Logique Industrielle Comix

de

A l’heure où le massacre de l’œuvre de Jacobs continue sur Canal+ toujours pour les même raisons de marquetique pourrie, il est bon de revenir sur la sortie de L’affaire Francis Blake.

Partout on en a parlé. Télérama l’a prépublié et Libération en a fait l’article (sa couverture aussi). Mais quoi ! Personne pour expliquer, critiquer. La bande dessinée est indigne de ça ? Aucun pour poser la seule question essentielle :
Ce nouveau Blake et Mortimer est-il indispensable ? est-il lisible ?
Réponse et explication sans pincettes ici, là, maintenant.

Disséquons la machine ami lecteur ; lectrice mon amour.

Étape n°1 :
Au départ la volonté marketing (stagnation des ventes de Jacobs). Ensuite la question (pour des réponses au problème originel) :
Qui choisir pour faire une suite à Blake et Mortimer ? [1]

Tout d’abord faire appel au scénariste le plus connu de la «Bédé» (synonyme du plus vendeur…), le plus prolifique (laissant ainsi croire qu’il est surdoué), pouvant par l’âge être le fils de Jacobs (fils spirituel mais qui aura tué évidemment le père, ce qui permettra de naviguer entre l’idée de tradition et de progrès dans le dossier de presse) et enfin ayant vécu et lu Jacobs dans Tintin (Le label indispensable, l’auteur pourra dire j’y étais. Pourra dire nostalgie. Idée de plaisir et d’hommage pourront être développées dans le dossier de presse)
Pour le dessinateur il faudra qu’il soit de la tendance dite «ligne claire»[2] et qu’il ait les mêmes caractéristiques d’âge et de culture à peu de choses près. Deux noms viennent à l’esprit : Floc’H ou Ted Benoit.
Floc’H impossible, trop dandy, trop arty, trop «prise de tête». Pourrait effrayer le consommateur moyen.
Ted Benoit est plutôt loin de tout ça. Il a en plus le mérite de ne pas avoir fait d’albums depuis longtemps (albums qui ont marqué les bédéphiles qui sont alors placés en état de manque, donc en état d’acheteurs potentiels), tout en étant présent régulièrement dans l’esprit des gens à travers ses différents travaux publicitaires (le consommateur moyen aura l’impression de surprise, de découverte (idéal pour la pulsion d’achat) et l’impression de permanence, de continuité, d’où sécurité, d’où idée de tradition, de métier etc… Se résume en une phrase : «Ah c’était lui qui faisait ça !»).
Ayant travaillé dans la publicité, Ted Benoit offre une garantie de constance et d’une certaine manière d’absence d’exigence purement artistique (entre commerciaux on se tutoie, si vous préférez !).
Ajoutons encore que Ted Benoit travaille en plus lentement, ce qui est idéal pour développer l’idée de qualité dans le dossier de (et dans la) presse…

Étape n°2 :
Propositions et obligations du scénariste.
Van Hamme a une façon de procéder simple (brain-storming), disons hollywoodienne. Pour surprendre le consommateur/lecteur, il joue principalement sur la logique des contraires (aux idées/clichés majoritaires).
Exemple : L’œuvre de Jacobs est réputée misogyne ; Chlac ! j’t’y colle une gonzesse ![3] Le dernièr album s’appelait Mortimer contre Mortimer, on fera Blake contre Blake ! Jacobs faisait dans la S-F, on fera dans le policier !
Bien entendu et après sondages auprès des consommateurs/lecteurs, on gardera ce qui leur définit et leur évoque l’œuvre de Jacobs : Les années 50, l’Angleterre (Hitchcockienne, tendance Le crime était presque parfait, idéal pour une atmosphère policière), Olrik (of course), une base secrète souterraine, etc… [4]
Bien entendu nombreuses allusions aux travail et à l’univers de Jacobs (et ses amis comme Hergé). Tout cela sera de l’ordre de l’hommage et du clin d’œil.

Étape n°3 :
Le dessin avec dessein(s) (mais sans destin. Disegno).
Tout le monde vous l’a dit, Ted Benoit a imité parfaitement le dessin du maître [5] . En plus il a pris son temps (façon hypocrite de dire il(s) a/ont fait ça pour l’art et la beauté du geste, ce qui est évidemment faux) pour que ce soit parfait (mais attention le même souci de perfection que les publicitaires, qui n’a rien avoir avec l’esthétisme).
Mais il faut bien vous dire qu’il ne pouvait pas faire autrement. Mettre moins de quatre ans pour faire un album était inimaginable. Jacobs ayant la réputation d’être un maniaque perfectionniste, Ted Benoit ne pouvait pas faire autrement, sinon l’album aurait été décrédibilisé aux yeux du consommateur/lecteur.
En un mot, si Jacobs avait eu la réputation d’être le dessinateur le plus rapide de l’univers, Ted Benoit aurait été le plus rapide de l’univers.

