Vues Ephémères – Décembre 2012

de

« Alors, cette Sélection Officielle ? »
C’est presque un rituel — plat de résistance de la conférence de presse du Festival d’Angoulême[1], chaque année c’est la Sélection Officielle qui occupe une bonne partie des conversations à l’ouverture de la réception qui suit, alors que l’on se presse autour des petits fours. Mais bientôt les sujets dérivent au fil des rencontres et des verres, et les mondanités reprennent le dessus.
Sur les forums ou les sites d’information, la question déchaîne plus de passion, chacun y allant de son commentaire et de son jugement, soulignant autant d’inclusions inexplicables que d’oublis impardonnables, évaluant la teneur générale de cette sélection en y opposant grand public et avant-garde, dans l’espoir d’y discerner l’ombre d’une préférence (ou de favoritisme).
Deux mois plus tard, à l’occasion du Palmarès, les mêmes discussions seront réamorcées, mettant en lumière les divisions irréconciliables au sein de la grande famille des amateurs de bande dessinée, où le mythe d’une passion partagée dissimule en réalité nombre de visions différentes et parfois opposées. La seule confirmation que l’on en tirera, c’est la position centrale du Festival d’Angoulême, grand-messe (et célébration) incontestée pour les fidèles déjà gagnés à la cause. Pour les médias généralistes, tout cela reste bien abscons, et l’on se contentera bien souvent de relayer le nom du Grand Prix sans plus de précision.

Mais alors, cette Sélection Officielle ?
Franchement, que pourrais-je bien vous dire ? Après tout, n’ayant pas lu la majorité des livres qui y sont cités, pas plus que la plupart de ceux qui n’y sont pas[2], je serais bien embêté pour apporter ici un jugement des plus subjectifs. Choisissant volontairement d’écarter les éventuels enjeux artistiques et économiques, je me suis donc amusé à considérer la chose le plus objectivement possible — en comptabilisant tout simplement nominations et prix.

Pour cela, je me suis attardé sur la dernière période de la formule du palmarès, une fois que l’on a laissé de côté les catégories « techniques » qui récompensaient alors le meilleur dessin, le meilleur scénario ou encore les meilleurs dialogues, cherchant sans doute à imiter le cinéma[3].
Depuis 2007, donc, la sélection et les prix ont une structure inchangée : un meilleur album et une poignée d’albums pas-aussi-meilleurs-mais-méritants-quand-même[4] choisis dans la fameuse Sélection Officielle, un prix jeunesse (dans une sélection ad hoc), un prix patrimoine (idem), et, depuis l’année dernière, un prix polar taillé sur mesure pour faire plaisir à la SNCF (avec sa sélection à lui également).
Sept éditions, 547 titres nominés, 87 éditeurs ou labels[5], pour 67 prix convoités. Et peut-être, en creux, l’esquisse de cette ligne éditoriale à découvrir…

Même si le dossier de presse revendique entre « Le Festival d’Angoulême et le manga : une complicité ancienne », il faut bien reconnaître que la greffe n’a jamais vraiment pris, et que chaque année qui passe pâlit face au mastodonte Japan Expo qui se tient à six mois de là. Symboliquement d’ailleurs, il n’est plus question à Angoulême que d’un espace Little Asia (sic), qui se déclinera « dans un registre à la fois ludique, léger, intergénérationnel et plein d’énergie. » Qu’on se le dise…
C’est presque sans surprise donc qu’il apparaît que les productions du Pays du Soleil Levant n’ont que rarement bénéficié des grâces de la sélection d’Angoulême, enregistrant depuis 2007 moins de nominations que les productions anglo-saxonnes (61 contre 70, respectivement), et réalisant une large majorité de ces nominations hors de la Sélection Officielle proprement dite[6]. Alors que les mangas représentaient en France en 2011 près de 39 % des nouveautés de bande dessinée (selon Gilles Ratier) et plus de 35 % des ventes (selon Ipsos), ils comptent moins de 11 % des nominés à Angoulême depuis 2007…
A l’inverse, force est de constater la sur-représentation du domaine anglo-saxon dans les sélections successives, et en particulier de la production alternative américaine qui engrange une cinquantaine de nominations (soit près de 9 %), alors que cette dernière ne représente que 1,6 % des nouveautés de bande dessinée en 2011. Ainsi, Daniel Clowes et Charles Burns font carton plein et ont vu chacune de leurs dernières parutions figurer au sein de la sélection[7], emmenant une cohorte de noms publiés outre-Atlantique chez Fantagraphics ou Drawn & Quarterly. En comparaison, la production plus mainstream (comics plutôt que comix) n’obtient qu’une petite vingtaine de citations sur la même période, et ne figure réellement en nombre qu’au sein de la promotion 2013 grâce au lancement du label Urban Comics par Dargaud.

