(Im)populaire

de

Petit à petit, le site officiel du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême s’anime et s’étoffe — encore quelques jours et la conférence de presse marquera officiellement le début des hostilités. Ensuite, les choses suivront leur cours habituel, avec l’inévitable rapport de Gilles Ratier fin Décembre, avant de voir fleurir çà et là quelques articles évoquant l’importance de la bande dessinée, art populaire par excellence. Puis, fin Janvier, on remballera tout, les grands quotidiens oublieront rapidement cette lubie récurrente de début d’année, et on passera à autre chose.
Mais en attendant, la bande dessinée va avoir droit à quelques coups de projecteurs, mettant en avant, chiffres à l’appui, son succès indéniable auprès de tous, de 7 à 77 ans bien sûr : régulièrement saluée comme le meilleur élève de la classe du livre, secteur dynamique dans une édition en berne, pouvant s’enorgueillir d’un FIBD riche de 200,000 visiteurs pour le cru 2007 — soit le quatrième festival du territoire français, toutes manifestations confondues.
La bande dessinée est populaire, cela ne date pas d’hier, et même si l’on s’accorde maintenant pour reconnaître la paternité du genre à Rodolphe Töpffer, le Yellow Kid d’Outcault a la vie dure — l’histoire des funnies des «Sunday pages» (évidemment) populaires est tellement plus jolie que d’évoquer un Suisse obscur.
Répétons-le : la bande dessinée est populaire. Mais l’est-elle vraiment ?

Pour ma part, j’étais resté sur les chiffres du communiqué de presse de GfK, en Janvier dernier : en 2006, le marché de la bande dessinée en France représentait 40.5 millions de livres, pour un revenu de 383 millions d’euros (contre 40 millions de livres et 398 millions d’euros en 2005). Par ailleurs, l’étude annuelle de la TNS-Sofres sur le livre laisse entrevoir en 2006 quelques 6 millions d’acheteurs de bande dessinée en France.[1]
6 millions d’acheteurs, 40 millions de bandes dessinées vendues. Wow. Ah, pour sûr, ça fait beaucoup. Ca impressionne. Ca force le respect. Oui mais — c’est beaucoup-beaucoup, ou juste beaucoup ? Et est-ce que ça suffit pour se voir qualifiée de populaire ?

Poussé par la curiosité d’en savoir plus, j’ai cherché quelques chiffres qui me permettraient de me faire une idée. De manière générale, je me suis attaché à limiter ces chiffres aux acheteurs, quelle que soit la pratique culturelle, histoire de pouvoir comparer ce qui est comparable. Et voici ce que j’ai trouvé.

Estimation – France 2006[2]
Activité Acheteurs Ventes Revenus Prix Moyen
Albums, CDs 41,6m 70,6m 1097,0m€ 15,54€
Livres 28,9m 453,6m 2664,4m€ 5,87€
Cinéma 26,1m 189,0m 1100,0m€ 5,94€
DVD 135,0m 1650,0m€ 12,14€
Musées, expositions 21,6m
Concerts, spectacles 17,2m
Théâtre 8,9m
Jeux vidéos 6,4m 32,0m 1000,0m€ 33,55€
Bande dessinée 6,0m 40,5m 383,0m€ 9,46€
Abonnés Canal+ 5,1m 1466,9m€ 285,39€

Bien sûr, j’avais dans l’idée que la bande dessinée n’était pas aussi «populaire», ou tout du moins pas aussi largement vendue que l’on voulait nous le faire croire. Mais très franchement, je ne m’attendais pas à ce que cela soit aussi marqué — on notera ainsi que la bande dessinée arrive loin derrière les musées ou le théâtre. Ca fait réfléchir.
Surtout, l’importance du cinéma est (pour moi) une véritable découverte : plus de quatre fois plus de cinéphiles que de bédéphiles, qui, de plus, consomment à peu près autant, autour de 7 places / 7 bandes dessinées achetées par an. Et ce, sans même prendre en compte les ventes de DVD, et en passant sous silence les diffusions de films à la télévision (quasiment 600 films diffusés sur les seules TF1, France 2 et France 3).
Selon le Bilan 2006 du CNC, 18 films ont passé la barre des deux millions de spectateurs en 2006, Les Bronzés 3 comptant même plus de 10 millions d’entrées. En se basant sur les chiffres de GfK pour la même année (cf. Numérologie, cru 2006), on constate que seules six séries ont dépassé la barre des 500,000 exemplaires[3] — et un seul livre, le dernier Titeuf à un peu moins de 650,000 exemplaires.
Et histoire d’enfoncer le clou, sachez également que toute la population des acheteurs de bande dessinée ne suffirait pas (et de très loin) à arriver au niveau de l’audience de la centième émission télévisée 2006, à 8.8 millions de téléspectateurs. On ne parlera même pas du football et des matches de l’équipe de France durant la dernière Coupe du Monde, réunissant en moyenne 19 millions de supporters Français. Tout simplement stratosphérique.

