Le Parapluie

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Y’a-t-il une histoire sans pépins? Sans petites complications? Y’a-t-il une histoire sans un souffle qui porte les personnages, les fasse vivre, se mouvoir d’un début vers une fin? N’est-ce pas là l’essentiel? Et qui des paroles ou des images se précèdent dans l’expression d’une histoire? S’entremêlent-t-elles ou se repoussent-elles?

Ce sont un peu les questions de ce livre, qui commence par un parapluie rouge vif abandonné au pied d’un arbre en lisière de forêt.

Ouvert par curiosité par un petit chien noir en vadrouille, il devient une aile, une voile, qu’emporte un vent d’automne, une bourrasque près-hivernale qui annoncerait bien plutôt les aventures qui s’écoutent au coin du feu, que celles qui se vivent au grand soleil. Celui-ci, visible au dessus des nuées et de l’arrière-saison que celles-ci couvent, accueille de ses lumières l’innocent cabot volant et dévoile les routes du monde qu’il suivra, faites de vents, de respirations atmosphériques, de chants éthérés où se dévoilent les courants cycliques planétaires jouant autant que déterminant les climats des différentes contrées qui seront traversées. D’un continent à l’autre, du ciel à la mer, du froid au chaud, etc. le petit animal connaîtra tout cela avec pour simple véhicule un riflard, qui, plié ou déployé,  protège ici bien moins de l’ondée que de tout le reste bien plus périlleux.

Entièrement muet, conçu dans les moindres détails de son façonnage — de la couverture aux pages de garde — et de ses images profondes, Le parapluie d’Ingrid et Dieter Schubert surprend par ses enjeux qui se dissimuleront quelque peu aux yeux trop prompts aux effets graphiques ou avant-gardistes, par un rendu des plus classiques. Ces auteurs néerlandais ne sont pas à leur coup d’essai en la matière, puisqu’il y a vingt-cinq ans, ils avaient déjà publié Où est mon Patou ?, histoire non verbale elle aussi, remarquée et multi récompensée en son temps.[1] Le parapluie est un retour aux sources de leur art,  mais aussi vers ce qui peut faire parler, raconter, interroger et faire tant d’histoires à qui ouvrira les pages, les tournera, à qui ouvrira l’œil. Leur livre n’est pas pour eux un point de départ mais plutôt une étape renouvelée et un cycle,[2] à la fois l’apprentissage du regard d’où le monde nous parle, et l’entretien ou le début d’une familiarité avec la matière non vue, elliptique, celle qui se devine, se forme dans l’esprit entre structures langagières et visions, dans un recommencement incessant, d’une vie, que ponctueront et disposeront les facultés du rêve et du sommeil paradoxal.

Apprendre à voir, apprendre à imaginer, langage des images et images-langage soufflant les paroles, interrogeant leur naissance et leur pouvoir, les faux silences de ces images semblant trop sages briseront le silence de ceux jamais assez sage « qui ne parlent pas ».[3] Et si Le parapluie protège bien, c’est de la pluie d’images calibrées pour mentir et des mots limités pour ne plus réfléchir.[4]

Notes

  1. Histoire récemment rééditée aux Etats-Unis sous le titre Where is my monkey ?, mais cette fois-ci, les images ont toutes été légendées par les éditeurs américains. Drôle d’époque pour le livre jeunesse outre-atlantique, où même la hache rouge de ce grand classique qu’est l’album Les trois brigands de Tomi Ungerer pose un problème.
  2. L’histoire est astucieusement sans fin…
  3. Etymologie du mot « enfant ».
  4. Notons qu’il existe sur le marché américain, un livre de coloriage inspiré de ce livre. L’enfant peut semble-t-il compléter l’image comme il « complète », ici, par la parole l’absence de texte. N’ayant pas eu ce « doodle book » en mains, je ne peux guère en dire plus.
Chroniqué par en mai 2012

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