Étape n°4 :
Conception de la couverture.
Doit être référentielle à ce qui est (ou ce qui a) la réputation d’être le meilleur dans l’œuvre de Jacobs, être classique, marquer une tension dramatique (résumer l’objet de l’histoire).
A cet égard elle est plutôt bien faite. Dominante (de la couleur) des briques et du jaune de l’éclairage, qui fait directement référence à l’album réputé être le meilleur de Jacobs : La Marque Jaune.
Référence aussi à l’Egypte (la deuxième référence absolue et incontournable) avec le petit sphinx sur la gauche. Ces deux références sont aussi un moyen de situer chronologiquement l’album dans les années 50. Le petit sphinx fait aussi référence à la tombe de Jacobs qui est mort au cas ou vous ne le sauriez pas [6]) .
La tension est marquée par le chien, un doberman, chien de camps (retranchés) depuis la seconde guerre mondiale (très proche des années 50, d’où renforcement de la chronologie) [7].
(Notons que nous pouvons ici avoir deux entités différentes : le passé et le futur. Dans notre monde ça serait impossible, dans le sens où futur et présent découlent logiquement du passé. Or le passé dans l’univers de Blake et Mortimer semble n’avoir aucune influence sur le futur et le présent. Ex : La technologie de l’Espadon à l’origine de la victoire sur «le péril jaune», n’empêche pas nos deux héros de voler dans des avions à hélices (cf Le mystère de la grande pyramide) alors que tout les problèmes liés à la reconstruction des pays semblent élucidés…))) .
Les deux personnages sont donc en danger. Blake est le bien (l’ange blond), Olrik est le mal (noir corbeau). Manichéisme franco-belge classique. Opposition (face à face) ou bien complicité (sont dans la même pièce). La fenêtre (ou le vide) qui les sépare sera l’interrogation du lecteur (au centre/objet de l’album).
Mais grain de sable dans la mécanique bien huilée. Dans le titre le mot «Affaire» fait hélas référence au plus mauvais des albums de Jacobs (selon Van Hamme et répété a tour de bras dans ses interviews). C’est en fait un très beau lapsus révélant bien le but premier de Dargaud et ses deux auteurs, faire des affaires.
Notons aussi une quasi absence de profondeur de champ. Logique car à force de manier les simulacres on obtient une couverture plate comme une image.

Étape n°5 :
Comment créer l’envie d’acheter.
Principalement par tous les points déjà soulevés plus haut.
Faire aussi un «making of» de l’album. Chose courante et démocratisé par Hollywood. Le moindre navet a son «making of». Un moyen facile et pas cher pour faire croire au spectateur qu’il est créatif, qu’il fait partie du cercle restreint de ceux qui décident. L’avantage en bande dessinée c’est qu’on peut le vendre cher et sous forme luxueuse au lieu d’en faire le simple plus d’une K7 vidéo.
Ajoutons à cela la pré-publication dans un hebdo.
Télérama était idéal car c’est un magazine de programme télé, et ce sont ces mêmes magazines TV qui se vendent le plus à l’heure actuelle (TV centre de la galaxie médiatique).
Télérama offre un second avantage, celui du mieux-disant culturel. Le très catholique Télérama (mais uniquement par ses capitaux…) a bon goût et ne fait jamais de fautes de goût (c’est ce qu’on dit). C’est sa réputation depuis dix ans. Mais quand on voit le niveau des autres hebdos, y’a pas de mal à avoir cette réputation. Au royaume des aveugles…
En dehors de diverses promos télé, ajoutons encore la possibilité de faire la une d’un quotidien nationale, Libé évidemment qui offre sa réputation de journal branché (c’était vrai y’a dix ans et déjà péjoratif) et ses unes sur les objets dans ses éditions du week-end (le profil idéal) [8] .
Enfin cerise sur le gâteau, invitation de responsables des différents et principaux points de ventes au resto pour marquer l’événement, et sortie nationale exclusive le samedi pic himalayen d’achats des ménages.