On me dira que la bande dessinée est affaire de lecture, et non pas d’achat. Et que c’est dans cette optique qu’il faut considérer sa popularité, en faisant foin des chiffres de ventes et en prenant plutôt en compte son rayonnement large et plébéien.[4] Et de faire valoir une bande dessinée qui toucherait tous et toutes, et en particulier les plus jeunes et les classes populaires.
Si les études portant sur les pratiques culturelles s’intéressent généralement aux 15 ans et plus,[5] dès que l’on commence à s’interroger sur la lecture en général et celle de la bande dessinée en particulier, ce sont les adultes qui se retrouvent aux abonnés absents. La page «Etudes, rapports et chiffres» du Centre National du Livre est particulièrement représentative, puisque la seule étude sur les comportements de lecture s’attarde sur les collégiens et les lycéens. Rien de mieux du côté du Ministère de la Culture, puisque le seul rapport sur le sujet est leur Sociologie de la lecture en France, qui non seulement date de Juin 2000 (et met en avant des chiffres d’études réalisées en Mars 1996), mais se limite encore aux étudiants.
Et d’une certaine manière, ces œillières fréquentes et délibérées confortent en creux l’idée générale d’une bande dessinée, sinon infantilisante, du moins peu prisée par les adultes…

Mais en s’accrochant un peu, on arrive à trouver quelques rares données, et à dénicher en particulier l’enquête «Participation culturelle et sportive» de l’INSEE (partie variable de l’enquête PCV de Mai 2003), où l’on découvre (tableau C5, page 15 de ce rapport) que seulement 26 % des Français âgés de plus de 15 ans ont lu une bande dessinée ou plus durant les douze derniers mois ; 26 % qui se décomposent comme suit : 10 % ont lu de 1 à 4 bandes dessinées, 9 % de 5 à 19 et 7 % ont lu 20 bandes dessinées et plus.[6]
Par contre, le tableau suivant (tableau C6, page 16) sonne le glas de l’hypothèse d’une bande dessinée véritablement «populaire» : les taux de lecteurs les plus élevés se trouvant auprès des individus les plus éduqués et dans les classes supérieures. On notera le pic observé chez les professions intermédiaires et les cadres / professions intellectuelles supérieures (où l’on dépasse les 40 % de lecteurs), par rapport aux employés (25 %), ouvriers (25 %) et agriculteurs (14 %).

On l’aura compris, la «bande dessinée, art populaire», est un mythe — ou tout au mieux, un vœu pieux. A peine populaire («Qui plaît au peuple, au plus grand nombre») en regard des autres pratiques culturelles, et certainement pas populaire («Qui est créé, employé par le peuple et n’est guère en usage dans la bourgeoisie et parmi les gens cultivés») puisque préférée des classes supérieures et éduquées. Il serait donc grand temps de laisser tomber le «populaire» pour se recentrer sur l’«art».
D’aucuns me diront qu’il s’agit là d’un combat d’arrière-garde, qu’il y a bien longtemps que l’on n’entretient plus de telles idées sur la bande dessinée. Et pourtant, en début d’année, les commentaires sur le palmarès du Festival d’Angoulême labouraient le même sillon, que ce soit l’AFP soulignant «la part belle (faite) aux petites maisons d’édition [...] au détriment parfois d’une bande dessinée plus populaire», ou L’Express regrettant « l’intérêt d’un comité de sélection donnant l’impression de vouloir représenter tous les éditeurs [...] mais pas tous les publics ».
Comme quoi, il faut croire que certaines idées ont la vie dure …

