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L’homme perdu dans le brouillard

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Adapter Charles-Ferdinand Ramuz en bande dessinée est un pari risqué. Poète de la ruralité,  son œuvre reste encore peu connue et étudiée (du moins en France). Force est d’admettre que la reconnaissance de ses pairs (Claudel, Céline), qui saluèrent son style empreint d’oralité, loin des académismes et des normes de l’écrit, ou encore les associations fondées à sa mémoire (Les amis de Ramuz) n’ont pas suffi, pour le moment, à sortir de l’ombre l’auteur suisse. Dans un tel contexte, on ne peut qu’accueillir à bras ouverts l’album de Matthieu Berthod, L’homme perdu dans le brouillard. Il ne s’agit certes pas d’un événement éditorial majeur, mais gageons que c’est à travers de tels projets que l’on parviendra à réparer, lentement mais sûrement, cette petite injustice littéraire.

Composé de quatre nouvelles entièrement en noir et blanc, cet album s’attache à décrire la vie de petites gens : berger, vieillard au crépuscule de sa vie, ou encore prostituée vivant en marge du bourg. A travers le destin de ces quelques personnages, c’est tout le monde rural et montagnard de la Suisse Romande, avec ses peurs, ses croyances, son isolement, qui s’offre à la vue du lecteur. A la manière d’un Ermanno Olmi dans L’arbre aux sabots (Palme d’or à Cannes en 1978), Ramuz/Berthod ne se livrent pas à un misérabilisme excessif, ni ne se posent en moralisateurs. Chaque nouvelle se veut d’ailleurs dépourvue de tout manichéisme. On se garde bien, en effet, de juger La grande Alice (titre de l’une des nouvelles), dont les aléas de la vie l’ont conduit à s’offrir aux hommes du village. Tout comme on ne se sent pas le droit de qualifier d’insensée la crise mystique qui frappe le vieil homme dans Le tout-vieux. Comment ne pas penser à Simenon, autre grand connaisseur des « petits hommes », qui mit au cœur de son activité littéraire une devise bien connue, et qui décrit de la meilleure des façons le ressenti du lecteur devant ces quelques nouvelles ramuziennes : comprendre et ne pas juger.

Les quatre nouvelles adaptées par Berthod se caractérisent par un métissage des genres. A la description réaliste de la ruralité, se mêlent certains éléments fantastiques (Le tout-vieux), voire merveilleux (La paix du ciel). Cette diversité des genres est contrebalancée, sur le plan formel, par des choix de mise en page qui se veulent avant tout classiques, dénués de toute extravagance ostentatoire. Ici, pas d’interrogation sur les potentialités expressives du médium, pas de sophistication inutile visant à changer la planche en performance formelle. Excepté l’usage fréquent de strips constitués d’une vignette unique, et l’abandon des bulles au profit de cartouches accolées à la bordure inférieure ou supérieure de la case (ce qui laisse, on le devine, plus de place pour le dessin), la forme reste somme toute assez simple, pour des nouvelles qui, au-delà du mélange des genres qui leur confère une certaine complexité, s’attachent avant tout à retranscrire, à travers des morceaux de vie, les émotions de gens simples et anonymes. Notons enfin que le monochromatisme et le coup de crayon de Berthod s’accordent élégamment avec la teneur du récit, constituent une plasticité en adéquation avec la « noirceur poétique » de ce milieu campagnard.

D’une certaine façon, si nous ne projetons pas sur ce microcosme archaïque notre morale et notre rationalité actuelles, c’est parce que les auteurs abordent des thèmes universels, qui de tout temps et en tout lieu ont préoccupé l’Homme : faire face aux difficultés de l’existence, notre penchant naturel pour l’irrationnel, l’amour de ses proches, notre peur de la mort et la nostalgie d’une vie finissante. Si bien qu’on serait tenté de voir derrière cet homme perdu dans le brouillard, une part de nous-même ; une part qui, s’il fallait la localiser géographiquement, ne serait sans doute pas très éloignée des brumes des montagnes suisses…

Site officiel de Les Impressions Nouvelles
Chroniqué par en juin 2012
  • Renaudd

    Merci pour cet article, je vais m’offrir cet album !

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