Vues Éphémères – Octobre 2019

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L’automne sera gaulois, ou ne sera pas : non seulement le 29 octobre prochain, Astérix fête ses 60 ans, mais quelques jours plus tôt (le 24) sortait un nouvel album signé du duo Jean-Yves Ferri-Didier Conrad, La fille de Vercingétorix. Le titre en était connu depuis avril dernier, mais lundi 14 octobre au matin, une conférence de presse était organisée pour révéler en grande pompe la couverture de ce prochain album ainsi que son héroïne « fille de », qui répond au doux nom d’Adrénaline. Dans la journée, les médias s’en donnent à cœur-joie pour témoigner de cet événement annoncé[1], reprenant comme un seul homme (ou presque) les « éléments de langage » résumés dans la dépêche de l’AFP. Et de retrouver un peu partout les mêmes formules : « Adrénaline, une adolescente rebelle aux faux airs de Greta Thunberg » (parfois accompagnée de son démenti[2]), « 38e album de la série créée il y a 60 ans par René Goscinny et Albert Uderzo » ou encore « Imprimé à 5 millions d’exemplaires (dont 2 millions en France), l’album sera publié simultanément en 15 langues dans une trentaine de pays ».

Il ressort de tout cela une conception du journalisme à laquelle j’ai du mal à souscrire, dans laquelle on se contente de reprendre l’argumentaire fourni par l’éditeur (en l’occurrence, les éditions Albert-René et la maison-mère Hachette) durant la conférence de presse. Certes, il ne s’agit là que de déclarations factuelles et avérées, mais cela en fait-il pour autant une actualité ? Ce livre qui va bénéficier d’une campagne de publicité massive, ce livre que l’on va retrouver en vente partout (y compris dans des endroits où l’on ne vend habituellement pas de livres), ce livre qui va être une solution facile de cadeau de Noël, a-t-il vraiment besoin qu’on lui fasse l’article ?
On me dira que, n’ayant pas lu l’album, les journalistes ne peuvent se prononcer sur ses qualités ou ses défauts. Sauf qu’il y aurait déjà beaucoup à dire, ou même tout simplement à questionner sur la stratégie mise en œuvre dans ce qui est avant tout un produit éminemment commercial, destiné à répondre à un cahier des charges soigneusement établi. On pense par exemple à cette adolescente-qui-ressemble-à-Greta-Thunberg-mais-c’est-purement-fortuit sur laquelle l’éditeur semble pourtant s’attarder, comme s’il s’agissait de suggérer (sans avoir l’air d’y toucher) que malgré ses 60 ans, Astérix continue de rester éternellement jeune et résonne encore avec l’actualité la plus récente. Mais rien de tout cela — il faut se rendre à l’évidence que la plupart des journalistes spécialisés dépêchés sur place se contentent de faire du copier-collé de communiqué. Devant cette capitulation généralisée de l’esprit critique, on ne peut que saluer la franchise de Marius Chapuis qui, dans Libération, met les pieds dans le plat et déclare tout haut « pourquoi on se contrefiche du nouvel Astérix », avant d’expliquer avec beaucoup de justesse : « Mais, au fond, cette Fille de Vercingétorix, ce n’est pas un livre. A peine une bande dessinée. C’est un chocolat chaud, la promesse d’un moment un peu régressif pour retoucher du doigt ces moments où l’on a découvert les albums originaux. »

Peut-être faut-il chercher là la raison de cette couverture médiatique moutonnière à souhait : un trop grand respect pour cette icône (dont le passé glorieux interdirait de questionner les prolongements désormais industriels), doublé d’une fascination pour les chiffres de vente faramineux (qui entretiennent le mythe de « la bonne santé insolente de la bande dessinée »[3]). Ou l’un dans l’autre, cet idéal du succès populaire du médium (« pour tous les jeunes de 7 à 77 ans ») dont on sait aujourd’hui qu’il tient plus de la profession de foi que d’une quelconque réalité.
Mais Astérix n’est plus rien de tout cela. Hier grand cru de la bande dessinée, Astérix est devenu l’équivalent du Beaujolais Nouveau, rendez-vous un rien obligé auquel on cède par habitude plus que par conviction, et dont la saveur quelconque nous rappelle à chaque fois combien c’était mieux avant. Bref, pas de quoi en faire les gros titres.

