Marc Bell

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Faisant partie des rares auteurs qui évoluent avec autant d'aisance dans le monde de la bande dessinée et celui de l'art contemporain, le Canadien Marc Bell possède un univers unique et parfois assourdissant -- mais également un sens de l'humour très particulier. Démonstration.

Xavier Guilbert : Pour décrire ton travail, tu parles d' »Ahtwerks ». Par association, cela m’a fait passer à l’Allemand (« Kraftwerk », l’usine) puis arriver à Kurt Schwitters et son concept de Merz, et bien sûr le Merzbau.

Marc Bell : Kurt Schwitters ? Oh, c’est chouette. J’aime Kurt Schwitters.

Xavier Guilbert : Et tout à coup, j’avais cette connexion avec Dada, qui résonnait vraiment bien avec ce que tu fais.

Marc Bell : Oui, j’aime cette approche du collage. Et Dada, le nonsense… je ne sais pas quoi te dire, je ne vois pas vraiment quoi rajouter à cela.

Xavier Guilbert : Il y a aussi un aspect rétro très net dans ton travail, avec les personnages, bien sûr, mais aussi dans ta palette colorée, qui comporte beaucoup d’ocre et de jaune…

Marc Bell : Je sais qu’il y a beaucoup de jaune. Beaucoup trop, je pense. Je pense qu’il y a trop de jaune.

Xavier Guilbert : Vraiment ?

Marc Bell : Peut-être.

Xavier Guilbert : Même dans tes sculptures, on retrouve encore cette esthétique Dada, avec le même genre de matériaux…

Marc Bell : Ça me fait plaisir que tu le voies de cette façon, parce que j’admire vraiment cette période.

Xavier Guilbert : En ce qui me concerne, avec cette association d’idées, il y a beaucoup de choses qui se retrouvent connectées. Le Merz de Schwitters, avec cette idée de combiner tout un tas d’objets qui ont été jetés. Tu utilises du carton, des boites d’allumettes, des tickets de concert… Robert Rauschenberg faisait quelque chose de similaire avec ses « Combines ».

Marc Bell : J’essaie de ne pas récupérer des choses, j’essaie d’utiliser précisément ce que j’ai déjà. Si tu commences à récupérer des choses, tu te retrouves avec beaucoup trop. J’ai réalisé qu’on pouvait faire beaucoup, avec très peu.

Xavier Guilbert : Pour continuer du côté des influences ou des références, il y a bien sûr Crumb, en particulier dans tes travaux les plus anciens — la couverture de This Is Nothing en étant un exemple assez évident. Dans un récit (« Amy’s Dream of Kittens w/ Kittens » et « Marc’s Dream of Cartoonist Camp »), tu mentionnes aussi Julie Doucet, avec un dessin qui est très évocateur du sien.

Marc Bell : Ce récit onirique était — on m’avait demandé de faire quelque chose pour une anthologie sur les rêves. Amy Lockhart m’avait raconté son rêves de chaton avec des chatons, et je me suis alors souvenu de ce rêve où j’étais dans un camp pour dessinateurs, et voilà que Ron Regé débarque. J’ai plus ou moins adapté le rêve, en l’embellissant un peu. Je ne me souviens généralement pas très bien de mes rêves, et je ne pense pas que cela s’était passé exactement comme ça. C’est la nature des rêves, je ne m’en souviens pas bien.
Je pense que mon travail est un peu schizophrène, d’une certaine manière. Mais il y a des recoupements. Par exemple, j’adore vraiment l’aspect underground classique de Robert Crumb et Julie Doucet. C’est quelque chose qui m’intéresse, mais en même temps, même lorsque je dessinais des récits influencés par cela, je faisais également à côté des œuvres peut-être plus influencées par le domaine de l’art, si je peux dire, comme Ray Johnson — que l’on pourrait en fait relier au collage du début du vingtième siècle et à Dada. L’humour absurde…

Xavier Guilbert : … et les mondes imaginaires ?

Marc Bell : Oui. Et les choses se rejoignent de plus en plus, dans certains des livres les plus récents, je pense.

Xavier Guilbert : La création de mondes imaginaires est quelque chose de très présent dans ton travail. Pour Paul and Shrimpy[1], par exemple, les choses commencent dans un monde très proche du nôtre, puis évoluent progressivement jusqu’à devenir quelque chose de… très étrange. Les références qui me viennent sont Jim Woodring en premier lieu, à la fois pour ce qui est des mondes imaginaires, mais aussi des personnages. Cependant, pour les personnages, je me demande si ce n’est pas également parce que vous êtes tous les deux influencés par des choses plus anciennes, comme les personnages de Max Fleischer.

