Adôrables putains
Le personnage principal du livre de Perrine Dorin est un groupe, un quatuor de minettes branchées. Letta, Ariane, Mireille, Dalila : quatre filles, quatre copines de classe, affamées de shopping, vaguement kleptomanes, qui s’épaulent pour grandir dans le vide affectif de leurs parents démissionnaires. Voilà, pourrait-on penser, les bases solidement posées pour une longue pyjama-party qui va déambuler le long des allées surpeuplées des émois adolescents et des confidences sussurrées. Et pourtant non.
Si l’on suit les quatre greluches dans les épisodes de leur vie quotidienne, sorties en boîte et grands magasins, conversations nocturnes et crises de larmes, c’est avec une tension permanente : ces quatre petites jouent aux grandes, et leur jeu est sérieux. Elles rabattent à quatre des caves mariés, demi-chauves, ahanant d’excitation devant le spectacle cyniquement calculé de leur fraîcheur à peine nubile ; elles jouent aux gazelles pour chasser de vieux lions, qu’elles ramènent dans leur appartement, qu’elles baisent, et qu’elles jettent ensuite après leur avoir soutiré leur fric.
Adôrables putains, c’est donc l’histoire de ce quatuor cynique qui, sur la corde raide, comble le creux atroce de l’existence en renonçant à l’amour avant même d’y avoir goûté. Fusillées par une génération de quinquas eux-mêmes incapables de la moindre affection, les quatre filles tournent le dos à l’âge adulte. Elles prennent au sérieux les règles faussées de ce jeu débile : fric, fringues, séduction permanente de la jeunesse, si ce sont là les codes de la société, elles offriront à la convoitise des bonshommes ce spectacle de leur jeunesse, à consommer sur place. Intelligentes, jolies, cyniques, désemparées, elles affrontent avec légèreté ce choix pas léger du tout, ce jeu qui n’en est plus un. Elles n’ont trouvé pour tâter de la vie d’adulte que la solution de se laisser tâter par des vits d’adultes, conscientes de la gravité de leur choix, aspirant même à cette gravité pour lester une existence sans chaleur.
Cette gravité (au sens propre : ce poids, cette lourdeur) transforme instantanément le portrait de groupe des jeunes filles en fleur en diagnostic implacable. Voilà ce que l’on promet aujourd’hui, ce que l’on offre, ce que l’on échange, ce qui vaut. Perrine Dorin travaille cette histoire en trames, en esquisses brouillonnes, dans des scènes sans mouvement, comme des collages de polaroïds. Parfois le dessin se fait hallucination, et s’enferre dans un détail, un répondeur, un oeil, la pluie, les lumières, qui occupe toute la planche en grandes trames gémoétriques et pixellisées. Parfois c’est une page de catalogue où les quatre filles se choisissent une apparence, encore un collage, qui souligne les marques, les tissus et les prix, entourant les silhouettes rêveuses des filles d’une barrière de fric et de consommation collective qui fait un peu froid dans le dos.[1]
Perrine Dorin cherche le croquis figé, les trames plaquées, et les planches sont saturées de gribouillages et de paroles (dialogues, bande-son, conversation emmêlées, où la multiplication des polices mécaniques vient typographiquement souligner la cacophonie qui se joue dans les têtes). Du brouhaha futile se dégage l’émotion réelle, le cœur battant et la gorge serrée de ce jeu de grandes ; mentons encore ronds, silhouettes sapées et fines (on dirait parfois presque le Kiraz des Parisiennes), les quatre filles draguent le péquenod, se déhanchent en cadence, se remettent du gloss, se confient leurs misères et se serrent les coudes. Elles sont fines, dans tous les sens du terme : elles parlent vite et léger, entrecoupant les références people et les citations cultivées, sans s’arrêter, pressées de résumer les choses et de les renvoyer à leur glamour fané ; elles utilisent des expressions toutes faites, des codes, des syntagmes figés par les habitudes, des inventions de langage à elles ; elles existent par le langage, comme si les copines d’Agrippine avaient tout d’un coup décidé de faire les putes pour survivre au monde qu’on leur propose.
Autour d’elles, traversant les épisodes, jamais montrée, la chose : la prostitution, le contact concret de leurs peaux impeccables avec le cuir tramé des «zèbres» avachis que le dessin de Perrine Dorin assassine de loin en loin. Le fait même qu’elles baisent contre de l’argent, qui donne son titre au livre, n’est jamais montré : les cadrages refusent l’obscène, frôlent les corps mais coupent l’essentiel, laissant la parole à la voix off, qui dévide en litanie des descriptions distantes et ironiques, cruelles et effraytées, comme si on ne pouvait assister à ces scènes que par le détour du regard des filles.
Pas un sexe n’apparaît dans ces scènes qui s’interdisent de montrer le cul : ça n’est pas le sujet, ça n’est pas l’image cherchée, c’est seulement l’ambiance, l’odeur du livre, une atmosphère de parfum chic et de transpiration qui rôde à la lisière de chaque page, et qui donne son corps à cette histoire qui aurait pu être anecdotique par fausse crudité. L’intelligence du livre, c’est de refuser l’ornière de la représentation de ce dont il parle.
Perrine Dorin ne veut pas produire la fascination inévitable de la pornographie, la vision des corps tripotés, consentants, réservés et offerts à la fois, qui aveuglerait le lecteur.[2] Elle choisit intelligemment de taire ces images-là, de tamiser cette lumière trop crue, qui n’est qu’évoquée indirectement, et qui laisse se déployer les sentiments plus fins et plus compliqués de son quatuor de personnages. Par petites touches, dans le catalogue des beaux habits hors de prix, ou dans l’amitié grave des filles, ou dans les bribes de leurs histoires familiales glacées, elle s’arrange pour que filtre le dénuement et l’inquiétude d’un jeu qui n’en est pas un.
Peu à peu, au fil d’une construction délibérément hachée, et par un dessin volontairement sans apprêt et sans séduction facile, une voix off s’impose, qui n’est la voix d’aucune des quatre filles, mais plutôt leur voix commune, leur monologue intérieur, léger et cynique, superficiel et grave. Elles sont consentantes, conscientes, solidaires, nul autre ne les force que le monde comme il va.
Le livre refermé est comme elles : il laisse un souvenir impalpable et diffus, un curieux mélange de légèreté et de gravité. Adôrables putains est anodin et profond, et mérite la relecture, ne serait-ce que pour mesurer la maîtrise de cette construction cahotique et bancale dans laquelle émerge par petites touches le portrait effrayant d’une époque. La situation est désespérée, mais pas grave : très logiquement, le livre qui la décrit est profond, mais pas important. Bel exercice sur le fil du rasoir.
Notes
- L’ombre de Patrick Bateman se glisse fugacement entre les slogans, arrachant au passage l’étiquette du trench de cuir rose signé Bluberry. On a des lettres, chez du9.
- De ce point de vue Perrine Dorin fait le choix inverse de celui d’Aurélia Aurita : Fraise et chocolat a cherché la plus grande franchise du sexe, mais s’est trouvé piégé dans la monstration des corps, qui ravale inexorablement l’économie des c£urs au rang d’épiphénomène.
l’autre bande dessinée

Super contenu ! Continuez votre bon travail!