Vues Ephémères – Février 2007

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Février balbutie ses premiers jours, Lewis Trondheim n’est plus Président et le grand cirque du Festival d’Angoulême a remballé ses tentes. L’heure est aux bilans et aux comptes, et à la question fatidique qui ne manque pas d’accompagner le retour de week-end Charentais : «alors, Angoulême ? et le palmarès ?»
Si pour notre part, à du9, nous trouvons qu’il s’agit d’une bien belle sélection, nous avons voulu quand même nous renseigner de l’avis général dans la presse et les médias, histoire de contrebalancer notre subjectivité avec un peu d’objectivité journalistique. Si, si.

Et de constater une fois de plus, que si les médias s’intéressent subitement à la bande dessinée durant la semaine précédant le FIBD, c’est pour faire aussitôt preuve d’amnésie fulgurante quant au Neuvième Art dès la fin des festivités. Pour la grande majorité, on se contente ainsi du minimum syndical : l’énoncé du palmarès, avec, pour les plus hardis, la reprise en intégralité de la dépêche de l’AFP.
Pour certains même, le lecteur internaute le plus décidé rentrera bredouille — comme chez Libération, tout fier de se «mettre en bulle» pour l’occasion, qui ne livre pourtant aucun article sur la fin du festival dans l’édition en ligne du quotidien.[1]
On soulignera enfin la tartufferie du partenariat du Festival avec M6, lequel s’acquitte sur son site d’une simple page renvoyant au site officiel du FIBD — on y cherchera sans succès d’en apprendre plus ou même d’y découvrir une couverture de l’événement, que l’on trouvera plutôt du côté de France 3 Limousin Poitou Charentes.
Bref, une belle couverture médiatique, pas de doute. Erm.

Qu’à cela ne tienne, les articles publiés, que disent-ils, hm ?
De manière générale, le prix du meilleur album décerné à NonNonBâ est salué comme une première et une mini-révolution. Qu’on se rassure cependant, il ne s’agit pas là de la consécration d’un livre de qualité, mais la simple résultante d’une évolution économique du marché, puisque «le jury a tenu compte de l’importance croissante de la BD japonaise qui représente désormais plus du tiers des parutions de bandes dessinées en France et un quart du chiffre d’affaire du secteur» (AFP). On notera au passage la promptitude de la presse à reprendre les chiffres du rapport de Gilles Ratier, érigé pour le coup en analyse de référence.[2]
Par contre, si tous s’accordent sur l’adoubement des manga en général, on constate que les avis sur le meilleur album donnent dans la joyeuse cacophonie.[3] Ainsi, d’un côté, Le Monde (sous la plume d’Yves-Marie Labé) juge que NonNonBâ est «un gros album en noir et blanc, complexe et passionnant mais qui pourrait dérouter le public», alors que Sud Ouest estime que «L’univers très particulier de Mizuki a de quoi lui aussi séduire un large public. Cette chronique peuplée de Yôkaï peut toucher aussi bien les enfants que leurs parents». Pour l’AFP, «c’est le manga d’auteur qui est à l’honneur, loin des idées reçues qui entachent la BD japonaise», alors que Télérama y voit «Un manga pur jus avec des personnages à grands yeux et un sens de lecture de droite à gauche».

Un lecteur un rien cynique pourrait trouver tout cela très général et superficiel voire lapidaire,[4] et serait presque en droit de se demander qui a vraiment lu la chose.
La faute en incombe sans doute à une «sélection officielle, très (trop ?) pointue» et sa «liste de 50 livres largement confidentiels» (L’Express).[5] Et les journalistes de surenchérir en indiquant ici que «Le jury a fait la part belle aux petites maisons d’édition […] au détriment parfois d’une bande dessinée plus populaire» (AFP), ou soulignant là «l’intérêt d’un comité de sélection donnant l’impression de vouloir représenter tous les éditeurs […] mais pas tous les publics» (L’Express). Et oui, revoici le crime de lèse-public qui redresse la tête, les accusations voilées d’élitisme qui ressortent, une bonne bande dessinée étant une bande dessinée populaire.[6]
Cela étant, on n’en saura pas plus sur le contenu des œuvres récompensées, évoquées seulement au travers du simple énoncé du palmarès, question de place, sans doute — après tout, il ne s’agit là que de bande dessinée. Ainsi, Le Monde ne consacre cette année que deux articles «bilanciels» au FIBD dans sa version quotidienne, pour un total de 952 mots (complété, il est vrai, par deux articles dans Le Monde des Livres du 26 Janvier, soit 917 mots de plus. L’honneur est sauf). Le lecteur curieux ira constater par lui-même la couverture accordée par le même quotidien au Festival de Cannes 2006. Pas moins de 114 articles, critiques, entretiens, points de vues, réactions — en bref, l’équivalent de 29 Festivals d’Angoulême 2007. Cela se passe de commentaire.

«Force est de constater qu’en regard du cinéma, du théâtre, de la littérature ou de la musique, la critique demeure ici particulièrement tiède.» C’est le constat identique auquel, sans se concerter, trois «observateurs» du petit monde de la bande dessinée arrivaient en fin d’année dernière, que ce soit Thierry Groensteen dans son Objet Culturel Non Identifié, Laurent Dubreuil et Renaud Pasquier dans leur article «Du voyou au critique : parler de la bande dessinée» (dans le numéro 25 de la revue Labyrinthe) ou encore Erwin Dejasse avec «De la misère ordinaire du critique BD» (dans le numéro 3 de L’Eprouvette — la phrase reprise plus haut étant extraite de ce texte).
Et alors que le Festival d’Angoulême peut s’enorgueillir cette année d’un palmarès irréprochable de qualité, on ne peut, au vu de la pauvreté de cette couverture médiatique, qu’hocher tristement la tête.

