Vues Éphémères – Juin 2013

de

Il y quelques semaines, sous les feux de la Croisette, La Vie d’Adèle se voyait récompensée par la Palme d’Or — une Palme d’Or dont la célébration oubliait largement l’auteure de la bande dessinée (Le bleu est une couleur chaude) dont le film d’Abdellatif Kechiche était l’adaptation. A vrai dire, la presse accorda peu d’écho à l’indignation du petit monde de la bande dessinée, relayant certes le texte publié par Julie Maroh sur son blog pour l’occasion, mais se limitant généralement aux critiques qu’elle y émettait à l’égard du film (en particulier sur les scènes de sexe, trop idéalisées à son sens) et faisant l’impasse sur la déception fataliste d’une auteure n’ayant pas été conviée à la fête[1]. Et au final, la polémique autour des conditions de tournage (la qualité étant-elle à ce prix ?) viendra balayer toute autre considération de l’espace médiatique.
Dans le nombre considérable d’articles consacrés à La vie d’Adèle[2], le texte de Murielle Joudet publié sur le site de Chronic’Art se montre particulièrement éloquent :
«La Vie d’Adèle, avant d’être un film sur l’homosexualité, sur l’école, sur la lutte des classes, sur la culture, et [sic] d’abord et avant tout un film, et c’est d’abord par là qu’il nous touche et par là qu’il brasse et tient dans un même flux vital l’ensemble de ses sujets.» Un peu plus bas, la voici qui continue, tournant son regard vers un autre film : «On a vu aussi A Strange Course of Events de Raphaël Nadjari, film grisâtre, insipide comme une de ces BD en noir et blanc qui racontent la vie d’un mec normal, film dilué, film-aquarelle, tellement dilué qu’il n’a plus aucune ligne, si ce n’est cette photographie grisâtre qui contamine tout.»
Il y aurait donc l’adaptation d’une bande dessinée[3] qui serait «d’abord et avant tout un film», et un film qui serait «insipide comme une de ces bandes dessinées en noir et blanc». Ou l’illustration revendiquée d’une hiérarchie des arts qui placerait le cinéma tout en haut et la bande dessinée tout en bas, au point de choisir d’ignorer que le premier puisse s’inspirer de la seconde — et ce, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une Palme d’Or.

(variation)

Il y a un mois, on apprenait que les éditions 12bis se plaçaient en redressement judiciaire. Cette semaine, c’est au tour des éditions Emmanuel Proust de connaître le même sort. Pour autant, l’un comme l’autre sont loin d’être des ténors du marché et se tiennent à distance respectueuse des quatre premiers groupes d’édition (à savoir : Média Participations, Delcourt, Glénat et Gallimard). De plus, la performance d’Emmanuel Proust est relativement discrète : si au niveau de la production, la structure se situe aux alentours de la quinzième place ces dernières années, ses ventes sont modestes, puisque l’éditeur n’est présent dans aucun des Top 300 mensuels de GfK pour l’année 2012. Objectivement, la mauvaise passe que rencontre cet éditeur pourrait donc ne relever que du cours normal de la vie (et la mort) des maisons d’édition, et dont beaucoup disparaissent sans que la presse s’en fasse l’écho.
Néanmoins, le cas 12bis est plus alarmant : tous éditeurs confondus, 12bis se positionne (heureux hasard) aux alentours de la douzième place sur les quatre dernières années, tant au niveau des ventes constatées par Ipsos que de la production soigneusement comptabilisée par Gilles Ratier — et peut s’enorgueillir d’avoir enregistré quelques best-sellers avec le revival de François Bourgeon pour les suites des Passagers du Vent et du Cycle de Cyann. Mais voilà, malgré tout cela, 12bis ne va pas bien.
Deux éditeurs en un mois, cela fait beaucoup. Mais pas de chance, tout cela se passe au mois de juin, bien loin de la petite fenêtre médiatique de fin janvier où les médias et les ministres veulent bien se pencher sur la bande dessinée. Rappelez-vous : «Non, on ne m’a pas parlé de « crise de la BD ».» Question de timing, sans doute.

Notes

  1. Julie Maroh conclut ainsi ce qu’elle indique être sa seule prise de parole sur le sujet : «Je tiens à remercier tous ceux qui se sont montrés étonnés, choqués, écœurés que Kechiche n’ait pas eu un mot pour moi à la réception de cette Palme. Je ne doute pas qu’il avait de bonnes raisons de ne pas le faire, tout comme il en avait certainement de ne pas me rendre visible sur le tapis rouge à Cannes alors que j’avais traversé la France pour me joindre à eux, de ne pas me recevoir — même une heure — sur le tournage du film, de n’avoir délégué personne pour me tenir informée du déroulement de la prod’ entre juin 2012 et avril 2013, ou pour n’avoir jamais répondu à mes messages depuis 2011. Mais à ceux qui ont vivement réagi, je tiens à dire que je n’en garde pas d’amertume. Il ne l’a pas déclaré devant les caméras, mais le soir de la projection officielle de Cannes il y avait quelques témoins pour l’entendre me dire « Merci, c’est toi le point de départ » en me serrant la main très fort.»
  2. Sans conteste bien plus important que celui des articles consacrés à Le bleu est une couleur chaude, pourtant auréolé du Prix du Public Fnac-SNCF au Festival d’Angoulême en 2011.
  3. Bande dessinée qui, ironie du sort, est en noir et blanc (hormis la chevelure bleue de son personnage principal) et raconte la vie d’une fille normale.
Humeur de en juin 2013

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