Vues Éphémères – Novembre 2014

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Le 29 octobre dernier, Delcourt publiait la version française de Building Stories, dernier Chris Ware en date, boite imposante contenant pas moins de 16 fascicules de dimensions variées. Auteur majeur, objet inhabituel, force de frappe d’un grand éditeur, il n’est pas surprenant que la presse fasse l’écho d’une telle sortie. Mais dans un mouvement malheureusement familier, il faut bien reconnaître que les journalistes ne chantent les louanges de cet ouvrage que pour mieux vouer aux gémonies le reste de la production de bande dessinée — entretenant cette image d’un médium globalement médiocre, produisant de trop rares pépites.

« Jamais la bande dessinée n’avait produit un livre-objet aussi ambitieux ! »[1]
« Chris Ware est un génie aussi parce qu’il ne respecte aucun code, et qu’il invente les siens : une page peut être composée d’une case aussi bien que de cent, et ses albums peuvent faire la taille d’une valise ou d’un livre de poche, selon ce que commande l’histoire et son bon vouloir. Certains sont même de véritables objets d’art dont la seule couverture peut demander plus d’attention que la lecture d’albums BD entiers d’auteurs moins inspirés. »[2]
« Building Stories, publié en France chez Delcourt deux ans après sa sortie aux Etats-Unis, est d’abord une œuvre d’avant-garde rare, comme la bande dessinée en enfante tous les vingt ou trente ans. Le dernier était peut-être Maus, d’Art Spiegelman. »[3]

Le rapprochement avec Maus est assez évocateur — établissant une forme de filiation avec l’œuvre pour laquelle on a sans doute le plus souvent entendu dire : « ce n’est pas de la bande dessinée, c’est… autre chose. » On notera d’ailleurs l’empressement à affirmer que « Chris Ware bouleverse les codes de la bande dessinée », qu’il « pulvérise les formats traditionnels de la BD », voire même « qu’il ne respecte aucun code, et qu’il invente les siens »[4] — alors que le travail de Chris Ware n’est pas tant de bousculer la bande dessinée que d’en explorer pleinement les potentialités. Son occupation de la page, aussi extrême soit-elle, s’appuie néanmoins sur le « système » décrit par Thierry Groensteen, base commune à l’immense majorité de la production. Même les « récits gigognes » que l’on présente ici comme avant-gardistes existent depuis longtemps au sein des comic-books de super-héros américains, où se déploie une transmédialité du même ordre.

Que l’on ne se méprenne pas : il ne fait aucun doute que Chris Ware est un auteur majeur, qui construit depuis des années une œuvre aussi singulière qu’incroyablement cohérente. Mais il est bien dommage qu’au moment de célébrer la sortie d’un ouvrage comme Building Stories, qui pourrait servir d’exemple de ce que la bande dessinée peut produire d’important et de passionnant (au même titre que bien d’autres livres), on préfère rabaisser l’ensemble de la production en en réaffirmant la médiocrité. A se demander s’il ne s’agirait pas plutôt (au-delà de la surenchère parfois inhérente à ce genre de discours journalistique), de justifier implicitement la place réduite accordée à la bande dessinée — jugée coupable de ne pas savoir produire d’œuvres suffisamment exceptionnelles pour mériter plus d’attention…

(coda)

C’est devenu une habitude. Chaque année, vers la fin de l’été, resurgit la question des subventions accordées au Festival d’Angoulême par la municipalité et la région. Il ne faut alors pas bien longtemps pour que les projecteurs ne se tournent vers la société 9e art+ et la concession décennale dont elle bénéficie, réactivant les guerres intestines qui semblent caractériser le contexte politique local. Chacun donne alors de la voix, les positions se crispent, le pire est envisagé (annulation ou déménagement, selon les années), et puis tout finit par rentrer dans l’ordre juste à temps pour la conférence de presse de fin novembre-début décembre. Le Festival y est donc confirmé, tout le monde est à nouveau ami et ravi de participer à cette merveilleuse aventure, et l’on est reparti pour un tour.

On a pu croire un temps, cette année, que le psychodrame si bien rôdé n’allait pas avoir lieu — remplacé qu’il était par une situation inédite. Ainsi, pour la première fois, 9e Art+ n’était plus au centre de l’attention, mais tenait (au mieux) un rôle secondaire et indirect dans la crise qui opposait Michel Boutant (sénateur et président du conseil général de Charente) et Gilles Ciment (directeur de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image, remercié sans autre forme de procès en mai dernier).[5] Mais on ne change pas les bonnes habitudes, et voici que l’on se déchaîne à nouveau sur les bords de la Charente, autour de la propriété de ce Festival alors si précieux, quand bien même on l’aurait trouvé trop coûteux par ailleurs[6].

Cependant, on cherchera en vain une quelconque mention des événements dans la presse nationale. Pour tout International qu’il se revendique, il n’y a finalement que la presse locale (entre Charente Libre et Sud Ouest) qui veuille bien s’attacher à suivre les multiples rebondissements du feuilleton du Festival d’Angoulême…

Notes

  1. Olivier Mimran, «Chris Ware bouleverse les codes de la bande dessinée», 20 minutes, 29 octobre 2014.
  2. Jean-Samuel Kriegk, «Chris Ware pulvérise les formats traditionnels de la BD», Le Huffington Post, 17 novembre 2014.
  3. Frédéric Potet, «Les histoires gigognes de Chris Ware», Le Monde, 20 novembre 2014.
  4. On trouvera des échos semblables du côté de L’Express : « Chris Ware, grand homme du 9e art, auteur, entre autres, de l’inoubliable Jimmy Corrigan, qui n’aime rien tant que de triturer le genre, ses formes et son discours pour bousculer le lecteur et lui faire connaître les vertiges des récits gigognes. » (Eric Libiot, «Building Stories, album de façade», L’Express, 22 novembre 2014)
    Il n’y aura finalement, au sein de cette revue de presse, que l’article de Quentin Girard dans LibérationChris Ware, des vies de toutes pièces», 30 octobre 2014) qui évitera de trop tomber dans la dithyrambe et l’hyperbole.
  5. A la date où j’écris ces lignes, la situation de Gilles Ciment — qui a fait l’objet d’une pétition transmise à la Ministre de la Culture et de la Communication — n’a toujours pas été régularisée, et la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image toujours dirigée par un directeur par intérim.
  6. Il faut ajouter ici, par souci d’équité, que l’on trouve le même genre de contradiction lorsque l’on souligne le délicat équilibre économique de l’événement, pour lequel on revendique par ailleurs plus de 200 000 visiteurs …
Humeur de en novembre 2014

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