Par les sillons de Vincent Fortemps
En français Publié chez FRMK
Chroniqué par Xavier Guilbert en juillet 2010

Avant de commencer, attardons-nous sur l’objet entre nos mains. Il y a tout d’abord cette couverture brillante, que l’on croirait presque translucide, surface lustrée révélant une matière griffée, scarifiée presque, où traits, éraflures et couches se superposent, défiant le lecteur de venir creuser à son tour pour en exhumer quelque trésor enfoui.
Sous cette couverture, un livre qui bien souvent s’échappe. Un livre brut, blanc, sans un mot, sans un titre, sans apprêts. Pas de dos non plus, les cahiers sont simplement encollés, un peu de rugosité dissimulée dans cet univers lisse. On ouvre, on s’engage, et un peu plus loin, après les étendues immaculées de quelques pages blanches, se trouvent les mentions légales et les remerciements. Quelques lignes serrées, sur une feuille de rhodoïd, tenue par un simple point de colle, comme si l’on ne se résignait à attacher des mots à ce livre qu’à contrecœur, après-coup. Il y a là un extrait d’e-mail, fragment de correspondance révélé à son tour, peut-être maladresse calculée à l’attention de celui qui saurait voir.
Celui qui saurait voir, ou celui qui saurait toucher — toucher cette feuille de rhodoïd, matière première de l’auteur, ici domestiquée, à moins qu’elle ne soit la seule rescapée [1] venant témoigner de la lutte qui habite les pages qui vont suivre.

JPEG - 55.4 ko

Car Vincent Fortemps gratte, griffe, fouille la matière déposée, sculptant tout autant qu’il dessine, révélant les formes qui s’y cachaient jusque là. Aux mots vient se substituer le geste, geste de création et geste capté/capturé sur la page. Dans cette narration silencieuse, les images qui se succèdent deviennent la marque d’un regard. Un regard au-delà du temps, comme dans le brouillard de la mémoire, qui revient sur des impressions, quelques images fugaces, des choses insignifiantes et pourtant remarquables, un oiseau aperçu au bord d’une rivière, une araignée au milieu de sa toile. Au milieu du tourment de cette création, l’évidente simplicité de certaines lignes apparaît comme miraculeuse.
On y retrouve aussi, peut-être, les moments d’une vie ancestrale, de ces histoires de famille que l’on se transmet (si loin et si proche en même temps), où l’on cherche parfois à retrouver un visage — visage flottant, imprécis, souvenir qui s’échappe ou réalité qui se dérobe. On pense alors à de vieilles photographies, épreuves éprouvées par le temps (pliées, rayées, tachées), empreintes devenues nébuleuses et imprécises, comme autant de fragments d’un récit à reconstruire.

JPEG - 58.7 ko

On parcourt cette histoire et cette terre au fil des sillons du titre, ces traces laissées (grattées, creusées, striées) qui révèlent et qui mettent au jour une terre nourricière. Et puis il y a d’autres sillons, ceux de la grande guerre et de ses tranchées, de ses explosions et de ses morts. Les sillons comme autant de blessures ouvertes, les routes comme autant de cicatrices — il y a la lumière qui se pose sur la nature, [2] et l’obscurité que répandent les hommes.
« Ce livre peut se lire avec les mains sales », indique la feuille apposée en introduction, comme un encouragement donné au lecteur à rajouter lui-même de la matière, à explorer les strates, à creuser pour forger ses propres interprétations. Œuvre à la fois brute et subtile, lumineuse et sombre, Par les sillons est un livre où l’on revient se perdre et questionner ces images dont on ne saurait épuiser le mystère.

[1] La première page du récit commençant en effet par un espace vide, du même format que cette feuille.

[2] Une nature qui endure, comme ces arbres dont les branches torturées continuent de se tendre vers le ciel.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
SITES OFFICIELS
BRÈVES
D’ici de là-bas
25 janvier 2012
A l’occasion de l’édition 2012 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ARGH Association et Entre les cases proposent l’exposition « D’ici de là-bas », qui propose une géographie de la bande dessinée à hauteur d’artiste. Le commissariat en est assuré par Pierre-Laurent Daures (copinage inside). Rendez-vous est donné au 18 boulevard Pasteur (face au Pavillon Jeunes Talents) à Angoulême, du 26 au 29 janvier.
Neuf
4 décembre 2011
Ami lecteur, lectrice mon Amour, l’occasion était trop belle. Non seulement du9 s’apprête à faire peau neuve, mais voici que Cornélius (ami et admiré de longue date) vient d’installer ses nouveaux bureaux non loin d’Upian, notre habilleur officiel. Alors, histoire de fêter l’événement sous le regard bienveillant des deux parrains, sept auteurs viennent s’illustrer du 9 au 30 décembre prochains sur les murs de la galerie Since (211 rue Saint-Maur, Paris Xe) : Ludovic Debeurme, Nadja Fejto, Grégory Mardon, Fanny Michaelis, Hugues Micol, Giacomo Nanni, Benoît Preteseille — dignes représentants de cette nouvelle bande dessinée que Cornélius s’attache à découvrir et à faire connaître. Vernissage prévu le 9 décembre à 19h.
Tirer un trait/Tisser des liens
4 novembre 2011
Du 16 au 18 novembre 2011, le groupe de recherche sur la bande dessinée ACME organise le colloque international « Figures indépendantes de la bande dessinée mondiale : tirer un trait/tisser des liens », qui se tiendra à l’université de Liège (Place du XX août 7, 4000 Liège). Les trois journées de réflexion porteront sur les aspects historiques, thématiques et économiques des structures éditoriales qui relèvent ou se réclament entre autres dénominations de « l’indépendance ». Programme détaillé des interventions ici.
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
ARTICLES LES PLUS LUS
DERNIÈRES RÉACTIONS
Une selection de fin d’année a du sens à partir du moment où l’on connait la personne (physique ou (...)
Article intéressant, qui reprend certains arguments valables pour expliquer le graphisme dans les mangas (forme des (...)
D’autres que moi, plus au courant, apporteront des précisions, mais je crois avoir entendu évoqué à (...)