Vues Ephémères - Avril 2007
Humeur de Xavier Guilbert en April 2007

Avril. Le Festival d’Angoulême n’est plus qu’un souvenir diffus, le Salon du Livre a refermé ses portes. La grisaille de l’hiver s’en est allée, le printemps s’installe timidement, le soleil s’est mis de la partie et il flotte dans l’air un petit quelque chose qui nous pousserait presque à faire fi du proverbe et à ne pas repousser plus longtemps les effeuillages vestimentaires. Bref, tout ça pour vous dire que, au moment de rédiger ce billet mensuel, je me suis retrouvé le regard errant de l’autre côté de la fenêtre, tenté par les promesses de promenades, terrasses et jupes légères. (soupir)

Mais toutes ces tentations ne m’ont pas empêché de noter une particularité du calendrier des sorties du mois de Mars — à savoir la double parution chez Casterman d’un ouvrage de Okazaki Kyôko, Pink. Car, et c’est sans doute une première, cet ouvrage s’est vu proposé en deux livrées pour autant de collections. D’une part, une version à la couverture rose vif (titre oblige) en sens de lecture Japonais dans la collection Sakka, pour la modique somme de 10,95€; d’autre part, une version à la couverture blanche (où le rose n’investit que la typographie) en sens de lecture occidental dans la collection Ecritures, une affaire à 15,95€. Une version pour les fans de manga, et une version pour faire découvrir. Pas bête.

Sous l’égide de Benoît Peeters, Ecritures se veut être la collection de prestige de Casterman, «une collection ouverte, hors de toute contrainte de série, de genre ou de pagination, [...] dont la vocation prioritaire est d’accueillir à la fois de nouveaux talents et des traductions d’œuvres étrangères remarquables par leur ambition, leur qualité ou leur ampleur narrative.» Quant à Sakka (mot qui signifie «auteur» en Japonais), elle a l’ambition de promouvoir des manga d’auteurs donc, «pour un public mature en complément de la majorité de la production disponible en France qui est destinée aux préadolescents».
Ainsi, Ecritures compte dans ses rangs les talents de Taniguchi Jirô, Takahama Kan, ou encore Oda Hideji sans compter la biographie de Tezuka Osamu; [1] alors que chez Sakka, on pourra lire du Taniguchi Jirô, du Takahama Kan, ou encore du Oda Hideji, sans compter les Tezuka Productions. [2] On pourrait aussi rajouter à la liste Igarashi Daisuke et Hanawa Kazuichi, pensionnaires de Sakka, que l’on retrouve aussi au sommaire du collectif Japon, chez Ecritures. Tout comme Frédéric Boilet, qui est (faut-il le rappeler) directeur de la collection Sakka. C’est clair, non?
On imagine alors sans peine les tiraillements entre les deux prestigieux directeurs de collection pour savoir qui aurait le plaisir de publier Okazaki Kyôko, avant que quelque Salomon éditorial ne vienne trancher et satisfaire tout le monde...

Résumons la situation: une version Sakka pour les fans de manga, à 10,95€; et une version Ecritures pour les non-fans de manga, à 15,95€. Le tout sachant que, ne serait-ce que par le choix de ses auteurs, Sakka ne s’adresse pas aux fans de manga (largement préadolescents, beurk) qui de toute façon préfèrent consommer leur passion en petits ouvrages [3] autour de 6€ à 7€. Tout va bien.
On voit donc que la version pour fans exigeants, [4] dans le sens de lecture japonais, est la version la plus «cheap»: format plus petit, papier de moins bonne qualité, au prix le plus bas. [5] Et que la version pour convaincre les récalcitrants, dans un sens de lecture occidental, est aussi la version la plus chère — mais pour un format plus grand [6] et un papier plus épais. Logique, non?
Et tout cela, à supposer que les deux collections s’adressent à un lectorat véritablement différent — ce qui, au vu des auteurs communs, est loin d’être une évidence. Bref, tout cela semble plutôt relever de la fausse bonne idée, de l’astuce marketing mal placée. Ce qui est plus étonnant, c’est que personne n’ait vraiment remis en question l’intérêt de la chose — tout au plus, on rapporte sur un ton factuel l’existence de ces deux versions, comme s’il s’agissait d’une pratique répandue.

Qu’on ne se méprenne pas — je n’ai rien contre l’idée d’éditions aux formats multiples et aux prix en conséquence, satisfaisant d’un côté les petits budgets, tout en proposant de l’autre des ouvrages d’une façon supérieure. Mais force est de constater que dans cet exercice, entre cette version Ecriture inutile de Pink, le gadget des mini-albums Tintin et l’ignominie des Pratt en poche, Casterman donne l’impression de tâtonner fâcheusement ...