Marc Bell : Oh, sans aucun doute. Jim Woodring et Fleischer ont sans conteste été des influences sur ces aspects, c’est certain.

Xavier Guilbert : J’ai jeté un œil à de vieux strips de Betty Boop, et on y trouve beaucoup de motifs à carreaux. C’est quelque chose qui est complètement absent des productions Disney, et cela donne un côté très chargé aux cases, à cause de ces motifs. Et ça me fait penser aussi à la manière dont parfois, tu remplis des espaces vides avec des petits motifs.

Marc Bell : « Horror vacui », comme ils disent. La peur des espaces vides.

Xavier Guilbert : Ce que j’ai remarqué également, c’est que le nombre de personnages humains tend à diminuer, remplacé par ce qui est désormais un peu ta marque de fabrique au niveau des personnages.

Marc Bell : Oui, c’est devenu un mur écrasant de… je ne sais pas. C’est assez difficile pour moi de l’exprimer, mais c’est devenu… cela a changé, c’est devenu — je ne sais si j’irais jusqu’à dire « un mur impénétrable », mais c’est devenu beaucoup plus dense… avec une information véritablement envahissante.

Xavier Guilbert : On se retrouve souvent submergé face à tes travaux les plus récents — en particulier pour les dessins, tes bandes dessinées étant généralement moins chargées en termes d’information. Tu abordes les différents médiums de différente façon ?

Marc Bell : Oh oui, j’en suis convaincu. Avec la bande dessinée, même si tout cela reste complexe et dense, j’essaie en fait de le rendre lisible. Parfois, j’utilise la répétition pour cela. Mais sinon, oui, j’essaie véritablement de rendre mes bandes dessinées plus lisibles. Je suis en train de travailler sur un projet en bande dessinée en ce moment, et je fais mon possible pour que ce soit plus clair, mais j’ai vraiment du mal, parce que mon travail finit toujours par être assez complexe, quoi que je fasse. Mais bon, c’est aussi ce qui fait son charme.

Xavier Guilbert : Pour ce qui est des bandes dessinées, le récit occupe plusieurs pages, ce qui fait que l’information arrive par petits morceaux. Alors que pour tes illustrations, tout arrive en bloc, et il faut ensuite naviguer et essayer de comprendre de quoi il s’agit. Pour le lecteur, j’ai l’impression qu’il y a au final la même quantité d’information, mais adaptée à des formats de transmission différents.

Marc Bell : Oh oui, je pense, tout-à-fait. C’est une bonne manière de présenter les choses.

Xavier Guilbert : Face à ton travail, le premier mot qui m’est venu était : cacophonie. Comme si l’on était assis à côté d’une fenêtre, et que l’on entendait les bruits qui montaient de la rue. On retrouve aussi beaucoup des slogans sans véritable message dont on nous bombarde tous les jours. Par exemple, sur la couverture de Hot Potatoe, on trouve les signes ©, (R), TM et (sic) — et c’est juste un élément dans une composition qui déborde d’information. Il y a aussi les phrases étranges que l’on retrouve de loin en loin — comme le « Worn tuff elbow — keep 150 % moisturized at all time » [« Coude calleux — conserver humidifié à 150% en tout temps »].

Marc Bell : On pourrait penser qu’il y a un sens caché, mais il n’y a pas de sens caché. C’est exactement ce que tu dis — peut-être une manière de se défendre. C’est tout de suite un peu idiot quand on l’explique. Je pourrais dire — « oui, c’est comme ça que je fais face au monde moderne, il y a trop d’information, bla bla bla. » C’est vrai, je pense, mais quand on commence à l’expliquer, je ne peux m’empêcher de trouver ça un peu idiot.

Xavier Guilbert : Il y a un psychologue américain, Barry Schwartz, qui a écrit un livre qui s’appelle The Paradox of Choice. Sa théorie, c’est que le nombre faramineux d’options entre lesquelles il nous faut choisir pour les choses les plus simples de la vie de tous les jours génère beaucoup de stress. Par exemple, un supermarché américain moyen a dans ses rayons près de 50 000 références.

Marc Bell : Je sais, c’est dingue. Je discutais avec quelqu’un qui vivait au Kenya, je crois, et il me racontait qu’un jour, en allant aux toilettes publiques, il n’y avait pas de papier. Alors il se dit : « bon, je vais aller m’acheter un rouleau pour moi », et il se rend à la pharmacie du coin, il va dans le rayon où est rangé le papier toilette, et il y a une seule marque. Ça semble tellement plus simple. « Je vais acheter du papier toilette, et je ne vais pas me prendre la tête… » En Amérique du Nord, il y a généralement une cinquantaine de marques qui cherchent toutes à attirer ton attention.

