Ducon de JM Bertoyas
En français Publié chez L’Association
Chroniqué par David Turgeon en octobre 2008

Magnifique, extraordinaire Bertoyas. Une autre ? Formidable, génial Bertoyas. Je préfère commencer tout de suite avec les épithètes, comme ça c’est fait et puis ça me dédouane de ne pas en avoir parlé avant. Ducon vient d’apparaître à l’Association, faisons mine d’ignorer que ce n’est que la réédition de son premier livre et qu’il en a commis pas mal d’autres chez des éditeurs aussi petits que remarquables, fournée de comix brochés, pliés en deux, photocopillages aussi brutaux que lumineux. Faisons comme si nous découvrions aujourd’hui Jean-Michel Bertoyas.

Je résume. Ducon s’est brouillé d’avec son père qui est bourré en permanence. Il s’enfuit sur un coup de tête. Il n’a pas fait deux pas qu’il est déjà dans les embrouilles. Poursuivi, il trouve refuge chez La Face, qui est une fille bien, en tout cas pour le moment. Les embrouilles continuent néanmoins, Ducon insouciant est poignardé mais il survit, se réveille mais ce n’est pas pour le mieux : il est embrigadé dans un centre médical aux pratiques louches (je vous laisse découvrir les détails) avant de s’enfuir pour finir comme participant plus ou moins conscient d’un complot terroriste dont il sortira indemne et victorieux. Fin — ou à peu près. Ducon ne meurt jamais, pourquoi penser que sa vie finit avec ce livre ? D’ailleurs, l’auteur a paraît-il prétendu que ce livre était autobiographique, autant dire que Ducon est toujours des nôtres et qu’il ne peut s’empêcher de sévir.

Ce résumé raconte-t-il quoi que ce soit d’essentiel ? Pas vraiment, tout se passe ailleurs, dans les espaces laissés vacants par une structure qui fait penser à du béton érodé. Bertoyas part d’un solide et invariable gaufrier de six cases, et à l’intérieur il accumule, juxtapose, fait fleurir les détails : bref, il squatte dans le plus beau sens du terme. Et alors, certaines cases débordent sur leur voisine, dans un étalement panoramique qui fait se confondre le temps (du récit) et l’espace (de la page). De la même manière (mais inversement), certaines cases contiennent des extraits décentrés d’autres cases. Les citations abondent, les tags aussi. On imagine que pas mal d’images sont calquées sur d’autres de sources diverses. Le personnage principal ressemble à Tubby Tompkins, qui comme on se souvient (ou pas) est le petit ami de Little Lulu, qui d’ailleurs est elle-même mise à contribution dans le rôle de La Face, mais grimée en noir, mais un noir qui n’est pas une couleur mais l’inversion du blanc du papier — presque une ponctuation. La tête de Ducon, elle, est faite de petits traits chaotiques, elle ressemble à un cactus mal peigné. Les citations ne s’arrêtent pas là : ce sont décors, onomatopées, textes narratifs, coins d’image, souvent détournés, toujours réutilisés à bon escient. L’esthétique relève à la fois du collage et de l’appropriation pure et simple. Bertoyas reprend ce qu’il a lu, qui est donc à lui — puis redonne ce qu’il a dessiné, qui donc nous appartient.

JPEG - 80.3 ko

Œuvre essentiellement graphique alors ? Que non, que non. Nulle contemplation ici, nous sommes bel et bien dans un moment de lecture et on nous raconte bel et bien quelque chose : Ducon est un récit d’initiation, un appel au soulèvement, une chronique de la fin de l’adolescence, un roman d’aventures et une boîte à surprises. Ducon, qui s’appelle comme ça comme d’autres s’appellent Bertoyas, ne demande pas votre empathie, c’est un garçon à côté de la plaque, mal parti mais exubérant et au final c’est bien lui qui triomphe de la cruauté et du cynisme autour de lui. Et puis il a du style, il sait tirer parti de tout ce qui se trouve sur son chemin et il fait exploser le reste sans façon. Ce pourquoi Ducon est de manière aussi intense une bande dessinée, c’est bien parce que tous ces vecteurs, toutes ces directions à l’intérieur du livre valent autant pour le « récit » que pour le « dessin », enfin, abrégeons : chez Bertoyas il n’y a aucune distinction possible entre les deux. Le trait gras se charge de tout assimiler, la calligraphie se permet toutes les effractions, le récit n’existe que par son dessin et vice versa. Ça ne va pas m’aider pour l’analyse, croyez-moi.

