forcer à poster quelque chose tous les jours, pour conserver l’attention des gens. Il y a longtemps, le dessinateur américain Sammy Harkham m’a donné ce conseil : tu dois accepter toutes les demandes d’entretien, et ne pas cesser de montrer des choses pour rester visible pour le public, sinon tout le monde finira par t’oublier (rire). J’ai donc cette sorte de paranoïa en moi qui me force à continuer à publier, je dois continuer à sortir des trucs. Et je gagne ma vie avec, maintenant, avant je raclais des fientes d’oiseaux dans les hangars d’avions, et je bossais chez McDonald’s — je ne veux plus à avoir à refaire ça, je suis très égoïste et je veux juste passer mes journées à dessiner. Je veux faire ce que j’ai envie de faire, et j’emmerde le reste du monde (rire). Donc, tu vois. Il faut continuer à travailler, tu ne peux pas flemmasser. C’est vrai pour tout, que tu sois électricien ou militaire de la marine ou autre. Si tu veux réussir dans la vie, tu dois bosser dur, tu ne peux pas glander.

Xavier Guilbert : J’ai été frappé par la photo de « Artist’s trash » que tu as postée, non seulement parce qu’il est assez gonflé de proposer quelque chose de ce genre et de faire payer les gens pour ça, mais également parce que ça me renvoie à cette citation de Kurt Schwitters (du mouvement Dada) qui disait : « Alles was ein Künstler spuckt ist Künst » [ou « tout ce qu’un artiste chie, c’est de l’art »]. Il y a donc cette idée que l’art, ce n’est pas quelque chose que l’on fait, mais quelque chose que l’on vit. Et on trouve beaucoup cet aspect dans ton travail, si l’on se base sur ce que tu montres sur ton tumblr et ce que tu y publies.

Simon Hanselmann : Oui. Tu sais, les déchets ont de la valeur. Ce sont beaucoup de croquis, de miniatures — ils se sont vendus super vite, ils sont tous partis en deux minutes. J’avais un peu annoncé la chose sur Instagram, qu’on allait les mettre en vente, et je pense que oui, ils ont tous été vendus en deux minutes, simplement partis. Il y en avait 25, à $40 chacun, ce qui fait — ça représentait $1000, c’est mon loyer mensuel. Je me suis trouvé très malin, parce que ce sont des déchets, du genre — c’est comme des copeaux de crayons, et simplement… des déchets, vraiment que des déchets. Mais oui, c’est proposé à la vente, et les gens vont payer pour ça. Je trouve que ce sont de très jolis petits paquets, et puis il y a plein de trucs là-dedans, ça vaut bien plus que ces $40, en fait. Mais voilà, c’est le monde de l’art, tu vois ? Il donne de la valeur aux choses les plus insignifiantes, comme de petits bouts de papier merdiques (rire). Mais bon, si tu peux te prêter à ce jeu, tu sais — génial !

Xavier Guilbert : Pour continuer à parler du dessin, j’ai l’impression qu’à partir d’un certain point, tu as mis en place une sorte de grammaire narrative qui t’est propre. Je parle bien sûr des personnages, sur lesquels nous reviendrons plus tard, mais aussi de la structure de la page. Tu as utilisé d’autres mises en page par le passé, mais il me semble que tu as fini par adopter un gaufrier de 3 x 5, qui est devenu une sorte de standard dans ton travail. Est-ce que cela vient d’une façon pour toi de gérer la douleur du dessin que tu évoquais tout à l’heure, ou est-ce plutôt parce que c’est pratique et que si ça marche, pourquoi en changer ?

Simon Hanselmann : Pour moi, le rythme est essentiel. A mes yeux, la bande dessinée c’est principalement l’histoire, et la lisibilité. Tu veux la lire, t’y plonger rapidement et facilement t’identifier. C’est pour cela que j’utilise aussi de la couleur, parce que je pense que — il y a quelque chose dans notre cerveau qui va comprendre les choses plus rapidement. Comme quand tu vois le vert du visage de Megg, le jaune du bec de Owl, et ton cerveau sait immédiatement de quoi il retourne. Et donc je — oui, pour moi, le rythme est essentiel. Je veux que ce soit facile et fluide. Je crois que le gaufrier de douze cases, de 3 x 4, est mon gaufrier « classique ». Avant j’utilisais un gaufrier de huit… Mais oui, j’utilise souvent le gaufrier de quinze cases. Sous pression, quand je faisais mon truc hebdomadaire pour Vice — en fait, j’essayais de me tenir à douze cases, mais parfois j’avais besoin des trois de plus, et donc à contre-cœur je faisais le gaufrier de quinze, qui n’est pas mon préféré.
Mais sinon, je n’aime pas ces bandes dessinées qui sont comme le temps qui passe. Je ne peux plus lire les livres de Chris Ware — c’est devenu bien trop compliqué, je m’y perds. Il essaie de raconter une histoire, mais ça devient comme un jeu de plateau, du genre : « mais où faut-il que j’aille ? Je suis perdu ! » Et ça te sort de l’histoire. J’ai fait des tentatives avec des cases bizarres et des mises en pages tordues, mais — ce n’est pas pour moi. Je suis simplement un « homme du gaufrier », et je crois au gaufrier, à la magie du gaufrier. Hmm.

Xavier Guilbert : Dirais-tu que c’est aussi à cause du contenu ? En cela que comme les histoires de Megg, Mogg et Owl peuvent partir dans des directions inattendues, ce serait une manière pour toi de conserver un rien de structure à la narration…

Simon Hanselmann : Oh, oui, absolument. Comme je te disais, Chris Ware, je n’arrive plus à le lire, c’est trop compliqué. Tu vois, je veux simplement lire vite, je veux — je pense que les bandes dessinées devraient se lire comme la vie. Par exemple je ne mets pas beaucoup de texte dans mes bulles, j’essaie de faire court, pour que ça bouge, que ça respire, que ce soit comme dans la vraie vie. C’est ce que je vise, je ne sais pas si c’est complètement réussi, mais c’est mon objectif. Et les gens me disent — je veux dire, il y a toujours une forme de monotonie dans la vie de Megg et Mogg : ils sont toujours sur leur sofa, ils font toujours les mêmes choses, à prendre de la drogue, toujours les mêmes trucs, donc c’est un peu comme des barreaux de prison. Tu sais ? Ils sont coincés dans ce gaufrier, cette grille sans fin. Ce n’était pas voulu de ma part, mais quelqu’un, un critique, l’avait dit, et en fait, ça me va bien.