Xavier Guilbert : C’est quelque chose que tu n’apprécies pas, ou qui te révolte ?

Marc Bell : Je ne sais pas si ça m’irrite, c’est simplement comme ça. Je m’en moque un peu, c’est un peu de la satire. Je pense que ça m’irrite, parce que c’est ma manière personnelle de répondre à tous ces messages dont on me bombarde. Et probablement, je suis un mec bizarre — je suis un dessinateur de bande dessinée, et beaucoup d’entre eux utilisent leur travail pour trouver leur place dans le monde. Ils se mettent dans un coin, et ils font leur boulot tout seul, et c’est leur manière de faire face aux choses. Je ne suis pas en train d’essayer de dire que c’est comme ça pour tout le monde, mais chacun trouve sa manière personnelle de gérer ce genre de chose.

Xavier Guilbert : Au-delà de la cacophonie, il y a aussi cette fascination pour les diagrammes et les explications aux airs techniques, comme si tu essayais de comprendre comment fonctionne le monde — même si cela dérive souvent vers le fantastique. Et cela rejoint la tendance à cataloguer les choses, aussi.

Marc Bell : La création de monde m’intéresse, de monde concret. Mais ensuite, c’est… avec moi, cela devient vite hors de contrôle (rire). Je donne beaucoup d’information, mais j’essaie aussi d’avoir quelques repères. La bande dessinée sur laquelle je travaille en ce moment, se déroule dans Lord Rupert Manor, et c’est un lieu dans lequel se sont déroulées quelques-unes de mes histoires par le passé. Ce qui fait que même si tout cela est assez extravagant, j’essaie toujours de — je mets en place beaucoup de choses, mais je suis toujours en train d’essayer de revenir en arrière et de construire sur ce que j’ai déjà mis en place. Même si cela semble très déroutant au premier abord, j’essaie d’établir des liens entre mes différents travaux. Alors je fais ces diagrammes qui donnent l’impression qu’ils vont expliquer… quelque chose. Je ne sais pas si c’est le cas au final, mais j’aime ce processus. Cela n’apporte pas de gratification de la manière classique, du genre : « ah, il a mis en place ce diagramme ou ce système, et maintenant je comprends tout. » C’est quelque chose qui se poursuit, cette cacophonie continuelle. C’est une bonne description, je trouve.

Xavier Guilbert : Tu dis que ça t’échappe. C’est quelque chose qui t’arrive quand tu dessines ? Te perds-tu dans l’acte de dessiner, ou y-a-t’il toujours une composition ou un plan global dès le départ ?

Marc Bell : Eh bien… parfois, j’imagine quelque chose de très détaillé dans ma tête, mais je n’arrive jamais à vraiment le réaliser. Les pages ne sont pas assez grandes. Je commence ces trucs très complexes, et ils deviennent de plus en plus compliqués, mais à un moment je me retrouve obligé d’arrêter.

Xavier Guilbert : Il y a une composition sur une page qui se déplie dans Hot Potatoe qui laisse entrevoir quelque chose de très grand, pourtant. Même cela, ça ne suffit pas ?

Marc Bell : Pas vraiment. J’ai l’impression qu’il faudrait que je fasse quelque chose de plus grand. Quand je dis que la place est limitée, je pense plutôt à une page normale, une planche de bande dessinée. Un peu comme pour la page du strip de Gustun, par exemple. Je commence ces diagrammes dans lesquels le personnage évolue, mais j’ai toujours l’impression que je dois me limiter à un certain moment parce que — avec la bande dessinée, tu dois définir les choses du point de vue graphique. C’est une bonne limite.

Xavier Guilbert : Tu as publié dans différents supports. Il y a par exemple Big Pile, qui a connu un changement de format physique à un moment — comment gère-t-on ce genre de chose ?