Résultats :
Commercialement : Ça a super bien marché merci, au bout d’une quinzaine de jours Dargaud faisait un deuxième tirage.
Artistiquement : Le scénario de Van Hamme est d’une platitude affligeante dont tous les rouages sont visibles [9] .
N’ayant pas créé les personnages (et se braquant uniquement sur Blake) il est complètement passé à côté de leurs caractères. Exemple : Au début de l’histoire Blake explique à Mortimer ce qu’est une taupe ou un agent double…
Je rappellerai seulement à Van Hamme que Mortimer est un physicien de première ordre (donc loin d’être con), créateur de l’Espadon, arme qui a changé le cour de la 3ème guerre mondiale, dont il est un des principaux acteurs (vétérans)… Si Mortimer ne sait pas ce qu’est une taupe c’est qu’il a régressé mentalement !
Ajoutons que la volonté (gongoriste) de refaire du Jacobs des 50’s sans en avoir l’air, fait de cet album un monceau de clichés vite lassants (même au second degré).
Ted Benoit est le seul à s’en tirer. Contrairement à ce qui a été dit, son style est très loin de celui de Jacobs (dont le trait est nettement plus fin). La scène se passant dans les landes écossaises est remarquable (je veux dire par là qu’on la remarque, un oasis de médiocrité dans un désert artistiquement stérile).
Dommage que son projet de couverture sur ce moment de l’album n’est pas été retenu (et pour cause cf exigences de l’étape n°4). La ré-interprétation des couleurs jacobsiennes (orange,violet,bleu ciel, etc…) est pas mal non plus.
L’allusion aux Sept boules de cristal (album d’Hergé dont toute l’atmosphère et l’esthétisme sont dus à Jacobs) est plutôt bien vue, même si elle n’est pas mise en valeur par le scénario [10] .
Question : quand Ted Benoit refera t-il de la bande dessinée (comme Ray Banana ou L’homme de nulle part (avec Nedjar)) ?

Pourquoi ça se vend (à donf) ?
Parce que la bande dessinée est un art populaire et (quasi)industriel, dont l’image a été fixée il y a une trentaine d’années. Les classiques qui sortent régulièrement sont plus achetés en fonction de leur place dans la collection, que pour leur histoire. La forme prime sur le fond. Le Jacobs s’achète pour compléter sa collection. Certaines personnes passent plus de temps à regarder si l’album qu’ils vont acheter n’a pas un soupçon de défauts plutôt qu’à le feuilleter. Ils savent déjà qu’ils vont l’acheter, mais vont-ils le lire… ?
Cet aspect quasi fétichiste est typique des arts populaires, et la bande dessinée n’y échappe pas. Les éditeurs le savent pertinemment et jouent là-dessus au maximum (Tee shirt, pixies, trading cards, making of, tirage de tête, posters, etc…).
Ils jouent aussi sur le fait que l’image de la bande dessinée se fixe (c’est fixé) en fonction et en proportion du tirage du nombre d’exemplaires vendus. La plus forte vente ayant été faite par Astérix et ses consorts, toute l’image de la bande dessinée se fixe en fonction d’eux et seulement d’eux. Tout le reste est anecdotique, underground.
Faire la suite de Blake et Mortimer était donc logique (industriellement) d’autant plus qu’elle était possible (Jacobs n’a pas dit «Tintin s’arrêtera avec moi» comme Hergé).

Alors ?
Il y aura d’autres albums de Blake et Mortimer.

Conclusion :
Soyez anecdotique et underground.
Ne cessez jamais d’être sceptique pour ne pas être victime des Septimus, ainsi vous échapperez à leurs méga wave (médiatique) et éviterez les albums saprophytiques.
Vous-même et la bande dessinée y gagnerez en qualité et liberté.

Je rappellerai aussi que sur l’affiche (et la couverture) de Télérama annonçant la pré-publication de l’affaire Francis Blake pendant tout l’été 96 les bulles avait été interverties… travail sérieux et respectueux de la bande dessinée non ?
Pour plus de détails je renvoie le lecteur ou la lectrice aux numéros d’Auragan (fanzine belge trop fan hélas !) de la fin 96 et du début 97 où des lecteurs se sont amusés a chercher toute les erreurs narratives, de décors, de costumes, de mise en scènes, etc… qui fourmillent dans cet objet industriel qui est à des parsec du zéro défaut ! (Je propose d’ailleurs un «downizing» des créateur de l’album et de leur éventuels remplaçant, mais faut pas rêver les actionnaires de Dargaud sont contents, on licencie que si les actionnaire on mal au CAC 40…).
Finalement heureusement qu’ils ont pris leur temps chez Dargaud pour faire cet album… on a échappé au pire alors ?