Les sorties d’Avril 2007
Stefan Ansermet - Xyloglossaire économique - Castagniééé
Edmond Baudoin - Le petit train de la Côte Bleue - Six pieds sous terre, hors collection
Brigitte Baumié & Pierre Duba - La traversée des abandons - Six pieds sous terre, hors collection
Benjamin Chaumaz - Nationale 13 - L’Association, Patte de mouche
Ludovic Debeurme - Le grand autre - Cornélius, Collection Solange
Pieter de Poortere - Dickie 3 - Les Requins Marteaux, Collection Inox
Fidel Garcia & Jorge Martinez - Chaînes - Rackham, Collection Morgan
Dominique Goblet - Faire semblant c’est mentir - L’Association, Hors Collection
Magnus - Necron t3 - Cornélius, Collection Paul
Mahler - Longueurs et retranchements - L’Association, Patte de mouche
Cédric Manche & Loo Hui Phang - J’ai tué Geronimo - Atrabile, Collection Flegme
Marc-Antoine Mathieu - La voiture symétrique - L’Association, Patte de mouche
José Parrondo - La presqu’île - L’Association, Patte de mouche
Liz Prince - Delayed replays - Éditions çà et là
Didier Progéas - Emma Cyprine (L’unambule tome 2) - Six pieds sous terre, Collection Lépidoptère
Sugiura Shigeru - Doron Chibimaru - IMHO
Yann Taillefer - Rut - Les Requins Marteaux, Collection Carrément
Quentin Vijoux - Réjouissance - En Marge

Versions Originales
Peter Bagge - Buddy Does Jersey- Fantagraphics Books
Jeffrey Brown - Cat Getting Out Of Bag & Other Observations - Chronicle Books
Milton Caniff - Steve Canyon 1954 - Checker Book
Cecil Castellucci & Jim Rugg - The Plain Janes - DC/Minx
David Zane Mairowitz & Robert Crumb - Kafka - Fantagraphics Books
Chester Gould - The Complete Chester Gould’s Dick Tracy Vol 2 - IDW
Walt Kelly - Our Gang Vol 2 - Fantagraphics Books
Windsor McCay - Little Nemo In Slumberland Vol 1 Limited Edition - Checker Book
Daniel Merlin Goodbrey - The Last Sane Cowboy & Other Stories - AiT/Planet Lar
Anders Nilsen - Dogs & Water Definitive Edition - Drawn & Quarterly
Kevin C. Pyle - Blindspot - Henry Holt
Andy Runton - Owly Vol 4: A Time To Be Brave - Top Shelf
Charles M. Schulz - The Complete Peanuts Vol 7: 1963-1964 - Fantagraphics Books
Adrian Tomine - Optic Nerve #11 - Drawn & Quarterly
James Vining - First In Space - Oni Press
Chad Michael Ward - Devilengine - NBM
Various - Harvey Comics Classics Vol 1: Casper The Friendly Ghost - Dark Horse
Various - EC Archives: Shock Suspenstories Vol 2 - Gemstone

Collectifs
Grand Hôtel Orbis - Orbis Pictus Club
Revues
The Comics Journal #283 - Fantagraphics Books

Requiescat in Pace
- Yvan Delporte (79 ans), rédacteur en chef de l’hebdomadaire Spirou entre 1956 et 1968, mais également scénariste et co-scénariste des Schtroumpfs avec Peyo ou Isabelle avec Will.
- Arnold Drake (83 ans), co-créateur de Deadman (avec Carmine Infantino) et The Doom Patrol (avec Bob Haney et Bruno Premiani), mais aussi co-auteur (avec Leslie Waller, également décédé ces jours-ci à 83 ans) de It Rhymes with Lust, récit considéré comme l’un des précurseurs du graphic novel.
- Drew Hayes (37 ans), créateur de la série Poison Elves.
- Marshall Rogers (57 ans), dessinateur ayant travaillé pour Marvel et DC Comics, et en particulier sur le personnage de Batman.

Alternatif et Numérique
Si le texte anglais de cette page sur le site de Seirindô reste assez vague, une partie des pages publiées dans Garo (LA revue de manga alternatif de référence au Japon entre 1964 et 1997) sont désormais disponibles sous forme de «comics on demand», chaque livraison se voyant facturée Y945 (soit environ 6€).
On y trouvera ainsi des œuvres signées Abe Shin’ichi, Chiba Tetsuya, Hino Hideshi ou encore Ishinomori Shôtarô. Pour la liste complète, ça se passe ici.

[1] La liste de titres, pour mémoire — Taniguchi Jirô: L’homme qui marche, Le journal de mon père, Quartier lointain, Terres de rêves, Un ciel radieux et L’orme du Caucase avec Utsumi Ryûichirô; Takahama Kan: Mariko Parade avec Frédéric Boilet; Oda Hideji: Le Terrain Vague.