Xavier Guilbert : Mais toi-même, tu ne le perçois pas comme les barreaux d’une prison ?

Simon Hanselmann : Ça m’arrive parfois, j’ai parfois l’impression d’être prisonnier. C’est une bonne prison, mais… tu sais, la prison, ça peut être bien, c’est structuré, tu sors dans la cour, tu fais du sport, tu as trois bons repas par jour, tu fais des plaques d’immatriculation, tu fais des lessives… Tu sais, certaines personnes adorent la prison : structure !
Mais oui, en fait, je travaille tellement et tout le temps, et parfois j’ai l’impression d’être pris au piège, et je voudrais faire autre chose. Comme tu vois, je joue parfois de la musique, j’ai pu aussi faire de la sculpture, et j’ai même fait des spectacles de marionnettes… J’ai fait beaucoup de choses. Mais c’est avec la bande dessinée que j’ai rencontré du succès, et… et oui, c’est un truc de fou, j’ai besoin de continuer et de… J’ai une sorte d’exaltation quand je termine un truc, alors je ne cesse de travailler pour retrouver cette exaltation, du genre : « j’ai fini ! » Et puis tu recommences quelque chose aussitôt, et… et enfermez-moi, détective, et balancez la clé. J’espère que je ne vais pas avoir, par exemple, des ennuis dans les douches…

Xavier Guilbert : Le fait de publier régulièrement dans Vice n’est-il pas une manière de te piéger toi-même, avec la pression de livrer des pages à une date précise ?

Simon Hanselmann : Oui, mais en fait, j’ai de nouveau laissé tomber Vice il y a six mois. Je n’y étais retourné que parce que mon galériste s’était suicidé, et il me devait $10,000 à l’époque. Et donc merde, qu’est-ce que j’allais faire ? Ce qui fait que je suis retourné chez Vice. Je n’aime pas cette contrainte hebdomadaire, parce que je ne peux rien faire d’autre. Ça me prend toute la semaine d’essayer de faire ce strip, et ça occulte tout le reste. C’est pour ça que je ne veux pas retourner chez Vice. Bon, si je me retrouve vraiment fauché, peut-être que ça arrivera, mais — je veux dire, en ce moment je travaille sur une exposition et je fais quelques fanzines, et j’essaie aussi de prendre un peu mon temps avant de plonger dans un nouveau bouquin de Megg & Mogg qui devrait faire 400 pages, et donc je ne sais pas vraiment quelle forme il va prendre. Je ne peux pas seulement — j’aimerais pouvoir ne travailler que sur ça à mon rythme, peut-être pendant cinq ans, et puis sortir d’un coup un gros volume, mais comme je le disais tout à l’heure, je ne peux pas me permettre de disparaître. Je ne peux pas — tu sais, j’ai besoin de sortir des trucs pour rester pertinent. Donc peut-être que je le sortirai en floppy. Peut-être que ce sera un webcomic, je ne sais pas. Tous ces formats — pfff ! Mais surtout, j’aime les livres. Tu sais, les gens disent que je suis un auteur issu du webcomic, mais ce n’est pas vrai, je fais des fanzines depuis que j’ai huit ans, ce qui compte pour moi ce sont les livres, c’est la page imprimée. Mais grand dieux, je ne veux pas retourner chez Vice. Si je devais refaire du webcomic, j’irai chez Adult Swim, ils ont commencé à mettre des webcomics sur leur site, et ils paient bien mieux. Ils sont idiots, ils ne savent pas qu’ils peuvent sous-payer les auteurs de bande dessinée. Parce que Vice ne paie pas tant que ça (rire). Pour le boulot que ça représente, je veux dire, tu y passes quelque chose comme trente heures et tu te retrouves avec $200, c’est tout simplement minable ! (rire) La bande dessinée est une telle perte de temps… (rire) Quand tu fais le compte des heures de travail que tu y as passé par rapport à ta rémunération, c’est juste déprimant. (une pause) Oui, c’est vraiment un travail ingrat.

Xavier Guilbert : Nous avons parlé du « gaufrier » qui visait à une forme d’efficacité — tu travailles aussi avec un nombre plutôt limité de personnages. Il y a le trio Megg, Mogg et Owl, puis il y a Werewolf Jones et une poignée de personnages qui gravitent autour de ce noyau. Trois personnages qui s’ennuient dans leur salon, qui regardent la télévision et qui se demandent ce qu’ils vont pouvoir faire, s’il reste de l’herbe pour fumer ou quelque chose à manger. Et de ce point de départ, les histoires partent dans tout un tas de directions surprenantes…

Simon Hanselmann : Oui, je trouve que ce sont des personnages très versatiles. Je pense que je pourrais faire une histoire de science-fiction avec eux, c’est même quelque chose que j’ai envisagé. Mais je ne l’ai pas encore fait. Je trouve qu’ils sont vraiment très faciles à écrire. Tout est autobiographique, tout est basé sur ma vie et sur celle de mes amis, avec des événements qui ont eu lieu. Je continue de recueillir des moments vécus… et ensuite, j’essaie de les rendre réels et plausibles. C’est simplement la vie moderne, couchée sur la page, ou presque. Alors oui, ils devraient montrer leurs limites, mais je ne trouve pas qu’ils ont des limites. J’ai fait cette histoire de science-fiction avec des personnages humains il y a quelque mois, où Megg, Mogg et Owl avaient des apparences complètement différentes, et j’ai détesté ça. C’était insupportable pour moi, et j’étais tellement content de revenir à Megg et Mogg. Juste que — c’est simplement facile pour moi, mais pas comme si je trichais, tu vois ? C’est confortable. Je peux écrire ces personnages, je connais ces personnages, j’aime ces personnages. On verra jusqu’où je peux les amener. J’ai l’intention de faire ça — je veux qu’ils vieillissent en temps réel, je veux qu’ils, en fait — comme dans la vie. Tu apprends des choses, tu changes, tu évolues. Et c’est ce que je veux qu’ils fassent. Le prochain gros bouquin sur lequel je travaille est — ça se passe après que Owl ait déménagé de la maison, il vit maintenant tout seul, et Megg doit aller régler des choses avec sa mère, qui est droguée au dernier degré, et puis Werewolf Jones meurt d’une overdose à l’héroïne, et… tout change, tu sais, ils grandissent, leur vie entière est chamboulée, il faut qu’ils changent. Je ne sais pas ce qui se passera après ça, vraiment, peut-être qu’ils vont rentrer dans le droit chemin et devenir normaux, des citoyens-modèles et productifs, et dans ce cas je pense que ce sera la fin. Mais la vie est toujours remplie d’horreurs et de conflits et de problèmes. Ce n’est pas parce que tu vieillis que tout devient simple ou que tu as tout compris à la vie, il y aura toujours des obstacles. Donc on verra ce que va leur arriver durant les vingt ans qui viennent. Ils finiront probablement tous par mourir (rire). Mais Werefwolf Jones meurt, c’est sûr.