Marc Bell : Je n’avais pas le choix. Dans ce cas précis, j’avais un strip qui était inscrit dans un carré, mais l’éditeur avait décidé qu’ils allaient changer le format de la page consacrée aux bandes dessinée. J’ai dû changer, j’ai dû m’adapter, et réussir à… Quand je travaillais pour ces hebdomadaires, j’essayais toujours de trouver des moyens de raconter des histoires que je pourrais ensuite publier en livre. Ce qui fait que dans certains cas, ce n’était pas forcément très gratifiant pour le lecteur, semaine après semaine, parce qu’il n’avait que ces petits bouts qui lui étaient donnés. Et dans ce cas précis, le strip est devenu plus petit, mais j’étais assez têtu pour essayer d’en tirer quelque chose.
Il y a un meilleur exemple, c’est quand je publiais Shrimpy and Paul dans le magazine Exclaim !. Quand j’ai commencé à dessiner ce strip, il prenait une demi-page de journal. Ce qui fait que c’était plutôt grand. Et puis ils l’ont réduit, ils ont diminué la taille de moitié, ce qui faisait que je n’avais plus que dix centimètres sur treize, mais j’étais tellement têtu… je me suis retrouvé à dessiner autant de cases, simplement beaucoup plus petit. Parce que je voulais avancer dans mon travail. Au début, il y avait une demi-page et je crois, huit cases ou quelque chose du genre ; et puis cela a réduit de moitié, et la seule manière que j’avais de m’en tirer pour ce que je voulais faire, c’était de passer à neuf cases. Donc réduit de moitié, mais avec une case en plus. Et je continuais à dessiner à la même taille, je crois, et je les réduisais ensuite, ce qui fait que les gens se plaignaient : « je ne peux pas lire, c’est trop petit ! » Ce à quoi je répondais : « Eh bien, désolé ! Mais j’ai ce bouquin à terminer… » C’était seulement une manière d’essayer de produire une certaine quantité de travail pour faire ce livre, qui était pour moi la finalité..

Xavier Guilbert : Donc la publication épisodique était seulement une manière d’arriver à tes fins.

Marc Bell : Je cherchais à ce que les gens trouvent leur compte avec les épisodes, mais j’essayais toujours d’en tirer quelque chose de plus grand.

Xavier Guilbert : Les quelques recueils que j’ai pu lire de toi sont très éparpillés en terme de dates. C’est le cas pour Pure Pajamas, ton dernier livre, mais c’est vrai aussi pour Hot Potatoe, qui présente des choses datant de différentes périodes.

Marc Bell : En fait, Shrimpy and Paul était — c’était une période précise. Je pense que le premier strip de Shrimpy and Paul date de 96, celui qui est très mal dessiné tout au début du livre. Et puis j’ai commencé à dessiner pour Exclaim !, et cela couvre la période qui va de 1996 à 2003. Donc oui, c’est un peu éparpillé, mais cela représente une trajectoire de mon travail. Ensuite, Hot Potatoe couvre le travail artistique — je pense que cela couvre mon travail artistique depuis 2000, environ, de 2000 à 2008 ou 2009. Soit une période de huit ans. Enfin, Pure Pajamas est particulier, parce que c’est…

Xavier Guilbert : Il débute avec les choses les plus récentes, et se termine avec des strips tirés de This is nothing, datant de 1998, je crois. C’est assez déroutant…

Marc Bell : C’est déroutant. Je n’étais pas vraiment à l’aise avec l’idée d’inclure certains travaux là-dedans, notamment vers la fin où il y a des exemples de mon style brouillon. C’est assez déroutant. En ce moment, je travaille sur un projet qui couvre une seule histoire, ce qui fait que ce sera quelque chose de plus complet et cohérent, j’espère. Je dirais que Pure Pajamas est mon livre patchwork, si tu vois ce que je veux dire.

Xavier Guilbert : Vas-tu publier ce livre en épisodes, ou directement en recueil ?

Marc Bell : Non, ce sera directement en recueil.

Xavier Guilbert : C’est la première fois que ça t’arrive ?

Marc Bell : Oui, je pense.

Xavier Guilbert : Est-ce différent dans la manière dont tu l’abordes ? Une fois que c’est publié, tu ne peux plus revenir dessus.

Marc Bell : Oui, tout le reste était dessiné page par page. Je faisais les crayonnés, puis j’encrais, et puis c’était publié dans le journal et j’avais la possibilité de le retoucher plus tard si ça devait sortir en recueil. Mais là, c’est différent, je fais d’abord les crayonnés pour l’ensemble, ce qui fait que je pourrais faire les retouches avant d’encrer, et ce sera la première fois que ce sera publié. C’est la première fois que je dessine un récit complet en une seule fois. C’est aussi l’histoire la plus longue que j’ai faite, je crois.

Xavier Guilbert : Est-ce que tu es quelqu’un de nostalgique ?

Marc Bell : Oui. Dans ce nouveau projet, j’essaie de le rendre — ça reste toujours assez barré, mais j’essaie de le rendre plus clair. Et j’utilise certains de mes anciens personnages. Il y a même Monsieur Moustache, qui est apparu en 1993. Je le dessinais dans le journal scolaire pour lequel je travaillais à l’époque. C’est un personnage très Jim Henson. Je suis assez satisfait du dessin que j’ai pu faire sur ce nouveau projet. Cela me fait parfois penser à Jim Henson, j’essaie d’arriver à cette apparence simple et iconique. Même si tout cela reste assez chargé.

