Un Gentil Garçon de Abe Shin’ichi
En français Un Gentil Garçon, publié chez Cornélius
Dans une langue exotique Yasashii Hito, publié chez Seirindô
Chroniqué par Jessie Bi en janvier 2008

L’autobiographie s’apparente au journal d’un voyage a posteriori, réflexion(s) plus ou moins immédiate(s) (voire pas du tout) sur ce qui a été vécu pendant une période donnée qui, dans son extension maximale, se bornerait par la naissance et le moment de rédaction.
En image, elle n’a pas d’équivalent. Il y a bien l’autoportrait, mais celui-ci est plus un miroir figé, un moment de vie saisi/construit plutôt qu’une vie vécue. Le corps d’une personne y fait face au temps, quand dans la première c’est une personne dans son corps, dans un temps. Il s’agit de dire par les mots « comment ç’a été fait, d’où vient ma personnalité », non pas « voilà ce qui est fait, voilà ce que je suis ici et maintenant ».

Dans son compromis d’un rapport texte/image, la bande dessinée offre peut-être les premières images mouvantes, dans le temps, s’approchant de cette pratique littéraire. [1] L’image de bande dessinée s’écrit, comme les lettres se dessinent.
Reste cette irréductibilité. L’image montre. Dire soi, dire « je » en bande dessinée, c’est se dessiner, proposer un homoncule qui sera soi, et que l’on verra bouger comme un autre, comme tous les autres nous voient/le verront bouger. Certes, celui-ci peut être de diverses conventions, styles, qui le feront oublier, s’effacer quelque peu, quelque soi ... Mais en conséquence, il fait que l’auteur se dédouble, se re-représente, [2] là où l’écriture fait avant tout émerger l’introspectif.
A trop se montrer donc, le danger est que l’on passe plus facilement du voyageur au touriste, de celui qui explique/témoigne d’un rapport au monde à celui qui montre qu’il y était, partie d’un monde-souvenir rétrécissant devenant idéal au fur et à mesure que le temps passe.

Abe Shin’ichi ne vit pas pour se faire des souvenirs. Il vit dans ce flux qui nous porte tous, s’en sachant voyageur immobile et sans destination. Pour lui, sa vie ne fait pas histoire, ce sont les événements qualifiés de minuscules à l’échelle des foules qui font cette histoire, qui font ses bandes dessinées. Le problème n’est plus de se re-représenter soi et les autres, mais de dire ce qui fait événement (ce qui advient comme tel) à soi, voire aux autres. Ce n’est pas la cohérence d’une vie, d’un « je » dans la réalité qu’il veut exprimer, mais celle beaucoup plus indicible, souvent incohérente en conséquences, qui fait que la réalité est pour chacun une construction singulière permanente. Du coup, « ce qui advient », ce qui fait événement, est ce qui fait sens, à soi et à l’autre, ou à soi uniquement.

JPEG - 146.7 ko

Pourquoi cette chevelure dénouée est-elle bouleversante ? Pourquoi cette main portée à un sein gauche (sein du cœur) est-elle d’un vide sensuel faisant sens ? Et cette épaule mordue à sang ? Cette berge ? Cette attente ? Ce typhon ? Ce couple ? Ce policier ? Ce chat ? Cette guitare ? Ce retour ? Cette lettre ? Cette phrase ? Ce bruit ? Ces sons ? Cette boîte renversée ?
Quel(s) signifié(s) leur a-t-il été accolé ? A quel moment ? Comment ? Par qui ? De quels gestes, habitudes, scènes témoignent-ils ? Quelle(s) vie(s) racontent-ils ? Quel drame cachent-ils ? Quelle existence ?
A toutes ces questions l’auteur ne répond pas frontalement. Il voit l’événement, en remonte les fils, en dénoue certains, puis les met à plat, les tisse ou les accole, en fait une histoire ajourée et ténue qui aboutit à l’événement. Il s’agit plus de propositions que d’explications. Le flou du perçu, sa relativité, empêche toute affirmation et toute conclusion. Les fins de ses histoires sont donc ouvertes car la vie continue. Abe est bien vivant.

