Reconstitutions

de

Lucas Taïeb est un dessinateur prolifique, acharné, sans relâche. Outre des strips publiés ici et là, dans des fanzines, sur Internet[1], ou dans une énième déclinaison de son blog (plus d’une dizaine à ce jour, montés, alimentés puis abandonnés), il publie actuellement, depuis le mois de janvier, une revue mensuelle intitulée Reconstitutions.

Comme une majeure partie de sa production, on serait bien en mal de qualifier exactement l’objet. C’est de la bande dessinée, c’est certain  : le lecteur trouve vite ses marques au fil de ces pages uniformément composées de gaufriers de douze cases. Mais que raconte-t-elle, cette bande dessinée  ? Les ennuis commencent ici.

Reconstitutions se situe à la croisée de plusieurs genres, plusieurs chemins qui ne devraient normalement pas pouvoir se recouper. Si l’on insistait pour trouver une définition, on pourrait sans doute qualifier cette revue de « feuilleton abstrait improvisé », ce qui veut à la fois tout dire et pas grand chose. Un feuilleton, parce qu’elle en emprunte les codes  : sur la quatrième de couverture de chaque numéro, on peut lire les mentions « résumé de l’épisode précédent » et « dans le prochain épisode »[2]. Il y a donc une volonté d’installer un suspense, de tenir le lecteur en haleine et dans l’attente du numéro suivant, dans la plus pure tradition des récits épisodiques.

Mais ce feuilleton est d’un style particulier, puisqu’il ne raconte rien. Enfin, pour être plus précis, il raconte la décomposition et reconstitution continuelle d’une figure en plein changement. C’est net dès la première page du premier numéro  : une forme indéfinissable, peut-être l’esquisse d’un visage, se transforme au long des douze premières cases pour devenir une forme au vague contour rectangulaire. Bien que suivant un rythme de transformation régulier – d’une case à une autre, les détails ne changent que peu – nous ne sommes pas dans la même problématique qu’avec 3”, par exemple, tout simplement parce qu’ici l’œil ne se déplace pas dans l’espace, il le transforme. Tout n’est pas abstrait pour autant  : au détour d’une page, les lignes et les formes se rassemblent et dessinent un instant un visage, un arbre[3], avant de s’éparpiller à nouveau. Le dessin est reconstitué, mais n’a pas de but ou d’origine  : c’est le mouvement perpétuel du crayon, la danse de la plume dont il est question ici.

Enfin, Reconstitutions est un feuilleton improvisé. L’auteur ne s’en cache pas  : chaque numéro a autant de pages que de jours dans le mois, on peut donc logiquement penser qu’il en dessine une page par jour. On imagine facilement l’auteur, une fois sa page terminée, passer le reste de la journée en pensant aux cases qui vont suivre, en essayant d’assurer le maigre équilibre entre prévision et improvisation qu’appelle ce genre d’exercice[4]. Quant au lecteur, il se laisse bercer par ces rythmes réguliers et mouvants, s’attardant sur une case en particulier, en balayant d’autres du regard, et pourquoi pas, revenant en arrière de temps en temps. Quand il arrive à la quatrième de couverture, il se retrouve face à deux cases  : la première et la dernière de l’épisode du mois. Deux cases qui n’ont souvent rien de commun, que tout sépare, ou presque  : il reste le trait, qui parcourt chaque numéro, ouvre d’étranges espaces quelque part entre le psychédélisme et la poétique de la forme.

Reconstitutions est disponible sur le blog de Lucas Taïeb, ou en dépôt dans quelques librairies de Lyon.

Notes

  1. Il illustre par exemple les émissions radios de David Christoffel sur le site de France Musique.
  2. Pour le premier numéro, le résumé précise, évidemment  : « néant ».
  3. Les plantes et les visages sont les figures qui reviennent le plus souvent  ; de là à en faire le thème de la revue, j’hésite à franchir le pas.
  4. On peut penser à l’œuvre de Roman Opalka, dont l’exécution témoigne du même acharnement et la même pugnacité à répéter encore et encore les mêmes rituels.
Chroniqué par en mai 2012

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