Xavier Guilbert : En préparant cet entretien, j’ai été frappé par la manière dont interagit ce trio, qui partage la même maison. Et cela m’a évoqué le trio Freudien du Moi (qui serait Megg), du Ça (Mogg, animal et sans conteste le plus sexuel des trois) et le Surmoi incarné par Owl, qui essaie de rester présentable et de faire que les choses se passent bien, mais qui se retrouve toujours emporté par les deux autres. Et comme le récit est riche en éléments autobiographiques, je me demandais dans quelle mesure ce parallèle pouvait être pertinent à tes yeux.

Simon Hanselmann : Oui, sans aucun doute, c’est une très bonne analyse. Je les conçois en effet comme différents aspects de ma personnalité. Avec Megg qui serait la partie féminine et dépressive ; Mogg clairement la partie sexuelle et déviante ; Owl, la partie sérieuse qui cherche à prendre sa place dans la société, du genre « je vais trouver un vrai boulot, je vais être quelqu’un de normal ! »… et Werewolf Jones qui serait cette partie de moi complètement barrée, dépravée et horrible. Comme je te disais, c’est quasiment autobiographique, j’ai fait ou on m’a fait la plupart des ces choses, donc… (rire) Mais oui, le parallèle Freudien est bien trouvé. Encore une fois, c’est pour cela que c’est si facile pour moi d’écrire, parce que tous ces personnages sont moi, ce sont différentes parties de mon cerveau, et ils se battent là-dedans. Et je n’ai plus qu’à le coucher sur le papier..

Xavier Guilbert : Tu disais que tu utilises ces personnages dans des contextes très différents. J’ai trouvé sur ton tumblr cette image de type « manga », qui montre que ces personnages peuvent aussi exister dans des styles radicalement différents — je ne sais pas s’il existe d’autres pages que celles que tu as mises en ligne…

Simon Hanselmann : Mais ce n’est pas de moi ! C’est d’une nana à Tokyo, c’est une édition pirate.

Xavier Guilbert : Même la couverture était une version pirate ? Parce que je me souviens avoir vu une autre couverture dans le même style…

Simon Hanselmann : Je pense que — oui, je crois que c’était une affiche qu’elle avait faite au moment où ce bouquin est sorti. Je suis tombé dessus sur le web, il était quelque chose comme quatre heures du matin, j’avais dessiné toute la journé et j’étais complètement pété. Je m’allonge sur le lit, et au lieu d’aller surfer sur Internet, je commence à me googler, parce que tu vois, je suis un égotiste, du genre : « qu’est-ce que les gens disent sur moi ? » Et voilà ce sur quoi je tombe, et ça m’a foutu par terre. Elle n’avait absolument pas l’intention de m’en parler. C’est un dôjinshi, ces créations amateur faites par les fans. C’est vendu au Comiket, à Tokyo. Elle n’avait pas l’intention de m’en parler, et a été très embêtée quand j’ai appris que ça existait, elle était très inquiète, genre : « Oh non ! » Je lui ai dit que je m’en foutais, et j’ai demandé à un ami de traduire pour moi et de lui dire : « tu sais, je m’en fous, j’adore ce truc, si tu pouvais m’en envoyer quelques exemplaires, ce serait super. » Et puis je lui ai dit que j’aimerais bien en faire une version pirate, pour qu’il existe ma version en anglais du truc, et à nouveau elle a pété les plombs. Mais bon, j’ai les fichiers maintenant, j’ai le PDF, et je vais en faire ma propre version… même si c’est un peu bizarre pour moi, parce que même si c’est basé sur mes personnages, c’est vraiment son boulot à elle. Ce qui fait que si je vends un paquet de fanzines et que je gagne de l’argent, je me demande si… faudra-t’il que je lui donne une partie de cette argent ? Mais non, en fait, parce qu’elle a dû se faire des tonnes de fric avec ça, en les vendant au Comiket, et elle ne m’en aurait jamais parlé, alors… finalement, c’est de bonne guerre ! (rire) Je vais faire des tonnes de ce truc et je vais le vendre partout. J’adore ce truc, même plus que mes propres Megg & Mogg, je pense que c’est mieux que les Megg et Mogg australiens (rire). C’est un peu le meilleur truc qui me soit arrivé l’année dernière.

Someone in the audience : Lisez-vous du manga ?

Simon Hanselmann : J’ai lu un peu de manga — j’y suis venu très tard, et je n’ai jamais vraiment… je pense que j’étais trop vieux pour ça — je suis né en 1981, ce qui fait que j’ai grandi avec, tu sais, Donald Duck, Asterix, Mad Magazine, et je pense que c’est un truc pour quelqu’un de plus jeune, le manga. Mais j’ai fait une tournée en Amérique avec Michael DeForge, un auteur de bande dessinée Canadien, et il m’a amené à Anime Castle, qui est une boutique de manga, et il m’en a conseillé quelques-uns, et j’ai essayé de m’y mettre. Tu sais, j’aime des trucs comme Garo, Seiichi Hayashi, et — Tagame est ici aussi, le type qui fait du bara et du bondage ? Oui, je crois que je préfère ce genre de manga alternatif, les trucs bizarres des années 1970. J’apprends. J’essaie, mais ce n’est pas quelque chose que j’aime vraiment. Je reste coincé sur, tu sais, Dan Clowes, Charles Burns, un peu de Peter Bagge, ce genre, mais — ça, c’est mon truc. Mais j’essaie, oui. Il y a beaucoup de jolis choses. Je veux dire, la couverture de One More Year, je l’ai pompée. Le dseign global est pompé sur un designer japonais, qui je crois est né en 1920 et est mort dans les années 1990, et qui visiblement était vraiment connu, mais. Pfff. [s’adressant à la personne dans la salle] Vous aimez le manga ? Beaucoup ?

Someone in the audience : Pas vraiment.