Cette particularité éclaire alors quelques (apparentes) incongruités que l’on peut constater ailleurs. Ainsi, sur les six dernières éditions (2007-2012), les quatre premiers groupes d’édition (Média Participations, Delcourt, Glénat et Gallimard) concentraient en moyenne 62 % des nominations et 59 % des prix (dont trois prix du meilleur album, les années paires) — un score plus qu’honorable, puisque ces quatre groupes ne représentent « que » 42 % des nouveautés en 2011 (selon Gilles Ratier), pour 69 % des ventes en volume (selon Ipsos). L’apparent favoritisme dont semblerait faire l’objet le groupe Gallimard (17 % des nominations pour 5 % des nouveautés et à peine 10 % des ventes) au détriment du groupe Glénat (9 % des nominations pour 9 % des nouveautés mais 16 % des ventes) disparaît lorsque l’on met en parallèle nominations et … parts de marché hors manga[8].
Reste que le groupe Gallimard est celui qui depuis 2007, a récolté (et de loin) le plus grand nombre de récompenses : pas moins de 15, soit exactement un quart des prix décernés sur la période[9]. Le second, Média Participations, n’a engrangé sur la même période « que » 9 statuettes, et le troisième, le groupe Delcourt, seulement 6.
Retour de bâton ou régulation volontaire ? Toujours est-il que Gallimard est le plus affecté par la cure d’amaigrissement de la sélection dans son ensemble (amputée d’un gros tiers et passant de 98 à 59 nominés), ne comptant que 5 titres dans la liste[10] — bien loin de sa jolie moyenne de 14 nominations annuelles sur 2007-2012.

Derrière ces grands groupes, on trouve un trio constitué de Cornélius, L’Association et Actes Sud, qui collectionnent une quinzaine de nominations au sein de la Sélection Officielle[11]. Ensuite, c’est le petit peloton des éditeurs qui récoltent en moyenne une nomination annuelle, emmené par çà et là (avec Les Requins Marteaux, Ankama, Sarbacane, Rackham, Vertige Graphic, Atrabile, Le Lézard Noir et … Bayard), puis la longue traîne des occasionnels, 47 noms que l’on n’a vu apparaître qu’une infime poignée de fois.
Si l’on excepte Actes Sud[12], on observe ici la vision assez classique (et un rien caricaturale) que l’on peut retrouver chez les journalistes de la production alternative et/ou indépendante, l’Association en leader de mouvement, à côté d’un Cornélius boosté aux auteurs américains — et derrière, la difficulté à exister des anciens moins visibles (Six pieds sous terre ou ego comme x, mentionnés deux fois chacun), des plus avant-gardistes (FRMK, nominé deux fois seulement) ou d’une seconde génération (FLBLB ou La Cerise, nominés une seule fois chacun).

Ce qui est assez étonnant, dans cette analyse sommaire, c’est de constater combien la sélection du Festival d’Angoulême se structure en miroir des grandes lignes de démarcation éditoriales, ne défavorisant au final que la production japonaise[13].
Les accusations de snobisme ou d’élitisme que l’on a pu voir par le passé[14] se basent souvent sur ce présupposé que la bande dessinée d’auteur ne vendrait pas, ou si peu, qu’elle ne saurait être suffisamment légitime (commercialement parlant) pour recevoir un quelconque prix.[15] Or, les sélections et les palmarès du Festival de ces dernières années ne font finalement que rappeler cette réalité du marché : quand bien même on voudrait nous faire parfois croire le contraire, les grands groupes d’édition ne contrôlent pas, loin s’en faut, l’ensemble des ventes. Et, en mettant en parallèle leur part de marché cumulée (69 % en 2011) et leur présence parmi les nominés (62 % en moyenne sur 2007-2013) ou les prix (59 % en moyenne sur 2007-2012), il paraît bien difficile de les estimer floués dans l’affaire.
Dans le communiqué de presse annonçant l’arrivée du groupe Cultura comme nouveau partenaire du Festival[16] en remplacement de la Fnac, l’organisation se félicitait : « Ce rapprochement est en phase avec la politique éditoriale du Festival d’Angoulême dont la programmation est tournée vers la promotion de tous les genres de la bande dessinée et tend à s’adresser à la fois aux publics amateurs et avertis. » Promouvoir tous les genres, parler à tous les publics — et s’assurer d’une représentation la plus juste et équitable, en quelque sorte. Car, comme l’indique la subtile nuance du communiqué, cela n’est pas une ligne éditoriale — c’est de la politique.