Xavier Guilbert : Tu parles de Jim Henson, il y a aussi les anciens strips…

Marc Bell : Et Richard Scarry. C’est la référence qui revient souvent quand les gens regardent mon travail. C’est un auteur de livres pour enfants qui date de — des années 50, peut-être. Il a fait des livres comme What do people do all day ? ((Publié en français sous le titre de La vie de tous les jours aux éditions RST.)), avec tous ces animaux qui sont tous très occupés. Cela montre ce que tout le monde fait de sa journée, toutes les différentes activités.

Xavier Guilbert : Comment en es-tu arrivé à cet univers aussi étrange ? Les créatures que l’on y trouve, sont-elles oniriques ? Ou viennent-elles d’ailleurs, comme par exemple, imaginer un scientifique magique de 200m. [600 ft. magic scientist], et d’essayer de voir ce qu’il fait ?

Marc Bell : En réalité, le scientifique magique de 200m. est parti d’une plaisanterie. Avec mon ami Peter Thompson, nous travaillons ensemble, nous avons fait ces dessins de Hobbit qui sont dans Hot Potatoe. Et nous avons ces moments — tu vois, on commence à parler de ce scientifique magique de 200m., et puis… ça vient de nulle part, mais ça se retrouve répété dans notre travail, et je l’ai utilisé dans ce récit. Beaucoup de choses viennent de jeux de mots et de plaisanteries entre amis.

Xavier Guilbert : Tu prends des notes de ce genre de chose ? Il y a beaucoup d’éléments qui reviennent de loin en loin. Comme Nowicker, par exemple. Il y a aussi L.O., qui signifie…

Marc Bell : London, Ontario. Beaucoup de gens parlent de « T.O. », soit « Toronto, Ontario ». Avec des amis de London Ontario, on travaille beaucoup ensemble. Il y a ce livre qui s’appelle Nog A Dod, que j’ai réalisé en 2006, qui est un recueil de dessins et de livres de ce groupe auquel j’appartiens. Et depuis des années, nous nous référençons les uns les autres dans nos travaux. C’est un peu comme si on se volait des choses, sans que cela pose de problème. Peter [Thompson] va dessiner quelque chose, ou bien ce sera Jason [McLean], et puis je vais prendre cette idée ou ce dessin et le transformer, et vice-versa. C’est de là que vient toute cette terminologie. Nous venons de London, Ontario, et il y a tout ce passif — dans les années 60, il y avait une scène artistique locale, avec ces artistes qui habitaient London, des artistes de London très bornés : « Nous n’avons pas besoin d’aller à Toronto, pas besoin d’aller à New York, nous allons rester à London et travailler ici. » Ce qui fait qu’il y a à London ce genre de passé, et… je ne sais pas trop comment l’expliquer. C’est aussi un peu lié à la scène locale de Chicago. Les productions sont différentes, mais les attitudes se ressemblent. Et cela se passait au même moment.

Xavier Guilbert : Le fait d’être dans un endroit qui n’est pas considéré comme un centre culturel…

Marc Bell : C’est une source de motivation pour moi, d’être un peu à l’écart du centre des choses.

Xavier Guilbert : A l’écart, mais tout en revendiquant une forme d’autonomie ?

Marc Bell : Oui, tout-à-fait. C’est exactement ça. Revendiquer une forme d’autonomie, tout se montrant un peu bornés, pour rire, à revendiquer cette autonomie. C’est clair.

Xavier Guilbert : Ce que je trouve intéressant dans ton travail artistique, c’est qu’il fonctionne aussi par séquence. Par exemple, il y a cette série de « Neo Gneppotism » avec des dessins liés entre eux, ou des pages qui utilisent des compositions identiques.

Marc Bell : C’était une série de dessins, en effet.

Xavier Guilbert : Et qui font référence au même univers typique de Marc Bell, en filigrane.

Marc Bell : Oui, c’était effectivement une série — je crois que je les avais fait pour un salon d’art. Et puis je les ai utilisés pour Kramers [Ergot]. Ce qui — je me sens toujours un peu coupable de réutiliser ce genre de travail dans des anthologies de bande dessinée, parce que c’est… tu vois, les gens disent : « argh, c’est illisible ! » (rire) Mais je pense qu’on peut encore les lire.

Xavier Guilbert : Surtout que les gens qui s’intéressent à Kramers Ergot sont sans doute beaucoup plus ouverts par rapport à ce que l’on peut y trouver…

Marc Bell : C’est vrai. Mais c’est beaucoup plus classique, désormais. Plus direct.