Notes

  1. L’étude indique que d’une part, 52 % des Français (de plus de quinze ans) ont acheté au moins un livre en 2006 ; et que d’autre part, 21 % des acheteurs de livres sont des acheteurs de bande dessinée. Les 6 millions d’acheteurs représentent une hypothèse médiane entre la vision la plus large (appliquant ces pourcentages successifs à la population globale, soit 61 millions d’individus) qui envisage 6.7 millions d’acheteurs ; et la vision la plus réduite (appliquant ces pourcentages successifs à la population globale des plus de 15 ans, soit 50 millions d’individus) qui envisage 5.4 millions d’acheteurs.
    Par ailleurs, l’enquête annuelle TNS-Sofres souligne un élément intéressant, à savoir que 20 % des acheteurs de livres représentent à eux seuls 60 % des achats et 55 % du revenu. Il n’y a pas de raison de supposer qu’il en serait autrement pour la bande dessinée — après tout, ce n’est que la règle du 80-20, bien connue et souvent rencontrée. Très schématiquement, on aurait alors 1.2 millions d’acharnés achetant 20 livres par an (les «gros lecteurs») ; 1 million d’enthousiastes achetant 10 livres par an ; 800,000 amateurs achetant 5 livres par an ; et 3 millions d’occasionnels qui achèteraient une seule bande dessinée dans l’année.
  2. Sources :
    Les populations d’acheteurs sont calculées à partir de l’étude de l’INSEE portant sur les pratiques culturelles des Français ; sauf pour ce qui est des acheteurs du livre et de la bande dessinée (basées sur l’étude TNS-Sofres «Le marché du livre en 2006»), du jeu vidéo (estimation GameVision des joueurs actifs en France, i.e. «ayant acheté au moins un jeu durant les douze derniers mois»), et des abonnés Canal+ (obtenus sur le site officiel du groupe).
    Les chiffres de vente d’albums musicaux proviennent du site du Syndicat National de l’Edition Phonographique ; les ventes livres sont estimées à partir des données 2005 du Syndicat National de l’Edition fournies dans leurs repères statistiques france 2006, ajustées des -1.5 % d’évolution relevés par IPSOS en 2006 ; le nombre d’entrées cinéma provient de l’étude de l’INSEE sur la fréquentation du cinéma dans le monde, les ventes DVD viennent du Baromètre vidéo CNC-GfK bilan 2006 ; enfin, les ventes de jeux vidéos proviennent de GfK.
    A noter que le nombre d’acheteurs d’albums et de CDs est inférieur à celui inclus dans le tableau, qui représente le nombre de personnes ayant écouté de la musique enregistrée durant l’année passée ; par ailleurs, le chiffre d’affaire du marché du livre fourni par le SNE est le chiffre d’affaire des éditeurs, et non pas le chiffre d’affaire réalisé par les ventes à des consommateurs finaux. Le SNE lui-même indique que ce dernier chiffre d’affaire (incluant la part des diffuseurs et intermédiaires) s’élèverait autour de 5 milliards d’euros.
  3. Ce seuil n’étant pas pris au hasard, puisqu’il correspond à peu ou prou au seuil des deux millions d’entrées pour les films, à population comparable.
  4. Options choisies parmi celles proposées par le Grand Bob : «Populaire adj. populeir, XIIe ; lat. popularis 1. Qui appartient au peuple, émane du peuple. 2. Propre au peuple. — Ling. Qui est créé, employé par le peuple et n’est guère en usage dans la bourgeoisie et parmi les gens cultivés. — Qui était connu de tous. => vulgaire. A l’usage du peuple (et qui en émane ou non). Art populaire => folklore. 3. (personnes) Qui s’adresse au peuple. Qui se recrute dans le peuple, que fréquente le peuple. Origines populaires => plébéien. 4. (1559) Qui plaît au peuple, au plus grand nombre. 5. Subst. vx Le populaire : le peuple. Contr. Savant. Impopulaire.»
  5. La raison de cette limite se trouvant dans les impératifs de la législation en place, qui interdit d’interroger des mineurs de moins de 15 ans en l’absence de leurs parents — ce qui rajoute une complexité supplémentaire pour les organes d’études, impliquant souvent des dispositifs différents de ce qui se fait habituellement (et donc pour un coût plus élevé, de l’ordre de 50 %).
  6. On notera le décalage qu’il y a entre acheteurs et lecteurs pour la bande dessinée (respectivement 11 % et 26 % des Français de plus de 15 ans), surtout lorsqu’on le compare à la lecture de livres en général qui voit des niveaux similaires pour les deux catégories (52 % d’acheteurs pour 58 % de lecteurs). Deux hypothèses (non exclusives) sont alors possibles : la bande dessinée est plus propice à la relecture que les livres en général, à moins qu’elle ne soit plus susceptible d’être empruntée (bibliothèques et/ou amis — ou bien lecture sur le lieu de vente).
Dossier de en novembre 2007
  • bubulle

