Dorénavant encore

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Au festival d’Angoulême, cette année, on parlait d’un jeune auteur, Brecht Evens, déjà salué deux ans auparavant du Prix de l’Audace. A l’exposition «la boîte à Gand», sur la bande dessinée flamande, on pouvait découvrir nombre de ses dessins. Séduit par son travail de la couleur, par l’énergie pétillante qui anime ses toiles, j’ai acheté son dernier album Les Amateurs et j’ai fait la (longue) queue pour obtenir une jolie dédicace. Rentré chez moi, j’étais donc tout prédisposé à n’en penser que du bien. Mais au fil de la lecture, le mirage visuel s’est comme évaporé. Ce n’était pas l’histoire qui me décevait (amoureux des nouvelles de Tchékhov, je sais que l’on peut faire grand avec du peu) mais le récit, la façon de raconter. Une succession facile, un flux pas vraiment pensé d’images. Elles étaient certes parfois pleines de poésie mais leur richesse interne se dissolvait dans le vide entre elles.

Décidément, la bande dessinée a encore du chemin à parcourir. J’étais venu à Angoulême pour accompagner Barthélémy Schwartz qui publiait à l’Apocalypse[1] son premier album, Le Rêveur captif. Ce télescopage entre les deux livres, celui d’Evens et celui de Schwartz, m’a contraint à revenir sur l’héritage de la revue Dorénavant[2] que j’avais créée avec Schwartz en 1986 et dont il a été le fer-de-lance. Que reste-t-il de cet héritage ? Nos idées de Dorénavant ont-elles encore une actualité ?

On peut considérer a posteriori Dorénavant comme une fusée à trois étages. Elle n’a pas été pensée ainsi, tout était intrinsèquement associé et cohérent mais le temps a comme déconstruit notre discours en phases.

Le premier étage était la critique de la mainmise marchande sur la bande dessinée. Dans les années 80, les éditeurs indépendants étaient rares et encore tout récents. La bande dessinée commerciale imposait ses normes et son idéologie, l’idéologie «bédé». Vingt-cinq après, le paysage a considérablement évolué. Ce qui existait continue d’exister mais, à côté, une myriade de maisons d’éditeurs – et d’auteurs – ont surgi et ont créé un dynamisme, une vitalité stupéfiante. Il suffit de comparer, au festival d’Angoulême, le pôle de la bande dessinée traditionnelle et commerciale avec celui du «Nouveau monde» (c’est l’appellation choisie par les organisateurs) pour se rendre compte d’où se trouve vraiment la vitalité du festival.

Le deuxième étage concernait davantage l’expression graphique. En multipliant les références extérieures au monde de la bd, qui se résumait alors en France à la ligne claire, à l’école réaliste (Gir, Hermann…) et à quelques auteurs qui travaillaient le noir et blanc (Hugo Pratt, Tardi, Comes, Munoz…), nous voulions créer un appel d’air. Nous allions être entendus : quelques années plus tard, Jean-Christophe Menu, par ailleurs lecteur attentif de Dorénavant, créait la maison d’édition l’Association qui allait changer en profondeur le paysage de la bande dessinée, notamment dans sa dimension graphique. Aujourd’hui, la diversité, la liberté de l’expression graphique est fascinante et les années 1990-2000, après le désert des années 80, resteront comme probablement un âge d’or de la bande dessinée.

Mais Dorénavant comprenait un 3e étage, et s’il fallait choisir (mais pour nous, tout se tenait ensemble), c’est lui qui serait le plus important. Cet étage, c’est celui de la bande-dessinée comme écriture. En dénonçant une expression qui se limitait souvent à un story-board, en invitant les auteurs à tenir compte de la spécificité de la bande dessinée comme art – qui est moins l’alliance du texte et de l’image que la compartimentation d’un espace pour créer une temporalité, nous voulions que la bande dessinée saisisse enfin toutes les potentialités de son medium. Cet étage-là ne s’est pas encore détaché de la fusée. Peut-être cela va être la grande affaire de cette décennie.

La bande dessinée comme écriture, qu’est-ce que cela veut dire ? Quand Proust, dans la Recherche raconte les visites du petit Marcel à sa tante Léonie, toujours alitée, il ne raconte pas seulement l’entrevue d’un petit garçon et d’une vieille dame. Il associe en même temps tout l’univers du bourg de Combray et surtout, par un jeu de métaphores filées, il place le lecteur insidieusement, non sans humour et gourmandise, à l’intérieur … d’un chausson aux pommes. L’écriture, c’est le tissage de plusieurs niveaux de lecture, c’est la création d’une épaisseur, d’un mille-feuilles sur une seule feuille. La bande dessinée, parce qu’elle bénéficie à la fois de la spatialité de la planche et de la temporalité de la compartimentation, peut aisément créer une telle densification.