Xavier Guilbert : Je n’ai pas vu les derniers numéros, je me suis arrêté au 7. Ce sont ceux auxquels je pensais.

Marc Bell : C’est l’époque où c’était vraiment — les numéros 4 et 5 étaient vraiment dingues. Le 4 était vraiment bien.

Xavier Guilbert : Sur les pages de garde de Hot Potatoe, il y a une galerie d’immeubles…

Marc Bell : Ah oui. Ce sont — j’ai pris plusieurs des œuvres qui sont présentes dans le livre, et j’en ai fait une petite reproduction, en quelque sorte.

Xavier Guilbert : A la manière de Duchamp, qui faisait son musée portatif.

Marc Bell : Oui. J’ai trouvé ce livre vraiment fascinant, ces entretiens (Dialogues avec Marcel Duchamp). Comme le fait de repartir en arrière — cette idée m’intéresse vraiment beaucoup. On pourrait dire que je repars en arrière, ou peut-être sur le côté. Il y a un artiste — je ne me souviens plus de qui, mais j’aime cette image — qui disait de son travail qu’il était comme une moissonneuse qui irait sur le côté. Ça a du sens ? Plutôt que d’aller vers l’avant, il va sur le côté. En repassant sur le même terrain. C’est ce que j’aime faire — essayer, littéralement, d’aller vers les côtés.

Xavier Guilbert : Est-ce que tu connais ces tableaux de Juan Miro, pour lesquels il utilisait des dessins de tuyaux et de choses qu’il avait découpées dans des catalogues, comme base pour ses peintures ?[2]

Marc Bell : Non, mai ça m’intéresserait de les voir. Il découpait des catalogues de son travail ?

Xavier Guilbert : Non — seulement des catalogues de vente.

Marc Bell : Ah. Parce que parfois, je découpe — je vais faire ces petits livres autopubliés, et puis je vais réellement les découper, et en mettre des fragments, des fragments de vieilles œuvres dans de nouvelles œuvres. Une autre chose que j’ai faite, pour illustrer cette idée que « il suffit de peu pour faire beaucoup », j’ai ce petit morceau de papier que j’aime bien, et je vais progressivement le découper, et tu peux voir toute une série de travaux dans lequel tu le retrouves. J’ai ce morceau de papier avec des personnages Aztèques et Maya — et j’adore ça. C’est comme un alphabet, avec ces formes bizarres et abstraites qui me plaisent beaucoup. Ces formes ont véritablement influencé mon dessin. Mais également, de ce petit morceau de papier, je vais découper un petit personnage et je vais le mettre sur un collage, et cette simple feuille m’a duré, je ne sais, peut-être trente œuvres. Si tu regardes les trente derniers collages que j’ai faits, il y a probablement un ou deux de ces personnages sur chacun.

Xavier Guilbert : Tu expérimentes beaucoup avec le collage ?

Marc Bell : Oui.

Xavier Guilbert : As-tu déjà été tenté par l’animation ?

Marc Bell : Pas vraiment. Selon moi, c’est beaucoup trop de travail. Peut-être que je pourrais — les jeux vidéo me tentent, j’aimerais en faire un. Avoir un succès… imagine, un jeu vidéo du scientifique magique de 200m. ? Ça pourrait être super. Ou pas. Qui sait ?

Xavier Guilbert : J’ai vu que tu avais fait la couverture des Bravest Warriors de Pendleton Ward, et en regardant son travail, il y a un lien.

Marc Bell : Des gens m’ont dit : « Marc, j’ai regardé Adventure Time, tu devrais prendre un avocat. » Je l’ai regardé aussi, mais je n’ai rien vu qui copiait mon travail. Je pouvais voir, peut-être — un lien. Mais il me faudrait un avocat sacrément bon. Et je plaisante ici, je ne suis pas en train de dire que je vais faire un procès à Adventure Time. (rire)

Xavier Guilbert : Je ne pensais pas forcément à ce que tu fasses l’animation par toi-même, mais n’as-tu jamais été tenté d’avoir une adaptation de ton travail ?

Marc Bell : Oh oui, ça me dirait. Faire le design de l’animation, oui, c’est quelque chose que je ferais. Je pense que je pourrais — si je me libérais, que je n’ai pas à dessiner du tout, je pense que je pourrais en tirer quelque chose d’intéressant. Surtout que je travaille bien en équipe. Cela pourrait aller très vite avec les bons scénaristes et autres. Je crois.

Xavier Guilbert : On ne t’a jamais rien proposé dans ce genre ?