Simon Hanselmann : Pas vraiment ? Mais pourquoi vous me demandez, alors ? Vous avez vu que j’avais pompé sur un designer japonais, et vous vouliez me dénoncer ? Du genre : « ouais, je sais de qui c’est, je vais balancer ce connard ! » Merci de me faire passer pour un enfoiré (rire). Non, non, je déconne. Oui, je m’essaye au manga. Qu’est-ce que j’aime d’autre ? Je ne sais pas. (une pause)  Garfield, c’est mon manga préféré.

Xavier Guilbert : Ça, par contre, c’est de toi… ça s’appelle Truth Zone [« La zone de vérité »], et c’est quelque chose que tu fais pour le Comics Workbook de Frank Santoro. On y retrouve Megg, Mogg et Owl, et même Werewolf Jones, et ils discutent avec de grands noms de l’histoire de la bande dessinée américaine, comme Stan Lee, et le tout fait très « private joke ». Et ça démontre encore la versatilité de ces personnages, qui constituent pour toi un véritable vecteur narratif.

Simon Hanselmann : Oui, enfin, c’est simplement Truth Zone. C’est une bande dessinée de critique. Frank Santoro, qui anime Comics Workbook, me demande un jour : « ça te dirait de faire, genre, quelques chroniques en bande dessinée ? un peu comme des critiques ? » J’ai dit « pourquoi pas ? », et puis je me suis retrouvé à faire des centaines de pages de ce truc ridicule de Truth Zone, où ils parlent de livres, et où ils ont des types de Marvel comme Stan Lee, qui vont faire des « feuilles de rose » à une poupée de Spider-man… Stan Lee a participé à Loveline in America, du genre, tu l’appelles, « eh, j’ai un problème avec ma copine, est-ce que vous pouvez m’aider ? » Stan Lee était un invité là-bas, et il s’est retrouvé avec toutes ces questions sur les feuilles de rose, l’anulingus quoi, lécher des trous du cul — et c’était vraiment très gênant pour Stan Lee, il devait essayer d’en parler, et… Voilà, c’est de cela que parle ce strip.
Mais oui, ils sont très versatiles, ils peuvent simplement être assis là et discuter de bande dessinée, et je peux exprimer mes valeurs et mes opinions à travers eux. J’ai arrêté de faire ça pendant quelque années, mais j’ai recommencé depuis. Il y a certains aspects de la scène bande dessinée qui me mettent en boule… je suis un emmerdeur, tu sais ? Tu vois, le genre d’emmerdeur avec des opinions très arrêtées, du genre il y a certains types de bande dessinée qui me tiennent à cœur, ainsi que la manière dont on doit faire les choses. Tu sais, je déteste une large part de la bande dessinée — alors, j’ai recommencé. C’est beaucoup plus méchant maintenant, d’ailleurs. J’en ai un nouveau sur lequel je dois travailler. Je l’appelle « le destructeur de carrière », je pense que ça va emmerder pas mal de gens qui vont penser que je suis vraiment un connard… mais voilà, tu vois, j’adore Truth Zone, ça me manque. J’ai arrêté de le faire parce que ça ne payait pas, et j’ai fait le truc chez Vice parce que ça payait. Malheureusement, j’ai dû arrêter de faire Truth Zone, parce que ce n’était plus… mais oui, j’adore Truth Zone.

Xavier Guilbert : J’ai aussi mis cette couverture de Lingerie Witches, parce que j’avais lu quelque part ton explication, comme quoi Megg avait accepté de poser pour ça parce qu’elle avait besoin d’argent. On a vraiment l’impression que ces personnages ont une vie propre, et même lorsqu’ils évoluent en dehors de leur environnement habituel, tu leur trouves toujours une justification. Comme s’ils continuaient à exister, même quand tu cesses de les dessiner.

Simon Hanselmann : Oui, absolument, je suis toujours en train de noter des idées. Tu sais, ils sont en constante évolution. Les enfants de Werewolf Jones sont arrivés dans la série l’année dernière — et je sais ce qui va leur arriver quand ils seront adolescents, et même après. Je prévois très en avance pour ces personnages, je pense à eux tout le temps. C’est comme s’ils existaient vraiment, et c’est pour cela que c’est si facile d’écrire pour moi, c’est parce que je les aime. J’ai essayé de faire d’autres trucs, mais je n’y arrive pas.Mais oui, Lingerie Witches était un peu comme une revue porno. J’avais cette idée que Megg, à un moment donné, aurait accepté de poser pour des photos érotiques contre rémunération, quand elle avait besoins d’argent pour acheter de la drogue. Et je me suis lancé dans la production d’une grande revue porno — elle n’y avait qu’une page, mais oui, je voulais que cette revue existe. Je l’ai même mise sous film plastique, je travaillais alors dans une librairie, et j’y allais en douce le week-end pour mettre toutes ces revues sous film plastique. J’avais même pensé aller discrètement les glisser en rayon à côté des vraies revues porno en magasin, mais — c’était très cher à imprimer, c’était un grand format tout en couleur. C’était quelque chose comme $9 l’exemplaire à produire, et j’étais vraiment fauché à l’époque, et je devais m’acheter de la drogue, et — qu’est-ce que tu peux faire ? (rire) Oui, il en existe peut-être une vingtaine en tout et pour tout, c’est un truc très rare.

Someone in the audience : Qu’utilisez-vous pour la couleur ?

Simon Hanselmann : Je conjure littéralement le pouvoir des arcs-en-ciel dans ma baguette magique, et ensuite je me contente de l’agiter au-dessus de la page. Non, non, je n’utilise pas Photoshop ou ce genre de truc, je déteste les ordinateurs. J’ai grandi étant très pauvre, et je n’ai pas eu d’ordinateur jusqu’à, peut-être, 2012 ? Un ami m’en a donné un. Tu sais : « pauvre con, tiens, voilà un ordinateur. » J’utilise de l’aquarelle, comme les Windsor & Newton Cotman, c’est une gamme pour auteur pauvre et sans le sou ; et des colorants alimentaires. Il y a quelques années, je faisais beaucoup d’affiches, des illustrations pour des affiches de groupes de musique, et je faisais la couleur à la main. Et voilà que je me retrouve à court d’aquarelle jaune, qui est la plus merdique des aquarelles — pour une raison que je ne m’explique pas, il est impossible de trouver une bonne aquarelle jaune. Je suis allé chercher dans mes armoires, et là, il y avait du colorant alimentaire pour gâteaux, pour le glaçage. Et c’est ce que j’ai utilisé, et j’ai découvert, comme ça : « wow, ce truc est vraiment top. » Ça résiste au temps — j’ai des pages qui datent d’il y a quinze ans ou presque qui sont toujours très claires et précises. En fait, j’ai découvert ça par hasard. Tous mes roses, mes jaunes et mes bleus viennent de colorants alimentaires. C’est un truc génial — mais c’est seulement avec une marque en particulier : Queen. J’ai utilisé quelques marques de colorants alimentaires américaines, et c’était pâteux, ça absorbait toutes les autres couleurs, c’était merdique, donc… oui, je conseille Queen Food Colouring. J’aimerais bien qu’ils me sponsorisent, parce que ça leur permettrait d’en vendre plus : tu sais, « c’est n’est pas seulement pour les gâteaux, ça marche aussi pour la bande dessinée ! » Et ils pourraient me mettre sur la bouteille, ouais ! « La Drag-queen Simon Hanselmann conseille Queen Food Colouring ! » Oui, je pense qu’il faudrait que je trouve un publicitaire ou quelqu’un, ou que je demande à mon agent de faire ça. S’il pouvait contacter quelques producteurs de colorant alimentaire…  Mais oui, merde à Photoshop, et merde aux tablettes Wacom ! Merde au numérique, c’est de la merde ! C’est tricher ! Mon travail est très sincère : ce que tu vois sur la page, c’est ce qui existe en vrai.