    Merci pour cette recherche approfondie sur les petits chiffres de la BD.

  • Loleck

    Un détail, qui ne change pas sur le fond les conclusions de cette belle étude de l’ami Xavier : la comparaison entre les acheteurs de bandes dessinées et les acheteurs de places de cinéma ne prend pas compte une différence majeure, qui oppose d’un côté les produits « partageables » (livres, CD, DVD, jeux, etc.) et de l’autre les produits « non partageables » (place de cinéma, de théâtre, d’entrée au musée, etc.). Quand j’achète une place de cinéma, je suis le seul à « consommer » le « produit culturel » (beuâârh les vilains mots). Quand j’achète un livre, je peux le prêter – et c’est encore plus évident pour une bande dessinée, dans ma petite expérience personnelle. Un acheteur de place de cinéma = un spectateur. Un acheteur de livre (y compris de bande dessinée) = combien de lecteurs ?

    • Xavier Guilbert

      Ami Loleck, cette remarque est tout à fait censée — c’est d’ailleurs pour cela que j’ai gratté, creusé, fouillé tant que j’ai pu pour trouver quelque information sur les lecteurs (et non les acheteurs) de bande dessinée. Et là encore, on notera que pour 26% de lecteurs de bande dessinée, on a 47% de «consommateurs» de cinéma (ouh que c’est laid).
      Par ailleurs, ce qui me gêne aussi dans cette comparaison, c’est que le cinéma bénéficie de plusieurs canaux d’accès au spectateur, que ce soit par les films en salle mais aussi via les diffusions télévisées ou les ventes de DVD. Pour 26% de lecteurs de bande dessinée, combien de spectateurs de cinéma au sens large?
      Je m’étais focalisé sur les acheteurs dans un premier temps, parce que l’acte d’achat est également un signe d’implication fort dans la pratique. Regarder un film à la télévision ou lire une bande dessinée trouvée chez son oncle tient parfois (souvent?) plus de l’opportunité que d’une véritable démarche.

      Si tu relis la note 6, effectivement, on a un gros décalage entre les acheteurs et les lecteurs de bande dessinée (resp. 11% et 26% de la population globale), qui est beaucoup plus marqué que pour le livre en général. Et là, on est en droit de se demander si la bande dessinée n’a pas un problème de prix — perçue comme trop chère pour ce qui ne serait qu’un divertissement.
      Ou comment, à force de trop vouloir se positionner comme «populaire», les éditeurs perdent l’occasion de mettre en avant l’importance et la valeur des œuvres de bande dessinée.

      • Louis St-Jo

        Je refuse de croire à cet article aux allures pourtant pertinentes ;-D

  • The Martinus

    je note une erreur dans l’article :

    « On notera le décalage qu’il y a entre acheteurs et lecteurs pour la bande dessinée (respectivement 11% et 26% des Français de plus de 15 ans) »

    6 millions d’acheteurs de BD ça fait 11% de la population française mais sûrement pas 11% des français de plus de 15 ans

    • Xavier Guilbert

      Il n’y a pas d’erreur. Je vous renvoie à la note 1, qui indique que le chiffre de 6 millions d’acheteurs est une estimation de la population globale, à partir d’un chiffre (le fameux 11%) qui est constaté sur les Français de plus de 15 ans (enquête TNS-Sofres) — de la même manière que les 26% de lecteurs sont constatés parmi les Français de plus de 15 ans (enquête INSEE).

      Les deux chiffres sont donc comparables, puisque sur la même base.

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