La Saison des Flèches de Samuel Stento & Guillaume Trouillard
En français Publié chez Editions de la Cerise
Chroniqué par Loleck en mai 2010

Grâce à Mulligan’s Tradition Inc, la disparition des Indiens des grandes plaines n’est plus une irréversible tragédie : il est en effet désormais possible d’acheter des Indiens en conserve (conditionnés selon un procédé breveté et tenu secret) et d’avoir ainsi sa famille d’Indiens d’appartement rien qu’à soi. Voilà le point de départ du dernier livre de Guillaume Trouillard, assisté de l’illustrateur Samuel Stento qui fait ici office de co-scénariste.
Une idée loufoque ? Oui, évidemment, mais c’est bien plus que cela. Tout le monde peut avoir une idée loufoque, née d’un rapprochement incongru, d’un jeu de mots, d’un trait d’esprit fugace. C’est un météore, une étoile filante, qui traverse l’esprit en y suscitant quelques images inédites, et qui pendant un instant fait vaciller les contours de la réalité. Ce que font Trouillard et Stento est autrement plus impressionnant : ils attrapent au vol leur point de départ surréaliste, le clouent à une planche, et entreprennent méthodiquement d’en tirer un récit parfaitement consistant, en ne déviant jamais d’une seule semelle de botte du chemin de traverse qu’ils ont décidé d’imposer à la réalité.
Un fantastique qui ne naîtrait que du surgissement permanent d’idées délirantes serait une sale manie, un feu d’artifice vain, une pétarade assez vite fatigante. Mais un fantastique capable de s’attacher à une telle idée pour la cultiver patiemment et en faire naître un monde, c’est autre chose. C’est un art. Trouillard et Stento possèdent cet art-là. [1]

Voici donc qu’un couple de retraités angoumoisins fait l’acquisition d’une boîte d’Indiens : une familiale, qui contient un couple de Sioux et leur fils. Une fois déballés, les trois Indiens s’installent, dressent leur tipi dans le salon, démantibulent les étagères pour se bâtir un canoë. Leurs hôtes cherchent à communiquer : ils leur ont donné des prénoms (Gérald, Marie-Paule et Sylvain), mais la barrière de la langue reste un problème, et les bibliothèques publiques des Charentes sont pauvre en méthodes assimil pour apprendre le Sioux. Le journal des deux retraités, qui nous permet de suivre l’installation des trois Indiens, est entrecoupé des documents qu’ils consultent : la notice publicitaire de Mulligan’s, qui accompagnait la boîte, mais aussi une espèce d’histoire naturelle des Indiens en boîte, de la ponte à la migration, ainsi que quelques très belles reproductions au lavis des photographies des Indiens des grandes plaines réalisées par Edward Curtis. [2]
Jusque-là, on se contente de suivre en écarquillant les yeux les aventures absolument sérieuses de ces retraités qui installent une piscine gonflable dans leur salon et achètent un ficus pour que leurs Indiens puissent communier avec la nature, comme le disent les livres savants. On savoure ce décalage qui, croit-on naïvement, constitue le principe du livre : les deux retraités tentant d’interpréter les moindres gestes de leurs Sioux mutiques, qui eux-mêmes continuent imperturbablement leur activités traditionnelles, ha ha, c’est Montesquieu au carré, le Persan et le Parisien, le jeu du contraste et de l’incommunicabilité merveilleusement décrypté à travers cette fable moderne.

Mais ce n’est pas si simple. Trouillard et Stento ne se contentent pas d’une idée décalée : de leur fantaisie initiale découle une application mécanique des causes et des effets, et c’est le récit tout entier, intégralement fidèle à son point de départ, qui décale la réalité, tord l’espace et le temps. S’il y a des Indiens, il y a des bisons, qui doivent logiquement traverser le couloir pour se rendre au point d’eau de la cuisine. Un bison d’appartement n’est pas plus incongru qu’un canoë fait de planches d’étagères et naviguant dans une baignoire ? Non : il introduit insidieusement la même déformation. Si la baignoire peut contenir un canoë, ce n’est plus tout à fait une baignoire, c’est déjà au moins partiellement un torrent. Si un troupeau de bison traverse le salon, alors le salon, déjà, est une plaine. Rien d’étonnant, alors, à ce qu’il neige dans le frigo, ni à ce qu’il faille trois jours de marche pour aller se brosser les dents.
Les Indiens en boîte reconfigurent l’espace : le point de départ loufoque s’est transformé en virus, et la contagion gagne peu à peu toutes les dimensions du récit. Si l’espace est le premier touché, au point qu’au 32e jour il faut redessiner une carte de l’appartement pour qu’y figure sa nouvelle géographie, faite de canyons et de rivières, c’est bientôt le temps lui-même qui va se trouver assoupli, puisque c’est justement Edward Curtis en personne qui vient faire des photos de Gérald « Ours Ailé », Marie-Paule « Petite Pluie » et Sylvain « Celui qui dort sur son ombre ». [3]