Notes

  1. Dans une mise en scène qui semble souvent vouloir en renforcer l’attente, en la faisant précéder de discours (politiques et partenaires) généralement emprunts d’un enthousiasme de circonstance.
  2. Rappelons ici que le fonctionnement de la Sélection Officielle est basé sur les candidatures volontaires, à savoir que ce sont les éditeurs eux-mêmes qui décident d’envoyer (ou pas) leur production. Ainsi, certains, jugeant que les ouvrages qu’ils publient sont trop éloignés de la ligne éditoriale perçue du Festival, font l’impasse — expliquant (pour qui serait dans le secret des dieux) certaines absences.
  3. Notons que cette approche prédomine toujours outre-Atlantique, et voit chaque promotion d’Awards égrener des catégories si détaillées qu’elles en deviennent ridicules.
  4. Les « Essentiels » initiés par Lewis Trondheim, depuis renommés avec une nomenclature aussi obscure que changeante.
  5. Ils ne sont plus que 64 une fois consolidés les groupes d’édition.
  6. Soit 15 nominations en jeunesse, 18 en patrimoine et une en polar pour un total de 34 — contre 27 dans la Sélection Officielle.
  7. On notera que Joe Sacco manque la passe de trois : nominé et primé en 2011 pour Gaza 1956 – En marge de l’histoire, il avait été à nouveau nominé en 2012 pour son Reportages, mais rate le coche en 2013 avec Jours de destruction, jours de révolte (sur des textes de Chris Hedges).
  8. Soit, pour les groupes consolidés, Média Participations (22 % des nominations, 31 % des ventes hors manga), Delcourt (14 % / 20 %), Gallimard (17 % / 15 %) et enfin Glénat (9 % / 10 %).
  9. Dont six prix à mettre au compte du seul Futuropolis, un pour Denoël Graphic, et trois pour Gallimard en son nom propre ; le groupe Flammarion n’apportant « que » cinq prix, dont le prix du Meilleur Album récolté par le Pascal Brutal de Riad Sattouf en 2010.
  10. Comme c’est le cas depuis 2008, Média Participations reste le groupe d’édition le plus nominé, même dans cette sélection réduite, avec pas moins de 12 titres — à mettre en regard de sa moyenne de 20 nominations annuelles sur la période 2008-2012. En 2007, le groupe enregistrait sa plus mauvaise performance avec seulement 6 nominés au sein d’une sélection très réduite (55 nominés seulement), et surtout pénalisé par une sélection jeunesse réduite à la portion congrue (à peine 5 nominés) — sélection sur laquelle Média Participations raflait en moyenne près de 8 nominations.
  11. Éditeur attitré de Daniel Clowes et de Charles Burns (à l’exception d’une infidélité pour le Black Hole sorti chez Delcourt), Cornélius prend le large lorsque l’on y rajoute le patrimoine, sur lequel il fournit un travail reconnu et récolte une dizaine de mentions supplémentaires — ce qui en fait le premier éditeur toutes catégories confondues sur ce segment particulier.
  12. Dont j’avoue ne pas vraiment m’expliquer la présence en si bonne position — Actes Sud ne bénéficiant ni d’un poids économique conséquent sur le segment de la bande dessinée, ni d’une position privilégiée aux yeux de la critique.
  13. Laquelle n’a jamais véritablement su (ou pu) y trouver sa place — bien peu aidée, il est vrai, par ses éditeurs, qui, pour beaucoup, ont souvent préféré favoriser Japan Expo, au détriment du Festival d’Angoulême qu’ils jugeaient moins adapté ou attrayant pour leurs lecteurs… Qui, de la poule et de l’œuf… ?
  14. Comme on peut le lire en creux dans cette dépêche de l’AFP commentant le palmarès de l’édition 2007 : « Le jury a fait la part belle aux petites maisons d’édition, comme Cornélius, Atrabile ou L’Association, qui raflent la moitié des principaux prix, au détriment parfois d’une bande dessinée plus populaire. »
  15. Thibaut Dary écrivait ainsi dans un texte intitulé « A quoi sert vraiment Angoulême ? » (Le Figaro, 30 janvier 2009) : « Plus que jamais, le Festival qui fête cette année sa 36e édition cristallise la tension entre BD grand public et BD branchée trustant les prix. […] L’une se vend bien et attire le public en masse ; l’autre est un marché de niches, mais récolte les prix. »
  16. Les éditions Rackham ont par ailleurs relevé la manière dont le groupe Cultura envisage de jouer ce rôle : « Le 5 décembre, Sébastien Renard, Chef de produit Bande Dessinée chez Cultura, envoie un mail aux éditeurs des livres de la Sélection Officielle où il demande l’envoi de 10 exemplaires en service de presse de chaque album nominé, car « notre enseigne élira une sélection de titres, parmi les titres des différentes sélections du 40ème Festival d’Angoulême. Le jury sera composé de nos 8 experts magasins, ainsi que de Camille, acheteuse BD, et moi, Chef de produit BD. » pour conclure « Une fois le choix fait, nous passerons une commande afin d’avoir les titres présents dans tous nos magasins et de relayer de façon optimale nos choix. » La Sélection Officielle du Festival ne semble donc pas trop convenir à Cultura et lui préfère une sélection de la sélection faites selon ses « choix » et par son « jury ». Décidément un drôle de partenaire… »
Humeur de en décembre 2012

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