Il serait erroné de croire que Bertoyas a utilisé toutes ses cartouches avec ce premier livre. Ses histoires subséquentes sont à la fois semblables et différentes : c’est bien le même sillon, le même sens du spectacle hallucinant mais l’auteur nous amène ailleurs, il nous fait entrer par d’autres portes dérobées, va à l’essentiel, alterne ratures, taches et brouillages de signal, parfois laisse même la machine fonctionner, d’ailleurs elle est déjà assez déréglée comme ça. Les titres sont de ceux que l’on cite : le Flon, Princesse, Zerlumpt, Coux, Paulette Goddard je t’aime, Lolch, et ça c’est quand la couverture est lisible. Puis il y a Libro Verde qui est un grand moment de la petite édition, un tour de force muet à la limite de l’abstraction et de la pornographie (n’en déplaise à la Patte de mouche de Trondheim). Quant à Ducon, c’est une insulte grotesque passée avec une grâce inexplicable du côté du sublime. Pan dans la gueule.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
6 RÉACTIONS
#01
Ducon
Alléluia ! Bravo ! Merci ! Enfin ! Ducon, l’un des meilleurs livres de ces dernières années ! Ducon passé à la trappe dans la sélection plan-plan du festival d’Angoulême ! Ducon qui mériterait la création d’un Cahier de Duconologie (sur le même modèle que feu les Cahiers de Méderologie) ! Ducon : ses dialogues, son vocabulaire, ses redondances ! Ducon qui ne ressemble à rien ! Ducon tout court ! Vive Ducon et mort aux cons !
par Le Monte-en-l’air le 24 octobre 2008 | Répondre à ce message
>01
Ducon
Putain j vais venir à la capitale et ça va chier sec ! avec un bon sac de gratons ! pis du rouge , du gros !!
par Bertoss JMM le 27 octobre 2008 | Répondre à ce message
#02
Ducon
En d autre temps ça aurait mérité le suplice de la roue, et puis un tonnelet d encre brulante !! une fois sur un festival à Bruxelles, ya un mec ( des editions Warum je crois) qui me sort "toi tu es en train de détruire la BD et ça te fait rire !"souvent Ducon agace, c’est assez marrant, je suis quand méme fier que des non lecteurs de comix , comme l autre jour à St Etienne ( chouette ville..)un type le feuillette , se marre et l achete, (sur ce salon, j étais le seul dessinateur), et donc je suis content en fait que des gens puissent l’ aborder aussi comme un "PimPamPoum"tout dégueu, parce qu’avant la BD c était ça des fois, un truc un peu moche mais drole et barré,bref,merci VRAIMENT pour votre bel article !!Salutations !
par Bertoss JMM le 27 octobre 2008 | Répondre à ce message
>02
Ducon

Ptin, un type des éditions WARUM ? merde alors... ces gens là n’ont peur de rien... Comme c’est pas moi, ça doit être l’autre... je vais l’engueuler de pas t’avoir encensé, de quoi on va avoir l’air, maintenant ? En même temps, faudrait aussi que je lise le livre, pour être sûr qu’en fait, j’aurais pas pu dire un truc pareil...

... Et finalement, c’est ptet pas mal aussi comme démarche, de détruire la bd... Oulala, je réfléchis trop, je fais aller chasser le ragondin pour me détendre.

par Wandrille le 28 octobre 2008 | Répondre à ce message
>02
Ducon
à signaler une petite exposition du Bertoyas à Angoulême : http://kobeblog-bertoyas.blogspot.com/
par son entraineur le 9 janvier 2009 | Répondre à ce message
>02
Ducon
Avis aux curieux, Nicy, 20ème paru des books Kobe, du même auteur, est un genre de petite Duconnette... http://kobeblog-bertoyas.blogspot.com/
par Un inconnu le 3 juin 2010 | Répondre à ce message
SITES OFFICIELS
BRÈVES
D’ici de là-bas
25 janvier 2012
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Neuf
4 décembre 2011
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Tirer un trait/Tisser des liens
4 novembre 2011
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
ARTICLES LES PLUS LUS
DERNIÈRES RÉACTIONS
Une selection de fin d’année a du sens à partir du moment où l’on connait la personne (physique ou (...)
Article intéressant, qui reprend certains arguments valables pour expliquer le graphisme dans les mangas (forme des (...)
D’autres que moi, plus au courant, apporteront des précisions, mais je crois avoir entendu évoqué à (...)