La Porte de José Parrondo
En français Publié chez L’Association
Chroniqué par Loïc Massaïa en février 2010

Tout comme ce petit personnage de la couverture qui semble émerger timidement de derrière un arbre, ce nouveau livre de José Parrondo laisse transparaître une part plus intime — jusqu’ici masquée — de son travail.

La porte... Pas une porte, LA porte. Celle qu’il lui faut prendre, tout comme son personnage au début du récit, qui porte la porte et l’apporte là où l’esprit les transporte, où le récit nous emporte, peu importe où... Celle là, pas une autre. Mais la porte de quoi, au juste ? La porte vers l’inconnu, vers l’inconscient, vers le changement ? Il n’y a qu’une seule porte qui puisse mener vers tout ça en même temps, celle du livre et de ses pages que l’on ouvre et qui nous laissent découvrir de nouvelles choses à chaque fois. Le livre, fait de papier, lui-même fabriqué à partir du bois, peut être du bois de cet arbre dessiné sur la couverture d’ailleurs ? Si le livre est une porte, l’arbre est la porte.

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José Parrondo, après plusieurs années totalement investies dans le chantier d’un dessin animé, nous revient changé. Outre la quadrichromie, pour la première fois il entrouvre la porte de son intimité et nous invite à y pénétrer. Lui qui nous avait habitué à des récits d’aventure décalés, pleins de péripéties loufoques, nous offre cette fois un non-récit certes toujours absurde, mais où les évènements sont plus de l’ordre de l’interrogation que du rebondissement. Le plus beau dans tout ça, c’est qu’il ne perd à aucun moment le charme naïf qu’on lui prête habituellement. Mieux : il atteint pour la première fois le ton qui correspond le mieux à son style. Car si auparavant la fausse naïveté de son ton et de ses idées narratives correspondait parfaitement à la fausse immaturité de son dessin (trop appliqué et trop synthétique pour être réellement infantile), on peut ajouter aujourd’hui des questionnements formels, philosophiques et existentialistes déguisés en interrogations candides.
Car au fond, sous la forme d’un récit initiatique [1] et de questionnements plutôt enfantins, Parrondo nous parle d’abord de la perception, ou plutôt des perceptions... La bande dessinée est faite de signes et de leurs interprétations. En jouant avec, on change la perception et on chamboule la réalité du dessin et donc du récit. Ainsi Parrondo construit une oeuvre au sens constamment ébranlé, à la fois brumeuse et évidente, mais toujours drôle et malicieuse. Et pour la première fois d’une réelle sensibilité et d’une grande profondeur.

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A partir du moment où l’on accepte le constat initial (un homme se promène avec une porte et se pose des questions), peu importent les différences de perceptions possibles. La multitude de directions potentielles, offertes par un processus de création proche de l’improvisation, permet à l’auteur comme au lecteur, de stimuler son imaginaire, et de jouir d’un espace de liberté où tout peut arriver. Mais le danger serait de se perdre en chemin...
Pourtant, le narrateur ne nous souffle-t-il pas vers le milieu du livre un début de solution à cela ? « Imaginons un voyageur qui prend toujours le mauvais train. Le train qui va n’importe où. Il n’y a pas une infinité de n’importe où. Donc le voyageur finira bien par arriver là où il veut. »

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Toute l’ingéniosité de Parrondo est là, dans cette juxtaposition de choses simples — qui aboutissent à une résolution implacable, mais pourtant tout aussi absurde — de parvenir à nous parler de son récit, mais aussi de son approche artistique, tout en connotant l’idée d’une quête plus personnelle au travers de la métaphore du voyage... Parrondo semble nous expliquer de cette façon que la direction dans laquelle on cherche importe peu, l’important c’est de chercher, quitte à se tromper.
Comme le dit Bernard Lubat [2] en parlant de la musique : « Je ne sais toujours pas, mais je m’en occupe ».

[1] Il me paraît intéressant de souligner que c’est par l’introspection et par la philosophie que le récit qui nous conduit au changement — celui du personnage principal, tout comme celui de l’artiste.

[2] Qui se définit lui-même comme « malpoly-instrumentiste »... C’est un musicien-agitateur agité, amateur de calembour, inventeur de la poïélitique, conceptualiste de l’Amusique et de la Malouïr comme il appelle cette « maladie sociale » de qui fait qu’on ne sait plus écouter comme il se doit...

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6 RÉACTIONS
#01
Porte, La
J’ai toujours aimé le ton espiègle et astucieux des BD de Parrondo. Là ça à l’air plus... "philosophique" si je comprend bien ? On n’y perd pas une certaine fraicheur, du coup ? Mais Parrondo est-il minimaliste ? ;)
par Langrais le 3 mars 2010 | Répondre à ce message
>01
Porte, La (porte la porte)
Le terme philosophie me fait peur. Je dirais que si c’est de la philosophie, celle-ci est brute comme du bois scié non raboté. Et spontanée.
par José le 3 mars 2010 | Répondre à ce message
>01
Porte, La (porte la porte)
Mmm, pas la peine d’avoir peur. C’est souvent comme ça : une planche sciée non rabotée. Ou aussi un jeu d’enfant. Pâte à modeler. Collage. Pour ma part, je milite pour commencer l’enseignement de la philosophie en maternelle. Pourquoi on ne commencerait pas par interroger ce qui nous concerne le plus ? Excellent bouquin. Comme d’hab avec José....
par Chrisian Rosset le 4 mars 2010 | Répondre à ce message
>01
Porte, La (porte la porte)
Christian : Tout en pensant à ce que je pouvais te répondre, j’ai enlevé mon pantalon pour en mettre un autre puis j’ai mis le même par distraction.
par josé le 5 mars 2010 | Répondre à ce message
>01
Porte, La (porte la porte)
Très beau mot : la distraction. Très beau titre aussi.
par Chrisian Rosset le 5 mars 2010 | Répondre à ce message
Porte, La (porte la porte)
Pour moi l’art est une forme de philosophie, alors bon...  ;) Merci pour ce livre en tout cas, mon premier coup de coeur de l’année.
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Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
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