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Le Sourire des Marionnettes

de

Dans l’Iran du XIe siècle (Ve siècle de l’Hégire), le grand vizir Nizam al Mulk gouverne pour le compte du califat des turcs seldjoukides. Une légende veut que ce grand politicien ait été, alors qu’il étudiait à l’université de Nichapour, le condisciple de deux grandes figures de l’Iran du XIe siècle : Hassan ibn Sabbah, fondateur de la secte des Assassins, et le célèbre poète Omar Khayyam. C’est de cette légende que Jean Dytar a choisi de faire la toile de fond du Sourire des marionnettes : le récit commence avec l’assassinat de Nizam al Mulk, en 1092, par un des tueurs fanatiques de Hassan. Une fois le meurtre perpétré, le tueur attend sa propre exécution le sourire aux lèvres — un sourire terrible que conserve sa tête coupée, et que l’on retrouve, en une citation visuelle shakespearienne, sur la couverture du Sourire des marionnettes. Comment peut-on sourire à sa propre mort ? Comment le fanatisme des Assassins peut-il pousser un homme à prendre la vie d’un autre et à perdre ainsi la sienne avec joie ? C’est cette question qui obsède le personnage d’Omar Khayyam, et que le livre de Jean Dytar explore avec une acuité graphique remarquable.

Pour illustrer les tribulations d’Omar Khayyam, poète et apôtre du libre-arbitre, dans l’Iran tourmenté des seldjoukides, d’Ispahan à Alamut, Dytar choisit en effet de s’inspirer du registre visuel de la miniature persane. Il en reprend les couleurs vives, les vues plongeantes, les cadres enluminés, et le goût des motifs géométriques : la miniature offre sur le monde le point de vue omniscient de Dieu, contemplant d’en haut l’agitation vaine et mécanique des marionnettes humaines. Les silhouettes colorées, cernées d’un liseré noir mais presque dépourvues d’ombre, sont crûment éclairées par une lumière uniforme qui les aplatit parmi la géométrie sans perspective du paysage et des bâtiments. Le monde ainsi enfermé dans le cadre doré qui clôt chaque planche est un petit théâtre enluminé, non sans rapport avec le théâtre de l’absurde, un théâtre dans lequel des personnages se débattent et s’interrogent sur leur propre liberté. Ainsi le personnage d’Omar, qui tâche d’échapper aux mécanismes asservissants du pouvoir aussi bien qu’au fanatisme aveugle des Assassins, ne cesse de prêcher la liberté et la responsabilité ; tout au long du livre, il est le seul à clamer que le monde a été créé pour donner un cadre à notre libre-arbitre, sans lequel rien n’a plus de sens. Mais au fil des pages le registre graphique de la miniature ne cesse de saper son discours : Khayyam affirme que l’homme est libre mais la mise en page elle-même l’encadre, le miniaturise, et semble le contredire ironiquement.

Après l’assassinat du vizir, c’est le calife lui-même qui est égorgé dans son palais. Privé de ce Malik Shah qui le protégeait et offrait à ses propos et ses conduites trop libres un asile inespéré, Omar Khayyam doit fuir la cour, abandonner sa maîtresse, pour échapper aux tueurs qui veulent se débarrasser de cet impie. Son errance le conduit inévitablement vers Alamut, la forteresse qu’occupent Hassan ibn Sabbah et ses tueurs fanatisés au sud de la Caspienne. Il assiste alors à l’endoctrinement des tueurs de Hassan : drogués, ils sont introduits dans un jardin caché où les accueillent des prostituées, du vin, de la musique. C’est le souvenir de ce simulacre du paradis, censé incarner pour eux le jardin éternel qui les attend après leur mort, qui les pousse ensuite à exécuter le sourire aux lèvres les ordres de Hassan. Toute la scène est une mise en abyme : du haut des remparts d’Alamut, Hassan et Omar sont les marionnettistes qui contemplent en contrebas le jardin où une jeune marionnette fanatique est soumis à l’illusion paradisiaque qui en fera un tueur dévoué. Pendant quelques pages, la composition même de chaque planche rend visible le dispositif théâtral qui se joue de la liberté que défend Omar. Nulle transcendance, nulle sacralité dans cet endoctrinement : Hassan lui-même n’est religieux que par calcul, et l’avoue sans détour à son ancien ami : « nous sommes d’accord sur un point : notre unique destin est de finir en poussière. Par conséquent, la seule chose qui compte est la façon dont nous passons le temps qui nous est imparti ». Le fanatisme est lui aussi un trucage, un décor de théâtre, un élément de l’illusion que le maître des Assassins entretient auprès de ses hommes de main ; mais cet aveu scelle le destin d’Omar lui-même. En effet, dans l’illusion de paradis qu’a disposé pour eux Hassan, les Assassins jouissent des femmes, de la poésie et du vin que goûte aussi Omar dans sa vie terrestre. Comment pourrait-il ne pas songer alors que ses plaisirs sont eux aussi agencés par un marionnettiste sans scrupule, et que le libre-arbitre qu’il défend n’est à son tour qu’une illusion, un décor de théâtre ?

Avec le Sourire des marionnettes, Jean Dytar renoue avec la logique de la parabole : une fable colorée et imagée enveloppe une réflexion sur le libre-arbitre et l’action, qui interroge à la fois les représentations du sacré, les conflits de la foi et de la raison, et la méditation sur le pouvoir. Jamais le livre de Dytar ne donne de réponse à ces questions : au contraire, il les nourrit et les croise de sorte qu’aucune réponse univoque ne puisse s’imposer. Et, tandis que les personnages s’affrontent et se débattent, c’est la beauté même du monde, ses couleurs et ses formes, qui semblent ironiquement commenter les questions métaphysiques qui conduiront inexorablement chaque personnage à sa mort. Après cet hommage aux miniatures persanes, qui célèbre une des plus anciennes cultures du livre illustré, Jean Dytar s’attaque désormais à un autre cadre, historique et graphique, celui de la Venise de la Renaissance. On attend impatiemment le nouvel acte de son théâtre : pour un premier livre, le Sourire des marionnettes est un coup de maître.

Site officiel de Delcourt (Mirages)
Chroniqué par en mai 2010