Est-ce de l’autobiographie ? Oui, car c’est une bande dessinée d’auteur. Qu’importe que cet homme et cette femme soient ou non Abe et sa compagne. Le problème n’est pas là. Béatrice Maréchal le précise bien, Un Gentil Garçon est un « watakushi manga », [3] une « bande dessinée du moi » qui se distingue bien du « je » dans la mesure où celui-ci est d’abord fait d’apparence. La distinction est là, la singularité aussi. Oui, les bandes dessinées autobiographiques occidentales sont alors, peut-être, un jeu d’apparences (de « je » d’apparence), comme un sims commencé par la fin et motivé par le quant-à-soi du souvenir à laisser.
La fraîcheur de ce beau livre [4] est dans cette nuance, dans une attention à soi d’une humanité fragile qui paradoxalement — douloureusement parfois — l’ouvre sur son environnement proche pour en déceler la musique secrète faite de bruits oubliés, de souffles arythmés et de silences partagés. [5]

[1] La possibilité de se filmer existe depuis près d’un siècle maintenant, mais des contraintes essentiellement techniques et leur rapport au réel semblant objectif, l’ont restreint jusqu’à maintenant au documentaire et au mémoriel. Avec la légèreté du numérique les choses semblent pouvoir changer. Le travail récent d’Alain Cavalier, par exemple, montre les possibilités voire les impasses d’une autobiographie filmée.

[2] Notion d’avatar.

[3] Béatrice Maréchal est la traductrice de ce livre et fait partager, comme de coutume, sa grande connaissance du Japon et des mangas dans une postface éclairante et informée.

[4] Une fois encore les éditions Cornélius ont fait un travail éditorial remarquable. Les onze histoires réunies sont toutes datées des années 70 (1970 à 1976), sauf une datée de 1994. Un panel large donc, permettant d’apprécier l’évolution et les styles graphiques de l’auteur.

[5] D’où une attention extrême portée aux onomatopées, qui n’ont heureusement pas été traduites directement dans l’image.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
SITES OFFICIELS
AVEC LES MÊMES AUTEURS
Une bien triste famille de Abe Shin’ichi
BRÈVES
Alter Ego
3 juillet 2009
Juste à temps pour l’été, ego comme x vient de lancer la nouvelle version de son site. Pas mal de lecture en perspective, puisque plus qu’un simple catalogue en ligne, l’éditeur propose une sélection de textes et d’entretiens de ses auteurs, et met à disposition de l’internaute curieux un certain nombre d’ouvrages — titres épuisés, livres hors commerce ou plus simplement récits que leur auteur souhaite rendre accessible au plus grand nombre. Belle initiative.
X-Factor
3 juillet 2009
Le mois de Juillet commence, et c’est avec un sens de l’à-propos remarquable que la Xeric Grant dévoile sa promotion « Spring 2009 ». Les heureux lauréats sont donc :
- Joe Boruchow, pour Stuffed Animals : A Story in Paper Cutouts ;
- Adam Bourret, pour I’m Crazy ;
- Timothy Godek, pour  ! ;
- Adam Hines, pour Duncan the Wonder Dog ;
- Joshua Smeaton, pour Haunted.
Talents à suivre.
C’est leur choix
2 juillet 2009
Juste avant les vacances, l’ACBD vient de frapper deux fois. Tout d’abord, avec sa liste de 20 indispensables pour les grandes vacances — car « Le 21 juin, c’est l’été : lisez des BD ! »). Miracle des dates de sélection, on retrouve en lice pour le prix 2009 des titres sortis en 2008 et déjà présents dans la Sélection Officielle d’Angoulême — dont le Pinocchio de Winshluss, dont on soupçonne fortement qu’il doit uniquement sa place au prix reçu en Janvier dernier.
Ensuite, l’ACBD profite de Japan Expo pour annoncer son prix « Asie » décerné au Undercurrent de Toyoda Tetsuya, ainsi consacrée meilleure publication d’origine asiatique des douze derniers mois, avec une liste de lecture d’une quinzaine de titres complémentaires.
Peu importe qu’il manque dans ces sélections certains livres incontournables — comme l’anthologie Bitterkomix ou L’Enfer de Tatsumi, pour n’en citer que deux. Les 74 membres actifs ont voté, weeeee ! Morale de l’histoire : « Pas de SP, pas nominé » ?
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
Papier à lettres de Gébé
Jolies Ténèbres de Kerascoët & Fabien Vehlmann
Entretien: Miriam Katin
Petit Mops de Elzbieta
Jardin de Yokoyama Yûichi
ARTICLES LES PLUS LUS
Step Up Love Story de Katsu Aki
True Porn 2, Collectif
Gregory de Marc Hempel
Aline et les autres de Guy Delisle
DERNIÈRES RÉACTIONS
Oui... J’ai finalement lu avec grande attention cet article un peu trop dense pour une publication web. Si (...)
Moi aussi je suis assez fan du coup j’ai les 3 bds.... et j’ai fais une petite chronique...que vous (...)
Merci beaucoup pour ce superbe entretien qui n’a de défaut que de me rendre fou d’impatience pour le (...)
Un inconnu sur Charles Burns