Luxe inutile

de

Dans le numéro 7 de la revue Critix (1998), Jacques Klompkès, ami de Raymond Macherot, expliquait son indignation devant la piètre qualité d’édition des Aventures de Chlorophyle et Minimum par les éditions du Lombard, dans leur célèbre «série verte» de la toute fin des années 1970 — réédition de récits publiés vingt ans plus tôt dans Le Journal de Tintin puis en album aux mêmes éditions du Lombard. Il faisait remarquer qu’un «malfaisant tâcheron» (le mot est de lui) avait saccagé l’œuvre de Macherot : les phylactères avaient été redessinés et devenaient illisibles, le trait était épais et mou, des détails perdus, les couleurs changées et noircies et, pour tout arranger, les dialogues contenaient ça et là des onomatopées en flamand («Vroem», «Tsjle»…). L’album semblait avoir été entièrement refait, peut-être décalqué ? On imaginait mal ce qui avait pu conduire à un tel résultat.

Beaucoup se sont réjouis d’apprendre que les éditions du Lombard[1] allaient pour l’occasion rééditer Chlorophylle contre les rats noirs dans la collection «Millésimes», dédiée à rendre hommage à 12 des personnages[2] qui ont fait la renommée de l’éditeur. L’album contient trois récits qui avaient originellement été publiés séparément : «Chlorophylle contre les rats noirs», «Chlorophylle et les conspirateurs» et enfin «Pas de salami pour Célimène». Il est à noter qu’un recueil contenant ces trois mêmes titres avait déjà été édité en 1993.
Le Lombard parle de cet album comme d’une «somptueuse réédition, fidèle au format d’époque». La tournure est intéressante : l’album n’est pas un fac-simile, c’est son format qui est conforme à l’original — enfin, ses dimensions horizontale et verticale, car l’épaisseur de l’album est en revanche très différente : forcément puisque l’album contient trois récits longs au lieu d’un seul.[3] Le format est le même donc, et la couverture est belle et chamarrée, promettant de nous faire oublier l’affreuse «série verte» dont il est question plus haut.

Las, le cahier intérieur est pourtant bien celui de la «série verte», avec ses récitatifs tronqués, ses phylactères illisibles, son trait mou, ses couleurs baveuses et ses onomatopées néérlandophones.
Vous avez bien lu : cette édition «de luxe» est une abomination sans équivalent et on se demande qui Le Lombard méprise le plus — l’œuvre, l’auteur, ou bien le lecteur.

On le sait, Raymond Macherot a plus de quatre-vingt ans, il a connu de graves ennuis de santé et se considère comme auteur à la retraite depuis le milieu des années 1980. Il semble d’ailleurs presque considérer le monde de la bande dessinée avec une pointe de répugnance, comme s’il s’agissait d’une espèce de mauvais souvenir. On ne peut donc pas compter sur lui pour surveiller attentivement la juste mise en valeur de son œuvre.
Récemment, un éditeur spécialisé, Golden Creek Studio, a proposé au public «un tirage de tête» plutôt réussi de Chlorophylle et les rats noirs. L’album est hors de prix, et son format, respectueux de celui des planches originales, en fait bel objet pour collectionneurs mais n’a pas d’intérêt véritable pour les lecteurs.
Quand donc pourrons-nous, malheureux lecteurs, lire les premiers albums de Raymond Macherot dans des conditions normales ?

Sur le site des éditions du Lombard, un petit «rédactionnel»[4] enfonce le clou en nous expliquant qu’il ne faut pas prendre l’œuvre de Macherot au premier degré, qu’il parle de souris, de rats et de loutres mais que c’est pour mieux nous parler, je vous le donne en mille, de l’homme. Nous voilà édifiés. Mieux encore, l’article nous dit : «Cette somptueuse réédition, fidèle au format d’époque, nous permet de retrouver plusieurs histoires du petit lérot, loin de ses champs, sur l’île de Coquefredouille sur laquelle ils restera de longues années, pour le plus grand plaisir des lecteurs du journal Tintin».
Pour ceux qui ne sont pas familiers des aventures de Chlorophylle et Minimum, précisons que les trois récits réunis dans le recueil sont justement ceux qui ne se passent pas sur l’Île de Coquefredouille. D’où la question cruciale : y a-t’il encore quelqu’un aux éditions du Lombard qui lit les albums des éditions du Lombard ? On en doute …

Notes

  1. Qui célèbrent actuellement leurs soixante ans d’existence.
  2. Eh oui, des personnages, et non des auteurs, c’est bien ce qui est écrit.
  3. «Ca ne peut pas être des fac-similes puisqu’il y a plusieurs albums réunis» explique Yves Sente, directeur éditorial au Lombard, dans Canal BD — Avril/Mai 2006.
  4. Nom que l’on donne en communication à un texte destiné à meubler une mise en page publicitaire.
Humeur de en mai 2006

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