Someone in the audience : Va-t’il y avoir un autre Werewolf Jones and Sons ?

Simon Hanselmann : Ah-ha. Tu parles de la série dérivée, Werewolf Jones and Sons. Hm, il devait y avoir un deuxième numéro, et nous… HTML Flowers, qui est mon ami et mon co-scénariste, est venu passer un mois et quelque à Seattle l’année dernière, et on en a dessiné la quasi-totalité, mais on ne l’a jamais sorti. Ce qui fait qu’il a une vingtaine de pages qui traînent, alors que j’ai mis en couleur ce que j’avais fait et je l’ai mis sur Vice, de sorte que — oui, ces pages se sont retrouvées dans le dernier bouquin publié en français, celui sur Amsterdam. C’est là-dedans, ce qui fait que vous en avez déjà lu la moitié, si vous avez lu ce recueil. Mais les strips de HTML Flowers sont très drôles, j’ai presque envie de les redessiner.

Someone in the audience : Le premier numéro était très drôle.

Simon Hanselmann : Il y a un nouvel épisode dans lequel ils vont à un concours de beauté, et… Werewolf Jones y inscrit ses fils, et c’est comme avec les Miss, ce genre de concours de beauté, et ensuite je crois que c’est Jackson, le fils le plus âgé, qui a une érection et qui se fait expulser. Alors il dit à l’autre : « Diesel, pourquoi tu n’as pas eu d’érection ? » et c’est là que l’on découvre qu’en fait, Diesel est gay. Il dit : « c’est parce que je suis gay, Papa », et Werewolf Jones se montre vraiment tolérant. Il est du genre : « wow ! j’adore que tu saches qui tu es, tu as dix ans, tu sais que tu es gay, alors là, respect… » Diesel est le fils préféré, Jackson est simplement — un sale gosse. Werewolf Jones adore Diesel. Et j’ai très envie de faire cet épisode, tu sais — d’avoir cet enfant gay et positif. On le sortira peut-être un jour, mais probablement pas, je ne sais pas. Nous vivons maintenant dans deux pays différents, Flowers et moi, donc. On verra. Ouais.
Nous avons écrit beaucoup de scénarios. Quand nous essayions de proposer des choses pour la télévision, nous avons écrit beaucoup de nouveaux épisodes avec ces personnages, et ils finiront probablement tous par devenir des histoires de bande dessinée. Je ne veux pas faire la série TV. Je n’arrête pas de recevoir ces propositions des chaînes TV, du genre : « nous voulons faire Megg & Mogg en série TV, il faut que tu viennes habiter à Hollywood et, tu vois, travailler avec cinquante personnes qui vont massacrer toutes tes idées… » Oh non. La bande dessinée, c’est ce qu’il y a de mieux, parce que tu travailles dessus tout seul. L’autonomie parfaite. Tu es là, devant la page, et tu peux faire absolument tout ce que tu veux. Alors que je ne pense pas que l’industrie de la télévision soit pour moi. Mais néanmoins, ça nous a permis de trouver pas mal de bonnes idées sur des loups-garou adolescents et gays.

Xavier Guilbert : J’ai entendu dire qu’il y avait une série de livres pour enfants qui portait un nom très proche (Meg and Mog), et qui avait pu être une source d’inspiration pour ces personnages.