[2] Soit Taniguchi Jirô: Le gourmet solitaire avec Kusumi Masayuki; Takahama Kan: Kinderbook; Oda Hideji: Dispersion; Tezuka Productions: I.L..

[3] Le format «standard» d’un manga dans les collections poche est un format B6, soit environ 17.5x11.5 cm; la collection Sakka est dans un format A5, de l’ordre de 21x15cm; et la collection Ecritures a un format B5, autour de 24x17cm. Pour ceux que cela intéresse, une introduction au monde merveilleux des formats d’impression.

[4] Mais non consommateurs de la majorité de la production disponible, ce qui doit pas mal réduire leur population.

[5] Sans pour autant être assez bas pour se mettre à portée des fans de manga. Ah oui, mais j’avais oublié, de toute façon, ce n’est pas pour eux.

[6] 30% de surface en plus, pour un prix près de 50% supérieur — soit une affaire vaguement douteuse, sans même prendre en compte la «trahison» de la symétrisation des planches pour rétablir un sens de lecture occidental.

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4 RÉACTIONS
#01
Casterman, l’hystérie.
...Et il ne faut pas oublier qu’on coupe des arbres, pour ces conneries.
par kstor le 6 April 2007 | Répondre à ce message
#02
Vues Ephémères - Avril 2007

Le sens de lecture occidental est bien plus qu’une «inutilité» pour «récalcitrant». Le débat est ancien mais le sens de lecture fait partie de notre apprentissage, il est signifiant. Mettre une œuvre dans ce sens comme le propose la collection «écritures» n’est donc qu’une traduction qui comme toute traduction est la meilleure voie pour un non locuteur d’accéder à l’œuvre. Lire une bande dessinée traduite du japonais au français pour les textes, éventuellement avec un dessin modifié par les textes hors bulles (onomatopées, ...) mais en conservant le sens de lecture local est un mi-chemin à mon sens critiquable.

Ce qui m’irrite dans le papier auquel je réponds n’est pas le choix de son auteur tout aussi respectable que mon avis sur le sujet mais la condescendance, le mépris, la suffisance qui émanent de l’expression «récalcitrant».

Elle est indigne d’un site de la qualité générale de «du9».

Cordialement et sans rancune,

Denis

par Denis le 9 April 2007 | Répondre à ce message
>02
Vues Ephémères - Avril 2007

Je viens de relire la phrase incriminée — «la version pour convaincre les récalcitrants, dans un sens de lecture occidental, est aussi ...» Vous noterez la virgule, car dans mon esprit, «convaincre les récalcitrants» sous-entendait «aux manga». Aucun jugement que ce soit, aucune suffisance, aucun mépris vis-à-vis de ceux qui auraient du mal à se dépêtrer d’un sens de lecture autre, juste une opposition entre «fans exigeants» et «récalcitrants» (aux manga) qui faisait écho aux fans et non-fans des lignes précédentes.

J’espère que cela clarifie (et corrige) ce point d’indignation.

par Xavier Guilbert le 10 April 2007 | Répondre à ce message
#03
Vues Ephémères - Avril 2007

Tout débat artistique mis à part,

En tant que libraire, il m’arrive de temps en temps de tomber sur des gens curieux qui n’arrivent pas à lire en sens japonais. Environ une personne sur dix, je dirais, essaie, parfois plusieurs fois, de lire un manga mais échoue avant la fin par épuisement. Il y a un vrai débat à mener sur ce terrain. La démarche de Casterman n’est à mes yeux pas idiote pour cette raison. Ils sondent le marché pour comprendre comment se positionner.

La multiplication des formats augmente les ventes. On pourrait croire qu’on ne fait que diviser un lectorat entre diverses versions. Mais c’est faux, chaque nouvelle version conquiert son lectorat propre, et donc augmente les vente d’un même livre. Il y a des chances que Casterman vendent 30% de plus au minimum de Pink avec ces deux éditions, pour un investissement de base à peine supérieur. Il faut savoir que Tintin et Corto version pocket, il s’en vend des milliers en ce moment, à des gens qui ont déjà les autres éditions. Parfois horrible sur le terrain artistique, puisqu’elle oblige souvent à des trésors d’imagination pour dénaturer l’œuvre originale, la pratique de la multiplication des éditions se révèle merveilleuse sur le terrain commercial. 100 Tintin pocket au numéro partent chaque mois du BHV Rivoli par exemple. Quelle embellie pour l’éditeur et l’auteur -lorsqu’il est en vie bien sûr, sinon c’est les ayant droits.

par S; du aaablog le 10 April 2007 | Répondre à ce message
BRÈVES
D’ici de là-bas
25 janvier 2012
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Neuf
4 décembre 2011
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Tirer un trait/Tisser des liens
4 novembre 2011
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.
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