La littérature selon monsieur Mahler (admiration)

de

Adapter Thomas Bernhard, c’est le traduire ou plutôt le transformer. Adapter de la littérature en bande dessinée (même en « roman graphique ») est une gageure, mais c’est devenu banal, bien que ça ne soit pas nouveau. La bande dessinée avait (longtemps eu) besoin de cette caution de sérieux d’illustrer le grand œuvre littéraire pour le rendre accessible, en tendant la plupart du temps vers le naturalisme, vers le scolaire (pauvre Proust !), vers l’anecdotique (vers le moche).

Avec Nicolas Mahler, rien de tel. Il installe son petit théâtre composé de riens du tout, mais des riens du tout d’une précision absolue et puisque Thomas Bernhard écrivit avec ardeur pour le théâtre, l’idée de mise en scène n’est pas a priori incongrue. Il va donc traduire Thomas Bernhard avec son écriture simple et sophistiquée, celle qui composa Flaschko ou Kratochvil, ou les exploits dérisoires de Niki Lauda, un héros autrichien. Peu de notes, mais chacune à sa place sur la partition. La finesse du mécanisme de l’horloge bernhardienne est respectée, à une nouvelle échelle. Depuis, Mahler a fait sien Musil, avec le même brio, la même économie, et un sacré culot devant ces deux mille pages mythiques (François Ayroles n’avait-il pas réduit Proust en six cases ?), et en octobre 2015 est sorti chez Suhrkamp Partyspass mit Kant, qualifié de  « Philosfunnies ». Citons aussi Alice in Sussex, preuve supplémentaire que les grands textes n’intimident pas suffisamment Nicolas Mahler pour le dissuader de relever le défi, même si dans le cas d’Alice, la mettre en images fait partie d’une tradition instaurée dès l’origine, parfois même un passage obligé. (Espérons qu’ils se verront traduits prochainement en français.)

Thomas Bernhard est un monstre sacré de la littérature (même si “sacré” ne lui va guère au teint), son caractère n’était pas commode, il savait se faire des ennemis, il savait interdire qu’on jouât ses pièces en Autriche, il savait recevoir les prix qu’il n’avait pas refusé pour le plaisir d’expédier leurs quatre vérités à la figure de ceux qui avaient pris le risque de l’honorer. L’érection d’une statue ne doit pas être une formalité, où chacun peut exprimer sa fierté, elle peut s’abattre sur ses commanditaires, incarnant son modèle au-delà des prévisions. Ne nous arrêtons pas à savoir si Thomas Bernhard aurait autorisé cette transcription (ce terme musical semble le mieux fondé), Mahler est son compatriote, mais ça n’aurait pas été un avantage à ses yeux vu ce que Thomas Bernhard pensait de sa patrie, et surtout de ses compatriotes. Le nom de Mahler l’aurait intrigué, sûrement, lui qui étudia au Mozarteum de Salzbourg, lui qui évoqua Glenn Gould dans Le naufragé (il est toujours question de naufrage chez Thomas Bernhard). Gustav Mahler n’est pas convoqué dans Maîtres anciens, c’est Beethoven qui s’y colle, Viennois d’adoption, le démiurge, l’indiscutable. Mais Nicolas Mahler n’est pas un Autrichien de carte postale (comme Gustav, les nazis le lui avaient rappelé rétrospectivement), il ne répond pas à sa définition étriquée (la petitesse d’esprit que l’Autrichien Thomas Bernhard vouait aux gémonies, celle des Autrichiens satisfaits de leur obligation à se soumettre au nazisme — lui qui préférait l’Italie du Tintoret, et son climat bienfaisant pour ses poumons malades). Maîtres anciens est un texte humoristique, vachard, énorme de mauvaise foi, qui ne ménage pas ses cibles. Mais là n’est pas le véritable sujet, quand Reger s’installe chaque jour devant l’Homme à la barbe blanche du Tintoret, son acrimonie, sa férocité, authentiques, définissent le climat, voire le paysage, pour mieux saisir l’essentiel : le chagrin. Thomas Bernhard c’est une manière d’écrire qui lui est propre, litanique, obsédante, formée de boucles, au rythme tendu, voire irrespirable si on ne sait pas respirer avec lui, dans son souffle.

Nicolas Mahler a choisi la pleine page comme mesure de case, à la taille du musée d’art ancien, les quelques rares scènes découpées en petites cases subdivisent cet agencement, pour changer de rythme à l’exemple de la séquence avec Heidegger, époustouflante de drôlerie féroce chez Thomas Bernhard pour signifier le ridicule, plus silencieuse chez Mahler, plus retenue, sur le fil du rasoir où les petites cases répétitives traduiraient la mesquinerie du personnage, où Heidegger est entier dans les trois traits en guise de moustache coincée sous le nez, ses pantoufles et son bonnet de nuit. Ahurissant. Outre savoir traduire la prose bernhardienne (établir un dispositif qui ferait oublier son irréductible nature littéraire originelle), le défi était aussi de montrer, donc de représenter les œuvres d’art qui font l’attrait du musée d’art ancien de Vienne, à commencer par l’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Eh bien, Mahler reste dans sa manière, ce même trait allusif, incisif, et s’ils en imposent, ces tableaux de maîtres anciens, c’est par leur taille, par leur surplomb, voire par leur prétention. Nicolas Mahler se faufile dans ses dessins, reconnaissable car on l’a déjà vu ainsi, longue tige myope à long  nez, à commencer par L’Art selon selon Mme Goldgruber (insulte), titre évidemment bernhardien, et au ton qui le rappelle, sans jamais l’imiter.

Mahler est là, mais est-il pour autant le narrateur ou seulement le témoin respectueux du récit de Thomas Bernhard, qu’il écoute, se glissant dans son costume pour endosser modestement son rôle, comme s’il s’autorisait un regard supplémentaire à ceux déjà proposés par Thomas Bernhard, où chacun observe l’autre (et y est attentif). Mahler a installé ses miroirs, il observe donc Thomas Bernhard qui observe Irrsigler le gardien, qui écoute Reger, qui observe l’homme à la barbe blanche du Tintoret (qui regarde Reger, etc. ?). Et nous, lecteur, observons le tout. L’avatar de Nicolas Mahler reste en retrait, avec respect, n’étant là que pour nous le rapporter, à nous autres complices qu’il s’est choisis (un lecteur est un individu, jamais un élément d’une foule) pour un tête-à-tête. Rarement entend-on que Thomas Bernhard émeut puisqu’il ne fait rien pour, ce serait si kitsch, il déteste le kitsch, ce mot trop autrichien. Il préfère passer pour un butor, un misanthrope, faire la gueule, et que les bien-pensants le voient comme un traître ou un excentrique, mais Le Neveu de Wittgenstein n’est-il pas le plus beau livre sur l’amitié qui soit ? Mahler émeut aussi, donc, sans ajouter une once de pathos, bien sûr, on pouvait lui faire confiance. Il réussit sous un mode comique à restituer ce qui sourd du texte comique de Thomas Bernhard. Émouvoir avec le comique, c’est l’élégance en soi.

[Ecrit pour le dossier du Gorgonzola n°21, cet article n’y était pas paru suite à un malentendu. Erreur ici corrigée]

Dossier de en janvier 2017

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