C’est précisément cela qui manque à Brecht Evens. Il a incontestablement un talent graphique. Mais il use toujours de la même matrice de récit – une matrice linéaire à un seul niveau, sans densification, sans jeu d’épaisseur. Il fait de la bande dessinée extensive. C’est d’ailleurs une caractéristique de cette nouvelle bande dessinée : elle est souvent volumineuse.  L’auteur est animé d’une envie de dire des choses mais usant toujours de la même matrice élémentaire, il juxtapose les images puis les planches.

Par comparaison, Le Rêveur captif de Schwartz se construit sur une véritable écriture. Dans une seule planche se croisent plusieurs pistes. Comme Spiegelman qui, dans Maus, rapporte «les conditions du récit en même temps que le récit»[3], Schwartz raconte son cycle de rêves et en même temps les conditions de ses rêves, son contexte familial, social, géographique, auxquels s’ajoutent les références à des écrivains, des penseurs, des dessinateurs. Et lorsqu’il aborde la «situation du rêve», il nous plonge en même temps dans l’univers graphique des situationnistes, dans leur discours aussi, avec une mise à distance et un brin d’humour. Le mot essentiel, c’est «en même temps». Le mille-feuilles est là. Comme Proust, Schwartz densifie son récit. Et le plaisir du lecteur, gourmand et gourmet, peut enfin être satisfait.

Certains diront que ce n’est plus de la bande dessinée. Fidèle à Dorénavant, je dirais plutôt que c’est enfin de la bande dessinée.  Puisse Brecht Evens – et tous les autres graphistes talentueux comme lui – remettre en cause la matrice qu’ils utilisent et repenser leur medium comme écriture.

Notes

  1. La nouvelle maison d’édition de Jean-Christophe Menu.
  2. Sur Dorénavant, voir : «Dorénavant / dorénaprès», l’Eprouvette n°2, L’Association, 2007. Et également Généalogie d’un interdiscours sur la bande dessinée.
  3. Art Spiegelman, Métamaus, p.208, Flammarion 2011.
Dossier de en mars 2013
  • Derik Badman

    I hope you’ll excuse my hasty translation of an excerpt from this post. I wanted to share it with English language readers: http://madinkbeard.com/archives/comics-as-ecriture-balthazar-kaplan

  • Victor Hussenot

    Merci! ca fait du bien!

  • Morvandiau

    Content de lire cette analyse d’un des responsables de Dorénavant (que j’ai moi-même eu le plaisir de découvrir via la revue Éprouvette). Cependant votre hypothèse (« Peut-être cela va être la grande affaire de cette décennie. ») oublierait-elle les (dorénavant) nombreux auteurs qui travaillent ou ont déjà travaillé sur les spécificités du médium sans attendre cette nouvelle décennie ? En vrac, et de façon non exhaustive, on pourrait citer Pierre la Police, Dominique Goblet (en particulier son formidable « Chronographie »), Chris Ware, Willem, le très bon dernier Tardi ou encore, par exemple, une partie du catalogue de la 5e couche…

  • Sébastien Conard

    En grandes lignes d’accord avec l’analyse de Kaplan. C’est bien l’oubli du récit qui hante la bd actuelle, tant elle est ‘visuelle’. Benoît Peeters l’indiquait dans son ‘Case, planche, récit’: l’évolution vers les grandes pages tabulaires risquait de sombrer dans le tape-à-l’oeil. Thierry Groensteen notait, lui, dans son ‘Système de la bd’ l’autonomisation visuelle de la bande dessinée. Cet enrichissement graphique l’emporte souvent, en effet, du narratif, du scriptural etc.

    * Mêmes remarques à propos du dernier d’Evens: http://www.rektoverso.be/artikel/alles-voor-het-oog-over-de-liefhebbers-van-brecht-evens

    * En sa faveur: l’accent sur l’écriture, le réseau, la temporalité, la mémoire etc. sont des aspects bien plus présents et évidents dans la sphère anglo-saxonne et francophone. A mon avis, la bande dessinée néerlandophone, et plus spécifiquement la tradition flamande, est bien plus attachée à l’illustration d’un côté (voir la qualité des livres pour enfants) et le cartoon et le strip « humoristique », avant tout familial (la veine de Willy Vandersteen, Marc Sleen etc.) Il va de soi que dans une zone linguistique aussi réduite des productions culturelles aussi restreintes (voire marginales) que la narration graphique se permettent rarement un public plus ciblé (par exemple: le lecteur littéraire.) A tort, évidemment…

    Bien à vous,

    Sébastien

    http://sebastienconard.blogspot.be/

    http://imprimitiv.com/

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