Simon Hanselmann : C’est un peu ça… Oui, Meg & Mog, avec un seul « g » — les miens ont deux « g », pour des raisons juridiques (rire). J’ai grandi en les lisant, ça date des années 1970, c’est une série de livres pour enfants anglaise. Ils ne ressemblent pas du tout à ma Megg et mon Mogg. J’étais fasciné par ces livres étant enfant, et… je dessinais beaucoup de sorcières. Quand j’ai commencé à dessiner Megg & Mogg pour la première fois, je vivais à Londres, et sans véritable raison, je dessinais beaucoup de sorcières. Et j’ai tout simplement décidé que j’avais besoin de faire une pause sur Girl Mountain pour faire ce genre de sitcom, de comédie de colocs, de truc avec une sorcière à chat. Donc naturellement, je me suis dit : « oh, Meg et Mog ! » et j’ai utilisé ces noms. Cela ne devait être qu’une histoire, je n’imaginais absolument pas que je les dessinerais pendant neuf ans, je n’aurais jamais pensé que cela pourrait être un jour un best-seller du New York Times traduit en treize langues. Ce qui fait que ça m’inquiète beaucoup qu’on me colle un procès… C’est Penguin-Random House qui publie les livres pour enfants Meg et Mog, et donc… Oui, je veux dire, merde, ils ont de bons avocats et ils pourraient vraiment m’attaquer. Mais ils ne l’ont pas fait, et j’ai fait des boulots d’illustrations pour Penguin-Random House, donc ils doivent — ils connaissent mon travail. Ils doivent savoir ce que je fais, après tout ces bouquins sont absolument partout. Donc je pense que ça va. Je crois que pour le deuxième recueil américain, Megg & Mogg in Amsterdam, j’ai mis les noms sur la couverture, et mon avocat m’a dit : « grossière erreur ! ne mets pas les noms sur la couverture. » Si le livre s’appelle simplement, tu sais, « Megahex », ou « Magical Ecstasy Trip », ou « Melancholia » — pas de problème. Mais si j’affiche « Megg & Mogg », ça ne va plus.
Des gens de la télévision ont essayé de produire une adaptation en série, donc j’imagine qu’ils s’en foutent aussi. Je l’ai proposé il y a quelques années, et j’avais changé tous les noms : par exemple, Megg était Megan, Mogg était Michael, Owl c’était Steven… Werewolf Jones, ça va. Je veux dire, c’est seulement… En fait, j’ai piqué Werewolf Jones à mon pote Dan, qui vient lui aussi de Hobart. Il y a quelques années, il devait faire une série animée qui s’appelait Werewolf Jones, et il ne l’a jamais faite. Ce qui fait que, tu sais, dix ans plus tard, je me disais : « oh, je voudrais faire ce personnage loup-garou — tiens, je n’ai qu’à l’appeler Werewolf Jones ! » Ensuite, Dan a des problèmes psychologiques, il est bipolaire, et parfois ça le fait flipper et il se met un peu en colère, et à d’autres moments il est simplement : « oh, c’est super, j’adore. » Donc pour résumer, je me contente de piquer des trucs à tout le monde, je n’ai absolument aucune idée originale. Il n’y a pas une once d’originalité en moi (rire). Mais je veux dire, c’est quoi le proverbe ? « Les bons artistes copient, les grands artistes volent. » Donc… voilà, un grand artiste ! qui vole… un voleur sexy ! Mais tu sais, je dis toujours — comme quand les gens parlent d’une reprise, comme avec les livres pour enfants Meg & Mog, et qu’ils disent : « c’est un peu une reprise graveleuse ! » Je leur dis : « non, ce n’est pas ça, tout cela parle de ma vie, et ça n’a rien à voir avec les livres pour enfants. » Si dès le début, j’avais appelé ces personnages Megan, Michael et Steven, personne ne dirait rien, personne ne ferait la connexion pour dire : « oh, c’est donc basé sur ces livres pour enfants ! » Donc tu vois, je me suis mis dans la merde tout seul au départ. Oui, et j’espère que je n’aurai pas de procès (rire). Je ne peux rien faire d’autre : c’est tout ce que j’ai (rire).

Xavier Guilbert : Parmi les éléments que l’on retrouve de manière récurrente dans Megg & Mogg, outre (évidemment) les drogues, il y a aussi une fascination marquée pour les sécrétions corporelles et les déjections en tout genre. On voit tes personnages transpirer beaucoup, ils urinent, ils éjaculent, ils vomissent également en quantité…

Simon Hanselmann : Oui, je pense que beaucoup de gens ne voient ça que comme de l’humour trash et scato, mais pour moi, ce n’est que l’horreur de la vie quotidienne. Juste que nous sommes prisonniers de ces corps, à détester le fait de devoir chier et uriner et tous ces trucs dégoûtants. Je veux dire, je suis tellement content que nous ayons des toilettes à l’époque où nous vivons, tu sais, simplement des toilettes fonctionnelles : tu appuies sur un bouton, et la merde est emportée au loin ! Je veux dire, chier dans un pot de chambre, comme à la Renaissance, ça devait être l’horreur ! Tout le monde devait puer… la révolution sexuelle n’est arrivée que quand nous avons eu des douches, des bonnes douches. « Eurk, tu pues ! Je ne veux pas te bouffer le sexe, tu pues ! » Tu vois, c’est simplement — l’horreur de la merde, tu sais, beurk…  Donc oui, ce n’est pas vraiment, tu sais — j’aime aussi l’humour à base de bite et de merde, mais surtout, je pense, c’est simplement cette horreur, l’horreur quotidienne. J’aurais aimé être un robot quand j’étais enfant, je détestais être dans ce putain de corps, il me dégoûte, je… ma bouche me dégoûte, mon sang, ma chair, c’est horrible, ça pourrit — une masse puante et pourrie ! Parce qu’une large part de tout ça est inconsciente. Je détestais être prisonnier de ce réceptacle, je rêvais vraiment d’être dans le corps argenté d’un robot, que je pourrais facilement réparé d’un coup de clé à molette par exemple, plus solide. Moins… moins faible, si faible. Je déteste cette impression. Les gens qui meurent partout, du cancer… c’est terrifiant, c’est horrible. C’est un cauchemar de se réveiller tous les matins. Mais on se distrait avec la bande dessinée et ceux que l’on aime, et tu sais, toutes ces choses qui aident à tenir. Tu sais, parfois c’est difficile de… C’est pour ça que je suis passé par la dépression : c’est difficile parfois de, tu sais, faire face à tout ça… Donc tu voir, ce ne sont pas que des blagues scato, ce n’est pas juste de l’humour pipi-caca, c’est très profond.

Xavier Guilbert : En effet, on trouve tous ces aspects peu ragoûtants dans ton travail, mais en même temps, tes personnages donnent l’impression d’apprécier, et même de revendiquer pour eux-mêmes l’aspect transgressif de tout cela. Je pense à ce passage où Megg et Mogg sont en train d’attendre le métro, et Megg a subitement une envie irrépressible de déféquer, et elle le fait là, sur le quai. Les deux montent ensuite dans la rame, et Mogg lui dit : « Putain !… C’était absolument incroyable ! Mon Dieu, je suis tellement amoureux de toi ! » Donc c’est plus que la seule horreur des fonctions les plus prosaïques de nos corps, il y a aussi une forme de libération, d’une vie vécue pleinement…

Simon Hanselmann : C’est très profond…

Xavier Guilbert : Tu as commencé.

Simon Hanselmann : Pour l’épisode dont tu parles, ma femme et moi étions en train de regarder des vidéos sur YouTube, et nous sommes tombés sur une caméra de surveillance où l’on voyait cette femme d’affaire très classe, très habillée avec un beau tailleur. Et la voilà qui s’assied dans la gare, et qui chie depuis le bord du siège, et qui s’essuie deux fois — on a trouvé ça totalement classe. La manière dont elle a exécuté le geste, de chier sur le quai et de s’essuyer — mais pas une fois, deux fois. Super classe. Ça m’a tellement impressionné que je devais dessiner cette histoire, et c’est alors devenu cet truc où, voilà, Mogg est impressioné, et il est tellement amoureux de Megg, du genre « tu es tellement classe, c’était magnifique. » Et donc voilà un truc vraiment sordide et horrible, comme chier dans une gare, qui devient quelque chose de magnifique et romantique. Ouais, hmmm !

