Gentleman Jim

de

Jim Bloggs est «Monsieur Pipi» dans des toilettes municipales, partie messieurs (gentlemen). Mais cet emploi commence à lui peser. Il le fait depuis des années, il aimerait changer, faire quelque chose qui lui offre des opportunités, le mette à l’épreuve, quelque chose qui lui permettrait de laisser éclater sa personnalité. Il lit (difficilement) son journal, regarde les petites annonces, et se verrait bien dans la Royal Air Force, artiste peintre à Paris, ou bien cadre supérieur dynamique d’une multinationale, comme dans les publicités.
Le problème est qu’il n’a aucun de ce minimum exigé qu’est un diplôme. En regardant la télé, il se dit que le métier de cow-boy est fait pour lui. Sa femme serait entraîneuse dans un saloon, ce serait parfait. Il se renseigne. Mais aller au Texas coûte très cher et il n’a pas d’argent non plus. Grâce à une libraire et fort de ses nouvelles frustrations dont il n’avait pas l’habitude, la révélation lui vient d’un livre, il sera bandit de grand chemin, comme le héros au même prénom du roman intitulé «Gentleman Jim the Highwayman».
Là encore, trouver une épée, un pistolet, un chapeau ou un cheval n’est pas simple. Mais il se débrouille, ce qui lui apporte d’autres problèmes, d’une nature qu’il ignorait pour être resté depuis toujours à la place que la société lui accordait.

Publié pour la première fois en 1980, longtemps indisponible, ce livre apparaît pour certains, par la mélancolie et critique sociale qu’il sécrète, comme un des tout premiers «graphic novels».
Pourtant il fut avant tout un livre dit «pour enfants» et fut publié comme tel dans les pays anglo-saxons. Même en France, ce ne fut pas un éditeur spécialisé dans la bande dessinée qui le publia, et les Briggs en général ont longtemps été plus facile à trouver dans les librairies spécialisées jeunesse que dans celles consacrées à la neuvième chose.
Au-delà d’une association systématique somme toute assez banale du jeune public avec la bande dessinée, et du fait que contrairement à la France à la même époque, l’Angleterre considérait moins qu’ailleurs les comics comme pouvant être une littérature comme les autres et/ou s’adressant aux adultes, on retrouve dans Gentleman Jim des structures et des thématiques propres aux littératures pour la jeunesse, à la fois édifiantes et dans l’ambiguïté du «tu comprendras plus tard».[1]

Gentleman Jim est un livre pour enfants parce qu’il leur dit qu’ils sont à l’âge des choix et des possibles pour quelques longues/courtes années ; parce qu’il montre les limites entre s’imaginer soi et l’imaginaire en soi ; et parce qu’il susurre qu’il faut apprendre, se distinguer des parents, ne pas devenir un vieux bébé. Il est un livre s’adressant aux plus jeunes parce qu’il met en distance le monde adulte, pour dire qu’ils la combleront un jour, sans s’en rendre compte dans le pire des cas.
Gentleman Jim est aussi un livre pour adultes car il parle d’échec, de la mélancolie du temps qui passe si vite et des contraintes trop pesantes sur les projets essentiels, voire vitaux. Quasi trentenaire maintenant, il montre aussi, en filigrane, une époque qui venait d’avoir pour contre-poids à cette pesanteur étatique dont Jim fait les frais, l’idéologie libérale personnifiée alors par Margaret Thatcher, aujourd’hui souvent perçue comme le symbole politique d’une forme d’excès inverse. Comme toute œuvre, ce livre se double de cette ombre de significations tenant à l’esprit du temps, à son incarnation ou à son passage.[2]

Briggs avait peut-être perçu ce changement et la fin qu’il suggère. A sa manière, il fait de Jim un Don Quichotte d’un XXe siècle finissant. Aujourd’hui, le livre pourrait d’ailleurs commencer par cette phrase : Dans une ville d’outre Manche, dont je ne saurais me rappeler le nom, vivait naguère un gentilhomme…[3] Gentleman en anglais, Jim de son prénom, sans nom ni particule, dans l’anonymat donc, mais comme un justicier se masquant. Il n’est pas hidalgo, mais en bas de l’échelle sociale,[4] de cette noblesse qui est d’avoir gardé un optimisme intact, la volonté de continuer en ayant le nez dans le caca, non pas comme si de rien n’était, mais parce que rien, pas grand-chose justement.
Certes, il ne peut le dire, voire le penser. Il n’a pas les mots ni les facilités de lecture et d’élocution que valident officiellement certains diplômes. Il est innocent comme on le dit gentiment de certains idiots, fou, doux bête, gentil (homme) comme tout.[5] Il vit dans son monde qui n’est pas intérieur, mais l’intérieur d’une petite maison, de son confort s’épanouissant par la garantie d’un travail et l’amour fusionnel de sa femme. C’est cela sa folie, ce confort. Et elle devient dangereuse quand elle se contamine d’imaginaire. La société la remarque alors, et prend conscience de la sienne, bien plus vaste, peut-être universelle.

Le soldat, l’artiste, le cadre supérieur, le cow-boy, tous vainqueurs, que ce soit de l’Histoire, des arts, du capitalisme ou de la nature. A tous, Jim préfère celui qui affronte la société, la change par la pointe de l’épée, donnant aux pauvres ce qu’il prend aux riches. Il préfère celui qui semblerait avoir échoué puisque lui, Jim, est pauvre, mais qui est peut-être le plus glorieux de tous en faisant comprendre ce qu’est la richesse.[6]
A quoi servent tous ces héros ? A trouver sa place dans la société ou à rester à sa place dans la société ? Exemples à la fois asymptotiques et cathartiques, Jim aura fauté pour avoir voulu en faire une réalité, ou bien pour ne pas avoir su le faire.[7] Mais, aujourd’hui encore, la question reste entière : est-ce lui le fautif ? Ou, en des termes outrepassant ce livre : est-ce lui le coupable ?

Notes

  1. Une ambiguïté qui rend lisible ces livres aux adultes, qui rappelle aussi que les livres pour enfants sont fait par des adultes, avec leurs humeurs et préoccupations plus ou moins conscientes (ici Briggs sortait d’une crise personnelle, par exemple). Un livre destiné aux enfants les forme/informe pour l’avenir, qu’il soit trivial et le plus immédiat possible (aller sur le pot), à celui plus lointain du choix d’un métier par exemple, le fameux «Quand je serai grand…». Phrase, notons-le, que ne peut prononcer Jim même s’il envisage l’avenir de cette manière, car déjà grand (adulte), voire moins que grand (socialement, par son âge mûr, etc.).
  2. Gentleman Jim se lit aussi à l’aune d’albums qui lui ont succédé, en particulier Ethel & Ernest, belle biographie des parents de Raymond Briggs. Certain y voient la part sombre d’Ethel & Ernest. Reste une différence de taille qui a mon sens éloigne de cette interprétation : Hilda & Jim, eux, n’ont pas eu et ne pourront avoir un enfant.
  3. Don Quichotte débute ainsi : «Dans un village de la Manche, dont je ne saurais me rappeler le nom, vivait naguère un gentilhomme…».
  4. Là où l’on recueille ce qui est rejeté, ici le déchet du corps masculin, ses rebuts. Aspect renforcé par l’architecture «souterraine» de ces toilettes, d’où Jim sort la tête en couverture.
  5. Mais quel est donc ce tout qui serait si gentil ?
  6. Jim prendra, entre autres choses, conscience qu’il est un expert en son métier.
  7. Pas assez riche, grand, intelligent, etc.
Chroniqué par en octobre 2008

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