Vues Éphémères – Juin 2021

de

Juin 2021, l’année de la bande dessinée « BD 2020 » (devenue « BD 20-21 » par la force des choses) tire à sa fin, et voilà que la Ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, lâche dans un entretien au monde cette petite phrase : « Mais on peut entrer dans la culture par le divertissement ! Par exemple, la bande dessinée permet d’entrer dans la lecture. On peut arriver à lire Kundera en commençant par lire des Astérix ! »[1]
Depuis le 21 mai, le Pass Culture a été généralisé à tous les jeunes de 18 ans, soit une cagnotte de 300 euros à dépenser sur les offres culturelles de leur choix. Sauf que voilà, les premiers retours (effarés) montrent que loin de se jeter sur l’intégrale de A la recherche du temps perdu dans La Pléiade (272€), nombre de jeunes (ces créatures étranges) ont préféré investir dans leurs séries de manga préférées. Crispation du côté des tenants de la « bonne culture », celle qui détermine cette « noblesse culturelle » et qui fait « l’enjeu d’une lutte qui, du XVIIe siècle à nos jours, n’a cessé d’opposer, de manière plus ou moins déclarée, des groupes séparés dans leur idée de la culture, du rapport légitime à la culture et aux œuvres d’art » (Pierre Bourdieu, La distinction).
A tous ces grincheux rétrogrades et à madame la Ministre, voici que l’on serait bien tenté de répondre :

Ah ! non ! c’est un peu court, madame !
On pouvait dire.. Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Incrédule — non, ce n’est pas possible qu’elle ait dit ça ! pas alors que les auteurs de bande dessinée se mobilisent et réclament d’être reconnus à leur juste valeur, et que l’on attend des suites au rapport Racine ! Elles en sont où, d’ailleurs, les mesures qui devaient être prises ?
Colérique — belle manière de poignarder dans le dos une manifestation (« BD 20-21, la France aime le neuvième art », souvenez-vous) initiée par votre Ministère ! On s’était réjouis de voir la bande dessinée s’introduire au Collège de France avec la conférence donnée par Benoît Peeters (« Génie de la bande dessinée. De Töpffer à Emil Ferris »), de la voir reconnue avec l’élection de Catherine Meurisse à l’Académie des Beaux-Arts, mais visiblement, ça ne suffit pas ! Avec de tels amis, la bande dessinée n’a pas besoin d’ennemis !
Perplexe — mais si la bande dessinée est une manière aussi évidente « d’entrer dans la lecture » (décrétée récemment « Grande Cause Nationale » par le président de la République, ce qui se traduit par une « année de la lecture » jusqu’à l’été 2022), pourquoi n’est-elle pas plus utilisée dans l’Éducation Nationale ?
Interrogatif — pourquoi avoir pris ces deux exemples ? parce qu’Astérix est un indéniable best-seller, et donc emblématique du pur divertissement — alors même que ses deux auteurs originels ont été faits Chevaliers des Arts et des Lettres, contrairement à Kundera ? parce que Kundera — qui n’a pas, à ma connaissance, la réputation d’être un auteur particulièrement difficile à lire — n’a que rarement évoqué la bande dessinée, mais toujours pour la dénigrer[2] ? pourquoi ces deux-là, et pourquoi pas d’autres ?
Dubitatif — savez-vous, madame la Ministre, que toutes les études sur les lecteurs de bande dessinée montrent depuis trente ans, que ceux-ci sont généralement de gros lecteurs par ailleurs ? Cette idée d’une bande dessinée « marche-pied », qui servirait d’aide à accéder à la « vraie » culture est donc très discutable, puisqu’il est probable que les lecteurs de bande dessinée sont déjà « entrés dans la lecture » par d’autres moyens.
Mystique — « la bande dessinée : quelle lecture, quelle culture ? » — il y avait indéniablement quelque chose de prophétique dans le titre de l’ouvrage publié en 2015 par la BPI, qui prolongeait les conclusions de l’enquête sur la lecture de bande dessinée en France menée par la BPI et le DEPS en 2011, et réalisée par TMO Régions.
Énervé — cette idée de la bande dessinée comme simple divertissement, c’est un peu le sparadrap du Capitaine Haddock : on n’arrive pas à s’en débarrasser, non pas parce qu’elle correspondrait à une quelconque réalité intrinsèque, mais parce que le discours qui l’entoure peine à évoluer — et votre petite phrase, madame la Ministre, illustre une fois de plus cette surdité épuisante.
Déçu — alors certes, madame la Ministre, on vous questionne sur le bien-fondé du Pass Culture, en se lamentant du fait qu’en laissant la liberté de choix aux bénéficiaires, ces derniers décident d’en faire usage. Plutôt que de trouver cet argument bancal venant finalement conforter ces critiques dans le bien-fondé de leurs protestations (en validant leur vision de la « vraie culture »), il aurait été préférable de prendre la défense de la bande dessinée pour elle-même, et d’en vanter la richesse et la vitalité (missions affirmées, par ailleurs, de cette fameuse « année de la bande dessinée » qui s’achève).
Ironique — pour lire Kundera, il suffit de savoir lire ; pour lire Astérix, il faut savoir lire, mais aussi articuler le rapport texte-image avec toute la complexité que cela implique (on se reportera par exemple aux travaux de Neil Cohn, en science cognitive appliquée à la bande dessinée).
Érudit — Umberto Eco a dit : « Quand je cherche à me détendre, je lis un essai d’Engels, quand je veux quelque chose de plus sérieux, je lis Corto Maltese. »
Las — vous rendez-vous compte qu’il s’agit là d’arguments moisis que l’on nous ressort régulièrement, au moins depuis les débats autour de la loi sur les publications pour la jeunesse de 1949 (cf. l’excellent On tue à chaque page, de Thierry Crépin) ? Lorsque Le Monde décide de saluer le Grand Prix d’Angoulême décerné à Chris Ware en le qualifiant de « très proustien » (pour ne prendre que cet exemple), il serait temps de comprendre que la bande dessinée ne se limite pas à cette vision très étriquée à laquelle on continue de vouloir la limiter — et ce, d’autant plus quand on est Ministre de la Culture.

(l’illustration du bandeau est empruntée au 99 exercices de style de Matt Madden, publiés en français à L’Association)

Post-scriptum

Six mois. Six mois (peu ou prou) depuis la dernière de ces humeurs habituellement mensuelles, six mois occupés à accoucher d’une « Numérologie » (ou presque), sous la forme de ce « Panorama de la bande dessinée en France, 2010-2020 » commandé par le Centre National du Livre. C’est long, c’est touffu, c’est plein de chiffres et de graphiques — mais c’est aussi une tentative de dresser un portrait aussi exhaustif et argumenté que possible de la situation de la bande dessinée, ainsi que des défis qui se présentent à elle. Non pas pour apporter un point final à la discussion, mais bien plus pour l’amorcer et l’alimenter.

Notes

  1. In « Roselyne Bachelot : « Je suis là pour défendre la culture et gagner des arbitrages » », Le Monde, 9 juin 2021.
  2. Cf. ce passage de L’Art du Roman : « Si on écarte la question de la valeur, en se satisfaisant d’une description (thématique, sociologique, formaliste) d’une œuvre (d’une période historique, d’une culture, etc.), si on met le signe d’égalité entre toutes les cultures et toutes les activités culturelles (Bach et le rock, les bandes dessinées et Proust), si la critique d’art (méditation sur la valeur) ne trouve plus de place pour s’exprimer, l’« évolution historique de l’art » embrumera son sens, s’écroulera, deviendra le dépôt immense et absurde des œuvres. »
Humeur de en juin 2021