Les sorties de Février 2007
Stefan Ansermet – Xyloglossaire artistiqueCastagnééé
Yannick Bourg & Thierry Doudoux – Le poulpe #18 – Les potes de la perceptionSix pieds sous terre
Charles Brownstein – Eisner / MillerRackham, hors collection
Chloë – Working JeanneMichel Lagarde
Louis-Bertrand Devaud – Les aliments domestiquesSix pieds sous terre, collection Lépidoptère
Brian Fies – Le cancer de MamanEditions çà et là
Sylvie Fontaine – Le Poulet du DimancheEditions Tanibis
Jyrki Heikkinen – Le lichen rougeLa Cinquième Couche, collection Extracteur
Jason – Le secret de la momieAtrabile, collection Fiel
Mahler – Flaschko 2 – L’Association, collection Eperluette
Mizuki Shigeru – Kitaro le repoussant t.1 – Cornélius, collection Paul
Morgan Navarro – Malcom FootLes Requins Marteaux, collection Sans Collection
Nylso – Jérôme et SultanaFlblb
Nylso – Jérôme d’AlphagraphFlblb
Nancy Peña – Le chat du kimonoLa Boîte à Bulles
Wartena & Petit – JournalOrbis Pictus
Placid – 2006L’Association, collection Côtelette
Christophe Poot – Cèdre et SéquoiaLa Cinquième Couche
Rochette & Veyron – Edmond le cochon 2Cornélius, collection Solange
Koren Shadmi – DissymétriesLa Boîte d’Aluminium
Soularue – Sueurs noiresSix pieds sous terre, collection Monotrème
Tori Miki – Intermezzo 2 – IMHO
Vanyda – L’immeuble d’en face 2 – La Boîte à Bulles
Collectifs
Comix Club 4 – Groinge
TruevisionsBetty&Books
Revues
L’Eprouvette n°3 – L’Association
Jade 2583USix pieds sous terre

Requiescat in Pace
Didier Lefèvre (50 ans), photographe et co-auteur de Le Photographe avec Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier.
– Ogata Hideo (73 ans), fondateur de la revue Animage, et instigateur de la publication dans la revue de Kaze no tani no Nausicaä de Miyazaki Hayao (de 1982 à 1994).

Encore une question de prix ?
Le 16 Janvier dernier, Comic Gumbo, le premier mangashi[7] gratuit a fait ses débuts à Tokyo, avec 100,000 exemplaires distribués tous les Mardis et Mercredis dans 30 gares de la capitale. Un second magazine du genre devrait suivre au printemps, avec un objectif de 250,000 exemplaires, marquant l’entrée de l’agence de «talents» Yoshimoto Kôgyô sur le marché de l’édition.
Ces tentatives d’un nouveau format arrivent dans un marché des mangashi plutôt morose, qui enregistrait à fin 2006 un recul de près de 5 % de ses ventes. Même le Shônen Jump, autrefois fleuron de l’industrie, a vu sa circulation divisée par deux par rapport à ses sommets — mais tourne toujours autour du niveau respectable de 3 millions d’exemplaires hebdomadaires.

Notes

  1. Le seul article qui remontera des recherches de «bande dessinée», «bd» ou «angoulême» est la nécrologie de Didier Lefèvre, ancien collaborateur du quotidien, dont on apprend incidemment qu’il a reçu un prix au dernier Festival d’Angoulême. Un peu léger, on en conviendra.
  2. Gilles Ratier reprenant à son compte les données IPSOS livrées quelques jours auparavant, histoire d’asseoir encore un peu plus sa réputation d’expert. Par contre, cette célébrité vient avec les risques habituels de carnage orthographique, «Gilles Rattier» allant rejoindre les «Tanigushi», «Misuki» et autres «Tesuka».
  3. Quand ils sont donnés. Par exemple, L’Express préfère faire dans la chronique «people» en critiquant l’attitude de Jean-Louis de Cornélius. De NonNonBâ, on ne saura rien.
  4. Surtout sachant qu’il s’agit là de l’intégralité de l’avis fourni par ces supports qui, malencontreusement, n’ont pas choisi de chroniquer l’œuvre en question lors de sa sortie en librairie — à moins qu’ils ne s’acquittent de la chose en paraphrasant le texte du rabat de couverture. Par contre, même le plus gros nanar cinématographique a droit à une critique en bonne et due forme dans les mêmes publications, ce qui prète à réfléchir.
  5. Ironie du sort, bien que toujours présent dans le moteur de recherche du site, l’article de L’Express portant sur le palmarès d’Angoulême est aujourd’hui remplacé par un doublon de la nécrologie de Didier Lefèvre.
  6. Sans surprise, Arte est le seul média à soutenir une approche non populiste : «la qualité des titres récompensés est bien là et l’on ne peut que saluer le courage du jury dans ses choix qui ne rend que plus indispensable la tenue d’un festival qui n’a définitivement pas vocation à servir de tête de gondole pour les grosses productions.» Un article signé Nicolas Trespallé qui, pourtant, ne fait pas partie de l’ACBD.
  7. Littéralement, «Revue de manga», mot désignant au Japon les magazines consacrés à la publication de manga.
Humeur de en février 2007

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