In memoriam

de

Jacques Noël aura révélé des milliers d’œuvres, importantes ou non, à des milliers de gens, importants ou non, à travers le monde. Tout ça dans son (ses) 20m². Il aura donc changé, de manière importante ou non, le cours de milliers des vies.
C’était un type très important.
Ci-dessous la réponse de Art Spiegelman et Charles Burns à la question posée par le magazine Vogue en 1996, « Quel est votre endroit favori au monde ? ».

— Philippe Ghielmetti

(texte © Art Spiegelman, reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur ; illustration © Art Spiegelman & Charles Burns)

In a shop only slightly less claustrophobic than a Turkish toilet, thousands of books — new and out of print, from large presses and small, from all over Europe, Japan and the US. — overflow their shelves in an arrangement that seems more like a bibliomane’s private library than a bookstore. I’ve bought small-press avant-garde comix from the U.S. here, because they’re harder to find in New York. Which is not to say that the shop specializes in B.D. per se though there are comix by cult favorites like Pierre La Police and America’s Chris Ware. There are also art books and catalogs from around the world, an impressive array of what the Nazis liked to call Degenerate Art. There are picture books about cigarette lighters, shoes and freak show posters. There is lots of erotica : from collections of Betty Page (America’s low-rent 1950’s bondage pin-up queen) to Helmut Newton’s own glossy magazine, Newton’s Illustrated Fat Girls (a fanzine for fat lesbians). The art gallery/closet on one side has monthly exhibits by young contemporary meta-cartoonist painters like Pascal Doury and Bruno Richard.

American and French literature are well represented here, though you’re more likely to find Philip K. Dick or Boris Vian novels here than the latest best-sellers. You can find a videotape of old television beer commercials here, a Dutch CD of the Beau Hunks playing music from Laurel and Hardy movies, even sets of Mass Murderer collector cards. It’s almost impossible to pin down the common denominator in all this, but there seems to be a unifying sensibility. I assume it’s Jacques Noel, the beatific manager who has been putting all this together for about 30 years (until about 5 years ago he ran a similar operation on rue Danton, aptly called Les Yeux Fertiles).

He claims it is his important clients who determine what he searches for. “Important clients” aren’t necessarily the wealthy collectors or the occasional famous movie actresses who’ve stopped in. He’s interested in those clients who have, well, fertile eyes and a modern look—who goad him into new discoveries. When I ask him what he personally collects, he shrugs and says : “collectors.”

Noel says he’s uninterested in categories : Everything in the shop could just as easily been filed in three or four other places. He’s interested in the curious, the bizarre, the uncategorizable.

“Everything in life boils down to commerce, so you might as well sell pleasure. If I could have been born a woman I’d have been a whore. I couldn’t be that, but at least I get to sell books that bring pleasure.”

Humeur de en octobre 2016
  • Pour les non-anglophones, une traduction de mon cru:

    Dans une boutique à peine moins oppressante que des toilettes à la turque, des milliers de livres – récents ou épuisés, de grands et petits éditeurs, venant de toute l’Europe, du Japon et des États-Unis – débordent des rayons dans une organisation qui tient plus de la bibliothèque privée d’un bibliomane que d’une librairie. J’y ai acheté des comix alternatifs d’avant-garde américains, parce qu’ils sont plus difficiles à trouver à New York. Mais il ne faut pas croire que la boutique soit spécialisée en bande dessinée, même si l’on y trouve des auteurs cultes comme Pierre La Police ou l’américain Chris Ware. Il y aussi des livres d’art et des catalogues venant des quatre coins du monde, une collection impressionnante de ce que les Nazis qualifiaient d’art dégénéré. Il y a des livres illustrés sur les briquets, les chaussures et les affiches de monstres de foire. Il y a beaucoup d’érotisme : depuis les collections de Betty Page (la reine du bondage et des pin-ups américaines de seconde zone durant les années 1950) jusqu’au magazine sur papier glacé d’Helmut Newton, Newton’s Illustrated Fat Girls (a fanzine for fat lesbians). La galerie d’art/placard sur le côté présente des expositions mensuelles consacrées à de jeunes auteurs/peintres de bande dessinée contemporains, comme Pascal Doury et Bruno Richard.
    La littérature française comme américaine est bien présente ici, même s’il est plus facile d’y trouver des romans de Philip K. Dick ou Boris Vian que les derniers best-sellers. On peut encore y trouver une cassette vidéo d’anciennes publicités TV pour de la bière, un CD hollandais des Beau Hunks reprenant les musiques des films de Laurel et Hardy, ou même des paquets de cartes à collectionner de Tueurs en Série. Il est quasiment impossible d’identifier un point commun à tout cela, mais on y discerne une sensibilité à l’œuvre. Je suppose que c’est Jacques Noël, le propriétaire ravi des lieux qui a réuni ces trésors depuis près de trente ans (il y a cinq ans, il s’occupait d’une boutique du même genre rue Danton, joliment nommée Les Yeux Fertiles).
    Il prétend que ce sont ses clients importants qui déterminent ce qu’il recherche. Ces « clients importants » ne sont pas nécessairement les riches collectionneurs ou les quelques actrices de cinéma connues qui sont venus lui rendre visite. Il s’intéresse à ces clients qui ont, en fait, les yeux fertiles et un regard moderne – qui l’amènent à faire de nouvelles découvertes. Quand je lui demande ce qu’il collectionne lui-même, il hausse les épaules et me répond : « les collectionneurs ».
    Noël dit qu’il ne s’attache pas aux catégories : tout ce qui est dans sa librairie pourrait facilement être classé à trois ou quatre autres endroits. Il s’intéresse au curieux, au bizarre, à l’inclassable.
    « Tout dans la vie se ramène au commerce, donc autant vendre du plaisir. Si j’avais pu naître femme, je me serais prostituée. Ça ne m’a pas été possible, mais au moins je réussis à vendre des livres qui donnent du plaisir. »

    • George Weaver

      Merci pour cette excellente traduction, autant que je puisse en juger !
      Même si cela ne nous console évidemment pas de cette perte irrémédiable…