Xavier Guilbert : Tu parlais du rapport au corps, et de combien cela peut être douloureux d’être prisonnier dans son propre corps — ça nous amène au fait que très souvent, en Festival, tu t’habilles en femme. Et je me demandais dans quelle mesure le recours à cela était une manière pour toi de mettre en avant une sorte de façade publique, qui te permettrait de t’exprimer plus facilement — tout en dissimulant par la même occasion ce corps que tu détestes tant. D’où vient ce choix de s’habiller comme ça ? Je me souviens d’un salon aux US où tu avais même mis une robe de mariée…

Simon Hanselmann : (rire) Dis-moi, tu soulèves pas mal de points, là. C’est un sujet compliqué. Tu parlais du mariage à la bande dessinée, c’était une grosse opération promotionnelle. C’était au départ dans un strip de Truth Zone, dans lequel Werewolf Jones déclare qu’il aime tellement la bande dessinée qu’il veut se marier avec. Et je devais me rendre à un gros festival américain, et je me suis dit : « pourquoi ne pas le faire en vrai ? Je n’ai qu’à m’acheter une robe de mariée, et je peux vraiment me marier avec la bande dessinée, et le faire pour de vrai… »  Et oui, je l’ai fait, j’ai même réussi à embrasser Gary Groth, mon éditeur américain, avec la langue pendant vingt secondes pleines. Je n’arrive pas à croire qu’il ait fait ça, même aujourd’hui. Énorme retentissement, ma publiciste avait fait un boulot incroyable, à tout organiser pour que cela puisse se passer.
Mais sinon, pour ce qui est de s’habiller en femme, c’est quelque chose que je fais depuis que j’ai cinq ans, depuis ma petite enfance. J’ai toujours été attiré par les habits de femme. Ma mère et ma tante m’habillaient avec la lingerie de ma tante quand j’avais deux ans, j’étais un bébé et elles m’habillaient avec toutes ces culottes et ces soutiens-gorges, et elles me lançaient des chaussettes. Et à ce qu’il paraît, j’ai eu une érection. Donc je pense que c’est de là que tout vient. Je pense que ça a dû éveiller ma sexualité, et me faire désirer des choses féminines, et…
Ça n’a pas été facile pour moi pendant longtemps, puisque j’ai grandi dans une petite ville qui était très homophobe et très violente. Oui, ça m’a causé beaucoup de problèmes dans mes relations, c’était vraiment, en fait, un truc qui me perturbait, mais j’ai fini par l’avouer publiquement, et… c’était une grande déclaration d’honnêteté en direction de mes amis, de ma famille et du public en général. J’ai accordé un entretien au Comics Journal, la publication américaine.Oui, tu sais, c’était bien de me décharger de ce poids. Je pense que j’ai reçu quelque chose comme 300 emails, beaucoup venant de dessinateurs qui me disaient que c’était pareil pour eux et qu’ils s’habillaient aussi en femme en secret, et moi de penser : « quoi ? c’est incroyable… » Plusieurs menaces de mort aussi, des gens qui me disaient : « tu es dégoûtant, je veux te tuer, je vais venir chez toi te trancher la gorge. » Et moi : « oh, c’est sympa, d’accord.. »
Mais oui, ça s’est retrouvé associé à — j’ai commencé à m’habiller en femme pour les festivals, et un peu comme — c’est un niveau de plus, tu sais : c’est une performance. Je pourrais me contenter de dessiner mes histoires, mais tu vois, j’aime les performances. J’ai joué de la musique pendant des années, je — je pense qu’il faut essayer d’éblouir les gens autant que possible. Pourquoi se limiter à être, tu sais, ce type en survêt qui dit : « salut, voilà mon livre… » quand tu peu être : « hello ! ! hello ! ! voilà mon livre ! ! regardez comme je suis magnifique ! ! » Ouais… Mais ça n’a pas été facile, parce que je suis toujours très timide par rapport à ça. Quand j’étais à Angoulême il y a deux ans, j’étais habillé en femme tous les jours, et quand je croisais des écoliers, ils se moquaient de moi. Tu sais, ce n’est pas agréable. J’ai encore des gens qui m’interpellent dans la rue, en criant « pédé ! » et… Tu sais, avec les trans et la communauté trans — je ne me revendique pas trans ou quoi que ce soit, je n’aime pas les étiquettes, mais on court vraiment le danger d’être battu à mort dans la rue. Il y a des gens violents, terribles et pleins de haine autour de nous, qui n’aiment pas ça, et ils sont prêt à te passer à tabac et te tuer. Donc — c’est quelque chose que j’aime faire chez moi, en fait. Mais j’ai commencé à le faire en festival, et j’aime me mettre en scène et, tu sais, traverser la Bulle du Nouveau Monde et avoir tout le monde qui me regarde et qui dit : « wow, voilà Simon Hanselmann ! »
Mais c’est chiant, aussi. Parfois, je n’ai pas envie de m’habiller, je veux seulement pouvoir mettre un survêt et un t-shirt, mais alors pendant les dédicaces, tout le monde me dit : « ah, tu n’est pas habillé en femme, quelle déception. On vient de faire huit heures de route et on voulait te voir habillé en femme… » Mais franchement, mec ! Je ne peux pas le faire tout le temps, les femmes ne sont pas toujours pomponnées, parfois c’est pas de maquillage et relax. Donc parfois, je suis relax. Mais oui, c’est un truc un peu bizarre à digérer, et, tu sais, quelque chose de très personnel que j’ai eu du mal à gérer pendant des années, et qui se retrouve soudain offert à la vue de tous, et que j’utilise aussi pour ma promotion. Donc c’est un peu étrange. Tu vois, je n’avais pas prévu de m’habiller hier, et puis un photographe voulait prendre une photo pour un grand quotidien, et je me suis dit : « d’accord, je ferais mieux d’aller me raser et me maquiller. » Et puis ensuite : « bon, je vais rester habillé et faire mes dédicaces… » Heureusement, aucun écolier ne s’est encore moqué de moi, donc… et puis si ça arrive, peut-être que je leur donnerais une baffe. En leur disant « va te faire foutre, petite merde ! » Tu vois…

Someone in the audience : Vous avez dit que vous jouiez dans un groupe. Quel genre de musique jouez-vous, et quelle genre de musique écoutez-vous ?