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Si l’espace et le temps se tordent ainsi, c’est pour accueillir une épopée à la hauteur de ce western d’appartement : au 73e jour, parce qu’on a trouvé une pépite en égouttant les tagliatelles, les chercheurs d’or débarquent et attaquent l’évier à la nitroglycérine. Les voisins se plaignent, mais pendant que le plombier en tenue de plongée répare une canalisation au fond de la rivière, on peut toujours leur faire faire le tour du propriétaire à cheval. Tout un paysage s’est invité dans l’appartement dont les limites ont disparu ; tout au plus, par-ci par-là, une table ou un lit au milieu de la prairie rappellent-ils sa présence. Rien ni personne ne vient jamais remettre en question le dérapage fantastique que constitue cette monstrueuse excroissance, ces grandes plaines soudainement logées dans un immeuble résidentiel d’Angoulême. Sauf, un jour, l’arrêté préfectoral portant avis d’expulsion des trois Sioux. L’administration supporte mal les excroissances fantastiques, surtout quand elles abritent des étrangers sans papiers. Il faut donc fuir, se réfugier dans la chambre, par exemple, mais c’est désormais un voyage de plusieurs jours, qui suppose qu’on s’équipe, et qu’on emporte des provisions.
Des Sioux on glisse alors vers les Inuits, puisque c’est dans le désert glacé du freezer qu’il va falloir partir à la pêche à la baleine. Le récit devient épique, la résistance des Indiens et de leurs hôtes prenant peu à peu la forme d’un authentique western, un Little Big Man désaxé dans lequel le retraité en caleçon et coiffe de plumes finira par abattre les agents au poignard, tout en grimpant de plus en plus dans l’arbre qu’a donné la flèche plantée le premier jour dans son parquet.

La saison des flèches est un bonsaï graphique, une image tordue accouchant d’un récit. Trouillard et Stento sont les deux jardiniers patients qui arrosent leur fantaisie et la regardent pousser, satisfaits de la voir se tordre et se déformer pour repousser les murs, fissurer les parquets, et desceller la tuyauterie. Elle s’étend, s’étale, recouvre la réalité et s’y substitue, ou la contamine. Au cours de l’opération, insensiblement, les personnages sont tous devenus des Indiens, des Sioux, des Apaches engagés dans la longue retraite intérieure devant la charge des costards-cravates qui les harcèlent. On referme le livre, devenu soi-même un peu Indien d’appartement, un peu contaminé par le Far West en conserve. Mais dans quelle réserve, au fond, Trouillard et Stento nous annoncent-ils que nous sommes d’ores et déjà parqués ? Et par qui ?

[1] François Boucq le possédait aussi, sous une forme pas très éloignée, à l’époque des Pionniers de l’aventure humaine ou de Point de fuite pour les braves : on pense souvent, en lisant La saison des flèches, aux aventures de Jérôme Mouchard dans cette jungle urbaine que Boucq dessinait au pied de la lettre, lianes et piranhas compris.

[2] Curtis a photogaphié plusieurs tribus d’Indiens d’Amérique du Nord entre 1898 et 1928 ; ses photos ont fait l’objet d’un beau volume Les Indiens d’Amérique du Nord, Taschen, 2001, réédité en petit format dans la collection Icons de Taschen en 2008. Attention, les images que redessine Guillaume Trouillard ne se trouvent pas dans le petit format.

[3] Des photos que, naturellement, on retrouvera dans le recueil emprunté à la bibliothèque : « Edward ne nous avait pas menti, il avait vraiment du talent ! S’il n’était pas mort en 1952, je lui aurais bien envoyé un petit mot de félicitations »).

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