Vues Éphémères – Février 2015

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Dans l’exercice récurrent de l’édito mensuel, le mois de février présente généralement l’avantage d’un sujet tout désigné : le Festival d’Angoulême vient de fermer ses portes, avec son lot de réussites, d’annonces, de polémiques et de ratés, et constitue un morceau de choix pour l’éditorialiste en mal d’inspiration. Et pourtant, j’ai eu bien du mal à m’atteler à ce compte-rendu — un peu comme si, malgré l’intensité de l’événement durant quatre jours, la routine quotidienne reprenait bien vite le dessus et en atténuait l’importance.
Il y aurait peut-être un parallèle à faire avec l’ouverture en grande pompe des Etats Généraux de la Bande Dessinée, moment solennel où l’on verra surtout défiler les nombreux partenaires venant déclarer leur soutien à la cause. Au-delà des petites tensions que l’on a pu voir exprimées sur scène à mots plus ou moins couverts[1], l’union sacrée est de mise. Les Etats Généraux sont ouverts, le comité scientifique désormais connu… mais tout reste encore à venir.

Il faut cependant reconnaître qu’entre les « EGBD » et la Marche des Auteurs organisée le samedi, la couverture médiatique du Festival a pris une tournure très éloignée de celle des années précédentes, alors que l’ombre de Charlie Hebdo planait sur l’ensemble de la manifestation. Ce qui jusqu’ici était bien souvent présenté comme une fête semblait subitement tourner à la gueule de bois — au point de voir Livres-Hebdo, qui se limitait jusqu’ici au dossier auto-congratulatoire de pré-Festival, se sentir obligé de revenir établir un état des lieux en titrant : « Bande dessinée, les raisons de la colère ».
Dans ce contexte plutôt lourd, le Grand Prix décerné à Ôtomo Katsuhiro aura finalement été un rare rayon de soleil, salué comme la marque d’une ouverture au Japon. Certes, on n’aura pas échappé à la polémique entourant le mode de désignation qui snobe désormais complètement l’Académie des anciens Grands Prix. On pouvait ainsi lire Boucq déclarant sur ActuaBD : « Il ne faut pas oublier que ceux qui connaissent le mieux la BD, c’est encore ceux qui la font » (sic). Boucq étant lui-même, ironie du sort, l’un des trois auteurs s’étant vu décerner le Grand Prix par un scrutin (« élu par l’ensemble de ses pairs, dessinateurs et scénaristes ») entre 1997 et 1999 — les deux autres étant Daniel Goossens et Robert Crumb. Indéniablement, la « masse » a bon goût.
Pour ma part, j’y vois une forme d’abdication, mais il faut reconnaître que, en optant pour un scrutin ouvert à tous les auteurs, le Festival fait finalement preuve de cohérence — choisissant non pas une ligne éditoriale (qui déterminerait une vision singulière de la bande dessinée), mais se tenant au contraire à sa vocation œcuménique.

Le Palmarès demeure alors le seul point de discorde potentiel — même si l’on pourrait arguer que les catégories qui le constituent ont été pensées pour permettre de satisfaire tout le monde… piochant dans la Sélection Officielle diverses sous-sélections sur mesure (la sélection du Prix du Public Cultura atteignant là un summum d’hypocrisie). On ne peut pas dire que le cru 2015 ait fait des vagues — avec un air de déjà vu (Riad Sattouf, Chris Ware et Bastien Vivès ayant tous trois déjà été récompensé à Angoulême) accompagné d’un manque de surprise (mélange de succès commercial avec L’arabe du futur ou Les vieux fourneaux, et de candidat hors-norme avec Building Stories).
Dans les jours qui ont précédé le Festival, JC Menu avait signé dans les pages de Kaboom une suite à Plates-bandes, à dix ans de distance. Sous le titre évocateur de « Dix ans de platitudes », on pouvait notamment y lire ceci :
« Pour reprendre la définition de Plates-bandes, la confusion des labels et des lieux de production a signé la fin de l’Alternatif (qui se positionnait contre le microcosme de la bande dessinée, dans le même espace), mais il demeure l’Underground, qui s’est toujours positionné en dehors de ce système. Il n’y a presque plus d’Alternatif dans le même lieu (la Librairie), puisque les règles sont les mêmes pour tous et que l’on ne distingue plus à quoi on peut être encore alternatif, mais il y a un Underground (ailleurs) qui n’a cessé de se développer. »
De fait, on remarquera combien d’auteurs étrangers « issus de l’aternatif » se retrouvent désormais chez les grands éditeurs, témoins ce Dylan Horrocks passé chez Casterman, ou un Richard McGuire publiant chez Gallimard[2]. Les frontières s’effacent, et même si le F.Off[3] continue de se positionner « à la marge », il se trouve ironiquement situé à deux pas de la bulle des grands éditeurs…

Angoulême vient donc de fermer ses portes — une édition 2015 écartelée entre les événements d’hier (Charlie Hebdo) et les défis de demain (la situation des auteurs), qui n’aura eu d’autre choix que tenter de regarder la réalité en face[4]. En attendant des jours meilleurs…

Notes

  1. Et dont on espère qu’elles sauront être productives. Il ne s’agirait pas, en effet, de continuer à se satisfaire d’une vision unique de « la bande dessinée », mais bien d’en esquisser toute la diversité et la complexité de ses pratiques, depuis l’auteur jusqu’au lecteur en passant par les éditeurs et les libraires.
  2. A ce sujet, plusieurs raisons peuvent être invoquées : tout d’abord, une acculturation au « roman graphique », forme désormais établie et domestiquée par les grands éditeurs ; ensuite, un processus similaire à l’œuvre au-delà de nos frontières, où des auteurs comme Chris Ware, Daniel Clowes ou Richard McGuire sont désormais publiés chez Pantheon ; enfin, peut-être la marque d’une touche « Benoît Mouchart », directeur éditorial chez Casterman, dont la large connaissance de la bande dessinée n’est plus à prouver. On notera enfin que ce sont les éditeurs qui ont été, traditionnellement, les plus proches du modèle littéraire, qui se retrouvent en première ligne — ainsi, les spécialistes en séries (Dupuis, Dargaud et Le Lombard d’une part, Glénat de l’autre) se montrent plus timorés.
  3. Le « Festival Off », où l’on retrouve côte à côte auteurs de fanzines et éditeurs pointus tels que Matière ou Timeless, et qui, entre concerts et expositions, propose à sa manière une programmation riche et stimulante.
  4. Suite au plan Vigipirate mis en place, la Préfecture de Police avait ainsi donné ses estimations de fréquentation du Festival. Les chiffres avancés (autour de 20 000 visiteurs) avaient tout l’air d’un autre retour à la réalité. Il faut souligner que le FIBD ne communiquait plus vraiment sur ce sujet, même si la présentation d’Angoulême sur le site officiel revendiquait plus de 200 000 visiteurs. Un tel écart s’expliquerait par les méthodes de comptage : visiteur unique sur l’ensemble du Festival pour la Préfecture, total des entrées dans les tentes et autres espaces du Festival pour l’organisation.
Humeur de en février 2015

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