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A un autre endroit

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Une jeune routarde, Yolande, débarque en autostop aux abords d’une ville et rencontre un jeune homme qui l’emmène chez lui, dans un squat qu’il occupe avec des amis. Tous ont fait le choix de vivre le plus possible en marge des contraintes de la société de consommation : ils fondent leurs propres règles, cultivent un jardin potager qui ravitaille une cantine collective, réinventent les usages institutionnels du travail, de la propriété ou du couple. Lorsque Yolande s’installe parmi les squatteurs, les cases rondes et aérées cèdent la place à une succession de cases très denses, sans autre espace marginal que celui de l’encadrement. Ce processus de densification laisse poindre la tension entre son désir d’enracinement et sa difficulté à s’établir quelque part. C’est donc d’abord l’histoire d’une rencontre, d’une coïncidence, puisque Yolande y trouve sa place, en symbiose avec ses propres valeurs. C’est aussi celle d’une parenthèse : elle arrive, reste un peu puis repart, tant sa soif de liberté reste intacte.

Marlene Krause rompt à intervalles réguliers le rythme narratif par l’insertion de double planche illustrative, à chaque fois véritable explosion de couleurs au sein de ce récit au crayon gris. Elle dessine une station service, des immeubles en construction ou déconstruction, l’architecture désolée d’un centre commercial : chacune de ces planches s’emploie à décrire le monde moderne autant qu’à en mettre en évidence les absurdités, cette fureur de construire que Yolande compare à «une maladie, une fièvre». L’emploi du crayon de couleur rappelle ici les dessins que l’on faisait étant enfant, lorsqu’il fallait colorier de la manière la plus uniforme possible des cases bien closes, parfois même numérotées. Et Marlene Krause a d’innombrables cases à colorier : celles des places de parking, des fenêtres des immeubles, des murs de béton. Mais comme l’enfant, la dessinatrice ne se soumet pas à la règle, elle ne cesse d’appuyer sur ses crayons, de déborder du cadre, de laisser visible la trace de son geste.

Sur un mode à la fois enfantin et désenchanté, ces planches, qu’on aimerait dire alternatives autant qu’illustratives, aménagent au sein du récit une voie parallèle. Alors que l’architecture urbaine est tracée à la règle, la nature y prend la forme de taches de couleurs, arrondies et exubérantes. Comme si l’auteur voulait matérialiser par ce débordement de bleu, de vert et de rouge une alternative possible à la vie urbaine dépeinte : c’est d’ailleurs le choix que feront les personnages. Mais si le livre dénonce quelques-unes des aberrations de la société de consommation, c’est sans manichéisme ni complaisance qu’il questionne aussi la quête éternelle de liberté, qui correspond peut-être autant à un malaise individuel qu’à un mythe collectif. A travers cet album, L’Association réaffirme, s’il était besoin, la justesse d’un positionnement encore et toujours alternatif.

Site officiel de Marlene Krause
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en octobre 2013