Les Voisins Musiciens
C’est une fenêtre qui s’ouvre qui fera case. Elle n’est pas ouverte sur le monde mais s’ouvre à celui d’où vous regardez, qui, selon votre point de vue ou votre humeur, sera intérieur ou extérieur. Un peu voyeur plutôt que regardeur, vous êtes pourtant bel et bien regardé d’un regard d’enfant ouvrant cette fenêtre, mais sans être vu, comme faisant partie du monde ou du décor dont vous ignorez la situation véritable. Invisible par conséquent, vous êtes comme le temps puisque vous tournez les pages, ces espaces où ici tout se passe.
La première page tournée et c’est l’espace qui grandit. Deux pages, deux fenêtres dans cette étrange et paradoxale topique du codex où un verso, au gré de la tournure qui vous motive, place ces ouvertures en vis-à-vis quelques instants et en à-côté parallèle véritablement. En façade, vous avez ces deux ajours, un pour chaque œil. Ce n’est pas louche, cela donne du relief,[1] et cela vous révèle plus certainement lecteur/lectrice.[2]
Chef d’orchestre de la diégèse, vous donnez le rythme à la tournure[3] du récit. Il ne s’agit plus de voir sans voir mais de tendre le regard comme on tend l’oreille pour écouter ce monde muet qui ne fait pas silence. Regardons et écoutons ce petit garçon violoniste à sa fenêtre de la page de droite et voyons la musique qu’il joue. Oui, voir la musique, en couleur dans cette façade faisant séparation (partition) noir et blanc, dans les tonalités grises du plomb dont on dessine. Ronde comme une onde à la surface d’une mince membrane d’eau miroir, le son d’un violon se déploie en des tonalités bulles[4] allant d’un jaune joyeux au rouge emporté et disharmonique, éclatant sans éclats.
Pourquoi cette musique solo du jeune garçon ? Pour l’appartement d’à côté, en senestre, vide de ce qu’il connaissait, se remplissant d’une vie qu’il devra connaître. Et celle-ci, alors qu’il joue, prends les traits d’une petite fille à sa fenêtre et se révélant musicienne elle aussi. Quand il termine elle reprend d’un bleu rafraîchissant, donnant un la sans accent grave. Rien de lourd, rien de pesant dans cette plombagine. L’on s’y aperçoit et la musique annule distances et hauteurs, où plutôt les fait siennes. Un dialogue, un duo peut s’instaurer. Et de là, la couleur se porte au monde et le transforme l’espace d’un instant, en double pages n’en faisant plus qu’une.
Les voisins musiciens rappelle avec une intelligence amusée cette problématique des récits muets qui, s’ils ne pratiquent pas la parole et ses retranscriptions écrites pour s’exprimer de manière universelle, ne sont pas pour autant silencieux et peuvent instaurer autrement des dialogues.[5] En se jouant de l’universalité musicale et de la synesthésie, Shibuya Junko en montre avec virtuosité une des possibilités.
Ajoutons à cela l’idée de la fenêtre pour case, de la double page faisant alors morceau de façade d’immeuble, donnant au livre une architecture littérale et l’idée d’un décor qui se donne à lire — un peu comme on le dit d’un paysage — pour in fine, révéler cette bulle de l’intime qui se construit[6] au-delà de soi, en s’étendant, se croisant ou se mêlant à celle de l’autre.
Notes
- Parallaxe.
- Les deux images côte à côte sont à la fois parallèles et dans un léger décalage temporel, instauré à la fois par le sens de lecture (de l‘ouvrage dont on tourne les pages mais aussi par le balayage de gauche à droite du regard) et la présence de la pliure du livre. Un jeu délicat et ambigu qu’use à merveille l’auteure.
- De pages.
- Cercle en trois dimensions, car nous sommes dans une architecture.
- Avec l’image d’images dans des bulles par exemple.
- Ici doublement puisqu’en enfance.
l’autre bande dessinée

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