Notes

  1. Pour prononcer Blake il faut dire blêque et pas black (qui veut dire noir comme chacun sait). Mister Black c’est dans Tarantino, pas dans Jacobs. Dire «Blaque» c’est se situer dans le franglais tendance yaourt variétoche.
  2. L’expression «ligne claire» a été employée pour la première fois en 1977 par Joost Swarte, lors d’une exposition consacrée a Hergé et son héros à Amsterdam. Tout dessinateur s’approchant du style d’Hergé et ses illustres contemporains comme Jacobs, Martin, Bob De Moor, etc…. est considéré comme faisant partie de la ligne claire. Exemple : Floc’H, Ceppi, Goffin, Torres, Tripp, Stanislas et évidemment Ted Benoit (pour comprendre son évolution voir son album manifeste chez les humanos, intitulé justement : Vers la ligne claire).
    L’émergence de ce mouvement tient à la fois du roman familial (des auteurs nés dans les 40’s et 50’s), de la nostalgie (qui en découle), et de la post-modernité (la grande affaire des 80’s !).
  3. Moche et à lunettes bien entendu ! Mais rassurez vous, comme Van Hamme prévoit d’emmener Blake et Mortimer aux États Unis, il y a de fortes chances qu’ils aillent surfer en Californie et qu’ils rencontrent Betty Page ou Marilyn Monroe (deux pin-up !).
  4. On a pu voir exactement la même attitudes, quand Ellipse a décidé d’adapter Tintin en dessin animé. Des Cigares du Pharaon aux Picaros, tout l’univers d’Hergé a été figé dans les 40’s. Mais Jacobs et Hergé ont fait une œuvre qui s’inscrivait dans leur présent. Tintin naît et évolue dans les années trente et sa dernière aventure se passe dans les 70’s (Tintin a le signe Peace and Love, la télé de Haddock est blanche avec un pied patte d’éph, etc…).
    Même chose pour Jacobs, l’Espadon c’est les années 40 et les trois formules du professeur Sato sont les années 70 (voyez les voitures, on se croirait dans un vieux Godzilla). Les œuvres de Jacobs ou d’Hergé par leur/ce réalisme, ne peuvent faire l’objet de suite comme Spirou par exemple où l’humour prime.
    Tintin ou Blake et Mortimer sont en fait des œuvres d’auteurs à part entière. En voulant figer ces suites ou ces adaptations dans une période donnée pour des raisons purement commerciales on les dénature complètement. D’un côté des œuvres ouvertes, de l’autre des mausolées marketing politiquement correct (cf édito du9 n°8 volume I).
  5. Qu’est-ce qu’un faussaire ? Contrairement aux idées reçues le faussaire ne recopie pas un tableau qu’il vend ensuite en prétendant qu’il est vrai. Le faussaire est beaucoup plus subtil que ça. Il prends des éléments de plusieurs tableaux d’un même peintre (styles, thèmes, formes, personnages, etc…) et fait une composition entièrement inédite avec tout ça. Le faussaire imite et peint essentiellement «à la manière de». Comme Ted Benoit en quelque sorte…
    De plus, aujourd’hui il n’est pas rare de voir certains faussaires exposer légalement, être certifiés authentiques et avoir une cote (mais bien entendue à leur nom pas à celui du peintre qu’ils imitent). Vous pouvez donc avoir un Cézanne peint par Untel par exemple, cotant plus qu’un Cézanne peint par tel autre. En faite une adaptation concrète de la demande à l’offre, qui évite les problèmes (avec la justice) en acceptant et mettant en valeur le faux.
    Même façon de procéder que Dargaud avec ce nouvel album de Blake et Mortimer en quelque sorte…
  6. Car tout est là, ami lecteur lectrice mon amour ! S’il avait été vivant, il n’y aurait pas eu de problème pour faire un autre album de Blake et Mortimer. Incroyable non ? (Donc s’il y a un nouvel album c’est a cause de la mort non ? La mort salope ! A bas la mort !
  7. Cette volonté d’inscrire l’album dans un réel passé est un leurre et une erreur. L’univers de Blake et Mortimer n’est pas le notre. Inutile de le raccrocher à notre passé. Se servir de photos d’époque est complètement incongru (sauf pour le faussaire…). Le monde de Blake et Mortimer est un univers parallèle, par son passé (la 3ème guerre mondiale) et son futur (proche et lointain (voir Le piège diabolique
  8. Ajoutez le petit plus de la Fnac, une dizaine de pages vite faites, résidu de la P.A.O. du «making of» présentée habilement comme un collector et offerte généreusement aux lecteurs de Libé (et aux adhérents). Ha ! Ha ! Ha !
  9. Notons aussi que Van Hamme fait de moins en moins dans la dentelle avec ses scénarii. Quand il a rendu Thorgal amnésique, même le plus simplet des lecteurs avait compris que c’était parce que ce personnage s’enlisait dans une histoire familiale incompatible avec un album de 48 pages supposé contenir de l’action, des rebondissements, etc….
  10. Van Hamme aurait du développer son histoire sur deux albums comme il le fait avec Largo Winch. Mais là on l’aurait accusé de faire du commerce. Paradoxal ?
Dossier de en octobre 1996

Les plus lus

Les plus commentés