Marc Bell : Non, jamais. Je veux dire, en fait, on m’a proposé, ils voulaient que je crée quelques personnages pour un jeu vidéo, ils avaient un contrat avec Sony pour faire un jeu. Ils sont venus me voir, mais quand on est entré dans les détails, j’ai dit — pas question ! C’était du travail de commande. Ils voulaient que je crée des personnages qui ne m’appartiennent plus ensuite. Je me suis dit : si ce truc marche, je ne veux pas avoir à devoir me taper la pub à la télévision et me satisfaire du peu d’argent qu’ils m’auraient donné — relativement peu. Il y avait sans doute très peu de chance que ça marche, mais…

Xavier Guilbert : Tu te souviens du nom du jeu ?

Marc Bell : Non, et je ne devrais probablement pas en parler, parce que je suis en train de me plaindre. Je ne sais pas, j’aurais dû demandé le nom, peut-être. Peut-être qu’ils ont utilisé mes personnages quand même. (rire) Dans les années 90, quand j’étais vraiment sans le sou, et borné…

Xavier Guilbert : … ce qui semble être toujours le cas. (sourire)

Marc Bell : Tu trouves que je suis borné ? Je ne sais pas si je suis borné aujourd’hui. Je ne pense pas, mais pour faire ce que je fais maintenant, il a fallu que je sois borné. J’ai dû vivre avec très peu et m’en tenir à ça. C’est en étant borné que je suis arrivé au point où je suis maintenant, où je suis bien. Je ne me plains pas.
Dans les années 90, je travaillais à Nelvana, c’est une boîte d’animation à Toronto. Ils font des trucs comme Little Bear, Sam and Max, Pippi Longstocking — ou ils les faisaient, je ne sais pas s’ils existent encore, mais c’est très probable. Les gens qui bossaient là-bas, qui faisaient du design ou du scénario, me disaient souvent : « eh, Marc, on a vu tes bandes dessinées, tu devrais proposer une série. » Et je crois que je suis passé par toutes les étapes pour proposer un truc, mais il y avait tellement de paperasse… et cette paperasse disait, en gros : « Si nous prenons ta proposition, et qu’on te la vole, tu ne peux pas nous intenter de procès. » Ce qui fait que j’aurais dû prendre mon propre avocat pour rédiger mon contrat, mais je n’avais pas d’argent. Je travaillais pour eux pour dix dollars de l’heure, à colorer leur merde. Et donc…

Xavier Guilbert : Le récit onirique était une commande. Tu as aussi illustré des chansons. C’était aussi une commande ?

Marc Bell : Oui, c’était pour Vice. Mon rédac’chef là-bas me proposait des suggestions. Je crois que la première qu’il m’a demandé de dessiner était — « Est-ce que tu peux dessiner ‘Rebel Yell’ de Billy Idol ? » Et j’ai dessiné ça, et puis il m’a demandé d’en dessiner d’autres, et j’ai continué. Parfois, ça m’est arrivé de refuser…

Xavier Guilbert : Ça n’a pas l’air de t’avoir passionné.

Marc Bell : Ah bon ? (rire) En fait, je pense que ce sont parmi mes meilleures bandes dessinées, d’une certaine façon. Ou pour le dessin. Je pense que c’était le moment où j’étais au sommet de mon dessin.

Xavier Guilbert : Tu trouves que tu as régressé depuis ?

Marc Bell : Non non non. Je n’ai pas régressé, je veux dire, j’ai changé. C’est à peu près à cette époque que j’ai arrêté de faire de la bande dessinée. Et j’ai commencé à travailler plus sur les travaux artistiques. Je ne pense pas que mon dessin ait régressé, mais j’ai commencé à l’aborder différemment. Parfois, je me retrouve à penser : « Mince, je me demande ce qui se serait passé si j’avais continué à faire de la bande dessinée à ce rythme. » Parce que je dessinais vraiment beaucoup à l’époque, et je m’y suis un peu cramé. Et puis je me suis tourné vers les travaux artistiques, et j’en ai fait des tonnes — il y a une période où je n’arrêtais pas d’en faire. Ce qui fait que je me suis cramé là aussi, un peu. Maintenant, je reviens vers la bande dessinée, j’essaie de m’y remettre sérieusement à nouveau. J’ai donc eu tout ce… avant, je faisais les deux de front, et puis je me suis mis à l’art, et puis maintenant je reviens un peu vers la bande dessinée, mais je vais certainement continuer le travail artistique.

Xavier Guilbert : Est-ce que tu vois une différence, maintenant que tu es revenu à la bande dessinée ? Pour ton travail artistique, c’est assez évident que tu y as amené des éléments de tes bandes dessinées…

Marc Bell : Les deux se rejoignent beaucoup. Je ne cherche pas trop à les séparer, parce qu’ils interagissent beaucoup.