Notes

  1. Liste non exhaustive :
    BFM TVLa Fille de Vercingétorix : découvrez la couverture du nouvel Astérix ; Boursorama (AFP) – Présentation de « la fille de Vercingétorix », nouvel album d’Astérix ; C NewsAstérix : découvrez La Fille de Vercingétorix, héroïne du prochain album ; La Dépêche (AFP) – Astérix vous présente Adrénaline, la fille de Vercingérorix ; Europe 1 (avec AFP) – Un 38ème album pour Astérix et Obélix : La fille de Vercingétorix ; L’Express (avec AFP) – Astérix : Adrénaline, la fille de Vercingétorix, débarque dans le village gaulois ; Le Figaro (avec AFP) – Dans le nouvel Astérix, La Fille de Vercingétorix, les ados prennent le pouvoir ; France BleuDécouvrez la couverture et l’héroïne du nouvel album d’Astérix, « La Fille de Vercingétorix » ; France Info« La fille de Vercingétorix » : la couverture du dernier Astérix dévoilée ; France 3 (avec AFP) – « La fille de Vercingétorix » : le dernier album d’Astérix en terre auvergnate ; Huffington Post« La Fille de Vercingétorix », le dernier Astérix a désormais sa couverture ; Le JDDAstérix : découvrez Adrénaline, fille de Vercingétorix et véritable héroïne du 38e album ; LCIAstérix : ce que l’on sait de « La fille de Vercingétorix », le 38e album du petit Gaulois ; Livres HebdoAdrénaline, l’héroïne du nouvel Astérix ; Nice-MatinLa couverture a été dévoilée ce lundi… Ce que l’on sait à dix jours de la sortie événement du 38e album d’Astérix ; La Nouvelle RépubliqueLa fille de Vercingétorix au coeur du prochain album d’Astérix ; Ouest-FranceLa couverture du nouvel Astérix, « La fille de Vercingétorix », dévoilée ; Paris Match (avec AFP) – Astérix présente « La Fille de Vercingétorix » ; Le ParisienAstérix : la couverture de « La fille de Vercingétorix » dévoilée ; La Provence« La fille de Vercingétorix », le nouvel album des aventures d’Astérix ; Le Républicain LorrainLes premières images du 38e album d’Astérix et Obélix ; RTL« Astérix et la fille de Vercingétorix » : découvrez la couverture de ce nouvel album ; Le Soir (AFP) – Astérix dévoile Adrénaline, une adolescente aux faux airs de Greta Thunberg ; Sud-OuestAstérix : « La fille de Vercingétorix » sortira jeudi 24 octobre, la couverture et une vidéo dévoilées ; La Tribune de Genève (avec AFP) – Astérix fête ses 60 ans avec une ado ! ; La Voix du Nord« La fille de Vercingétorix », le dernier album d’Astérix, en librairie le 24 octobre ; 20 MinutesAstérix vous présente Adrénaline
  2. Je cite : « Une ressemblance avec la jeune égérie suédoise de la lutte contre le réchauffement climatique Greta Thunberg ? « Purement fortuite », assurent en chœur Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad qui explique s’être inspiré de sa fille pour créer ce personnage. »
  3. Alors que, comme le rappelle également Marius Chapuis, l’opération ne bénéficie qu’aux éditions Albert-René, éditeur dédié exclusivement à l’exploitation des albums d’Astérix. On pourrait même s’interroger sur l’impact réel de la sortie d’un tel titre sur la santé du secteur en général — et si l’on peut imaginer qu’il puisse être positif pour les libraires, je ne serais pas surpris qu’un nouvel Astérix se révèle néfaste au reste de la production, captant une partie des ventes qui se seraient sinon reportées sur d’autres titres, dans cette période cruciale de mise en rayon avant Noël.
Humeur de en octobre 2019

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