Simon Hanselmann : Je décris ma musique comme étant du « Tasmanian ghost shitcore. » J’étais dans un groupe avec un de mes amis, Karl Von Bamberger, pendant dix ans, et il est décédé d’une overdose d’héroïne l’année dernière. Il était prévu que je vienne à Angoulême en tant qu’invité l’année dernière, et Karl est mort d’une putain d’overdose la veille de mon départ. Donc — j’ai continué à jouer, avec lui, il — je mets mon iPod avec sa partie, sa voix est enregistrée sur l’iPod, ce qui fait qu’on chante encore ensemble et c’est terriblement déprimant. La première fois que j’ai fait ça, je me suis comme effondré à pleurer sur scène. Donc oui, il est mort, mais il ne va pas pour autant quitter le groupe, même maintenant qu’il est mort. Va te faire foutre, Karl ! Je sais que tu peux m’entendre, pas question que tu quittes le groupe, on est toujours un groupe. Et même quand je serai mort, je suis certain que le groupe continuera, il suffira de mettre des iPods sur scène, avec nous deux, et…
Quant à la musique que j’écoute… j’aime beaucoup Mount Eerie, c’est un genre de black-metal folk expérimental Américain, côté Nord-Ouest Pacifique. Sa femme est décédée l’année dernière également, c’est devenu très déprimant. Juste une tristesse horrible et lugubre. J’aime aussi pas mal de hip hop, c’est mon pote Flowers qui a commencé — quand on s’est rencontrés, il jouait un genre de musique folk, et je faisais des trucs à la guitare, et puis il a commencé à écouter beaucoup de hip hop, ce qui fait que maintenant j’écoute beaucoup de hip hop. Ce qui est un peu gênant — j’aime beaucoup Yung Lean, le rappeur Suédois de 19 ans, pour une raison qui m’échappe. Je suis un homme de 35 ans, je ne devrais pas aimer ça, mais c’est le cas. J’ai emmené ma femme voir un concert de Yung Lean à Seattle, et j’ai été terriblement gêné du début à la fin. C’est un peu comme le Insane Clown Posse, vous connaissez ? Ce sont des clowns — je les déteste, mais j’avais un peu l’impression d’amener ma femme à un concert du Insane Clown Posse. J’étais persuadé qu’à ses yeux, c’était aussi atroce que le Insane Clown Posse. Sinon, j’aime Xiu Xiu, c’est un type dépressif et bruyant, très déprimant, qui se contente de hurler des choses. En fait, tout un tas de genres de musique. J’aime vraiment Taylor Swift, sans véritable raison il y a quelques années, on s’est retrouvés à vraiment aimer Taylor Swift, Michael DeForge et moi. Aujourd’hui, je pense qu’elle est absolument à chier, mais… oui, pas mal de trucs.
J’aimerais qu’ils me demandent de jouer ici. Je suis passé au truc du Spin Off, et visiblement, il y avait des trucs techno, et je me suis dit : « ils auraient dû me demander de jouer. » J’aurais fait mon truc Tasmanian ghost shitcore avec mon ami mort, à pleurer sur scène. Ah, vraiment une opportunité manquée, pour Angoulême. Les organisateurs ont vraiment merdé, pour le coup… peut-être l’année prochaine.

Xavier Guilbert : L’une des dernières images sur laquelle je voudrais avoir ta réaction, c’est ce portrait de Megg qui affiche une anatomie résolument masculine — c’est d’ailleurs, à ma connaissance, la seule fois où est présente une telle ambiguïté. De manière générale, Megg est sans aucun conteste une femme…

Simon Hanselmann : Mais ce n’est pas Megg.

Xavier Guilbert : Mais même dans ton travail, je ne me souviens pas qu’il y ait un personnage ambigu comme celui-ci.

Simon Hanselmann : Eh bien, il y a Booger, dans la bande dessinée, le… le personnage croque-mitaine, qui est un croque-mitaine trans. Il y a le flashback au lycée où Booger est un homme, puis plus tard on le voit qui est une femme, donc… Tu sais, ce personnage aborde ce sujet également, c’est une manière pour moi de l’aborder. Mais j’ai envie de faire plus avec ce personnage, peut-être lui consacrer un livre. Mais cette image était pour une exposition érotique, en Australie, qu’un de mes amis organisait. Donc j’ai fait ce genre de — tu sais, de portrait de sorcière qui joue sur l’ambiguïté sexuelle. Très féminine, mais avec une grosse bite. Oui, c’était une expo sexy. Et j’y suis allé habillé en femme, et j’y ai aussi joué de la musique.
Mais oui, les gens sont souvent troublés par cette image et pensent que Megg a un pénis. Mais Megg est née femme. Tout le truc sur la transsexualité va du côté du personnage de Booger, le croque-mitaine — enfin, la croque-mitaine. Ouais. Tu pensais que c’était Megg ?

Xavier Guilbert : C’était ambigu.

Simon Hanselmann : Hmm. Eh bien, peut-être que c’est elle… (rires dans l’assistance) Je crois qu’il faut entretenir cette ambiguïté, j’ai dit que c’était elle, mais peut-être que je ment… Tu crois ce que tu veux croire, au fond de ton cœur. Si tu veux des sorcières avec des bites, je veux que tu puisses avoir ces sorcières avec des bites. (rires dans l’assistance) Ça dit beaucoup de choses sur toi, si l’on revient au truc Freudien. (rires)

Xavier Guilbert : Oui, ces divans sont très confortables, je pense que je m’y allongerai tout à l’heure.

Simon Hanselmann : (éclatant de rire) Tu fais ce que tu dois faire. Si tu as besoin de te soulager, vas-y. Peut-être que j’irai me cacher derrière le divan pour me masturber aussi. (rires dans l’assistance) On pourrait vraiment monter un spectacle avec ça.

Xavier Guilbert : (essayant de regagner un peu de dignité, alors que Simon éclate de rire à nouveau) Bon, voilà la couverture du prochain recueil qui paraîtra cette année chez Fantagraphics. (une pause) Comment continuer l’entretien après ça ?

Simon Hanselmann : Va donc te masturber. Mais je suis très excité par ce livre, il va avoir un film holographique brillant. Pour tout le lettrage et la sueur sur le visage de Megg. J’en suis à cette étape dans ma carrière où mon éditeur m’autorise à avoir ce film holographique, c’est super. Je l’ai fini la semaine dernière, genre quatre jours avant de partir pour la France, et — putain, ça fait du bien que ce soit fini. Grand Dieu ! Ces derniers mois ont été atroces. Mais bon, je vais arrêter de raconter n’importe quoi.

[Entretien réalisé en public le 28 janvier 2017, dans le cadre du Festival d’Angoulême.]

Entretien par en septembre 2017