Xavier Guilbert : Mais est-ce que le fait de t’être consacré essentiellement à ce travail artistique pendant une période a changé la manière dont tu abordes désormais la bande dessinée ?

Marc Bell : Ça m’inquiétait, de revenir à la bande dessinée et de n’être plus capable d’en faire. Mais tout allait bien — mieux, même. C’est un peu plus lisible, maintenant. Si je peux en juger par les crayonnés.

Xavier Guilbert : Avec ton travail, j’ai l’impression qu’il y a pour le lecteur une courbe d’apprentissage, avec un vocabulaire très personnel qui se construit au fil des travaux. Une fois que l’on s’est habitué à ces éléments récurrents, les choses s’éclairent.

Marc Bell : Vraiment ? Oh, ça fait plaisir à entendre. (rire)

Xavier Guilbert : Je ne dis pas qu’elles deviennent limpides, mais au moins on est en terrain familier.

Marc Bell : Ah bien, j’espère que c’est le cas.

Xavier Guilbert : Et pour autant, quand je regarde Pure Pajamas et la manière dont tout est organisé en ordre chronologique inverse, je me demande si tu n’essaies pas de rendre les choses plus difficiles pour le lecteur.

Marc Bell : Je ne voulais pas mettre les trucs brouillons au début. Oui, c’est vrai que ça se balade un peu. En fait, j’en discutais avec Sammy Harkham, et il m’a dit : « Tu devrais éviter de mettre ces vieux trucs au début. » Et j’y ai réfléchi, et je suis tombé d’accord avec lui. Il y a un strip vers le début — « Kevin ». Je regrette un peu de l’avoir mis si tôt dans le livre, mais il y avait des raisons précises, en particulier parce que je pensait que c’était une manière de présenter tout l’univers lié à Lord Rupert Manor. J’ai des raison de l’avoir organisé comme je l’ai fait, mais le moment le plus brutal, c’est… le strip de la machine à laver. Celui qui est très brouillon. C’est autobiographique, et c’est très brouillon. C’est le passage le plus brutal, et c’est celui que je voulais enlever.
Je me suis récemment occupé d’un livre de mon ami Mark Connery, qui fait Rudy. Il a publié dans Ganzfeld #5. J’ai donc édité un de ses livres, avec des choses qui s’étalent sur une vingtaine d’années. Je l’ai organisé en ordre chronologique inverse, en commençait avec les choses les plus récentes, puis en remontant vers les plus anciennes. Donc peut-être que c’est ma manière de faire les choses.

Xavier Guilbert : Pour revenir sur cet aspect rétro, on constate dans ton travail une véritable absence de technologie, ou tout du moins, de technologie moderne. On n’y trouve pas de téléphones portables, par exemple, et pour évoquer à nouveau le scientifique magique de 200m., on y voit la science telle qu’elle pouvait être représentée dans les années 50. Il n’y a pas d’ordinateur, pas d’Internet.

Marc Bell : Je trouve ça plus intéressant de dessiner des choses concrètes, je pense. Dessiner un scientifique qui regarde un écran, ça m’ennuierait.

Xavier Guilbert : Dans ton dessin, il y a une approche très particulière de la matière. Par exemple, quand tu dessines un morceau de bacon, cela ressemble plutôt à un tronçon de route ou quelque chose du genre. Cela m’évoque beaucoup le travail de Claes Oldenburg — en plus de donner l’impression que tout est plus ou moins vivant, et pourrait soudainement s’animer…

Marc Bell : Comme c’est le cas pour Betty Boop, où tout est vivant. Je pense que ça m’amuse. Je vais me dire : « Bah, c’est un peu ennuyeux, là. Tiens, je vais y rajouter un visage. » Ce strip de Gustun en est un bon exemple : le sol est vivant, la terre est vivante. Je ne sais pas trop d’où ça vient.

Xavier Guilbert : D’ailleurs, ce n’est pas la Terre [Earth en anglais], c’est la Te_re [Ea_th].

Marc Bell : Ah oui, je sais. Ça m’énerve un peu que j’aie fait ça. Mais pourquoi ? C’est idiot. (rire) Et maintenant, je dois me coltiner ce truc.

Xavier Guilbert : Pourquoi tu dois le conserver ? Tu pourrais le changer, tu es l’auteur, tu as tous les pouvoirs.

Marc Bell : Oh non, maintenant c’est imprimé, il n’y a pas grand-chose que je peux faire. Mais j’envisage de faire un moratoire sur les erreurs d’orthographe. