Harvey de Hervé Bouchard & Janice Nadeau
En français Publié chez La Pastèque
Chroniqué par Jessie Bi en janvier 2010

Harvey est sous-titré « comment je suis devenu invisible ». Mais uniquement dans les pages intérieures. Car il s’agit de cela, de pages intérieures qui se tournent entre une fin d’hiver et un début de printemps, et qui nous révéleront ce comment par une disparition alors que tout ce qui fait la vie semblait renaître.

Invisible ? Oui, et ce n’est pas une question de transparence, mais bien plutôt d’appartenance fusionnelle — définitive — au décor. A cela s’ajoute une nuance qui tiendrait au fait qu’enfant, les adultes pouvaient vous qualifier de transparent, et qu’adulte, vous vous camouflez pour être qualifié. [1] Le passage de l’un à l’autre ne se fait évidement pas sans douleur.
Harvey, enfant, va le franchir. Pour l’instant, il circule dans ce décor à la lumière avivée par des restes de neige à l’albédo intacte, semblant le symbole d’un froid qui s’éloigne faussement en glorifiant le jeune garçon dans son âge pellucide.
Mais en arrivant devant chez lui, c’est un corps drapé de blanc [2] que l’on met dans une ambulance sur le départ, sous le regard d’une foule triste formant l’empreinte négative de son père désormais silhouette absente, un vide comme une trace en creux dans la neige.

Harvey est l’aîné mais semble le plus jeune par sa taille. Son héros est Scott Carré, homme microscopique, invisible, à l’échelle idéale de sa transparence enfantine. [3]
En écho inverse à ce personnage qui maintient paradoxalement son entité multimoléculaire d’humain jusqu’en l’infiniment petit qui est sensé le composer, son père va lui redevenir poussière, s’éparpiller en d’infimes particules, auxquelles les motifs losangiques de son pull renvoient symboliquement, au point qu’ils acquièrent petit à petit une autonomie qu’un flux d’air — ou de temps qui passe — semble détacher et faire s’envoler comme des cerfs-volants. [4]

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Son père est-il vraiment mort ? Harvey ne voit son absence que par les objets laissés, la peine des adultes, son nom sur un panneau à l’entrée de l’église le jour de l’enterrement, et les discours de ceux présents à cette cérémonie, le décrivant dans son cercueil en des termes si flous qu’ils multiplient d’autant sa présence funèbre étrangère. [5]
Pour l’instant il n’est pas mort, il est un vide laissé qui se remplira peut-être, qu’il faut remplir plus certainement. Son frère veut voir. Harvey, lui, a sa transparence encore, espère en trouver l’équivalent, une vérité au croisement de ces discours peu clairs d’adultes opaques. Une autre manière de révéler ce vide par les contours, plus certainement une confusion entre l’accumulation de ces « lucidités » d’adultes et le « translucide » de son enfance. Inconsciemment, il sait déjà que l’enjeu sera de voir. Le discours des adultes, c’est l’impuissance des mots quand ils regardent un mort de profil. [6] Il vaudra voir pour comprendre mais aussi perdre sa visibilité enfantine.

L’intelligence graphique de Janice Nadeau est au diapason du texte subtile d’Hervé Bouchard, pour qui les mots échouent surtout parce qu’on ne sait les prononcer.
Pastels, fusains, crayon à papier et pochoirs, toutes ces techniques qui disent le vide, le creux, le négatif/positif, mais aussi l’estompe, la fragilité, l’éparpillement sur le blanc de ce qui les compose, etc. Tout cela donc, est utilisé avec une justesse remarquable, dans un nuancier aussi riche que discret, [7] pour mettre des images sur un indicible passage, qui montre l’empreinte de soi non comme un contenant, mais bien comme un contenu périssable.

[1] On peut être invisible en devenant transparent, comme le personnage de Wells, ou en se camouflant dans le décor. La cape d’invisibilité d’Harry Potter serait aujourd’hui l’archétype le plus populaire de cette dernière possibilité. Paradoxalement ici, Harvey est bien visible aux adultes, par sa transparence d’enfant, sa limpidité d’âme juvénile.

[2] Camouflage.

[3] Scott Carré est le nom francisé par Harvey de Scott Carey, le personnage de L’homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man) célèbre film réalisé par Jack Arnold en 1956 et inspiré d’un roman de Richard Matheson. C’est un héros idéal pour Harvey, il est héros (se grandit) en devenant de plus en plus petit (plus loin dans l’enfance).

[4] Ils en deviennent révélateurs, entre pigments classiques et particules utilisées dans les souffleries pour mettre en évidence des écoulements aériens (qui seraient ici l’âme du défunt s’élevant, le chagrin de la famille — tempête intérieure — ou bien le passage du temps imperturbable).

[5] Un éparpillement de l’identité du père qui précède celui de son corps en poussières.

[6] La mort en face.

[7] Qualités qui se retrouvent dans l’impression et le façonnage du livre.

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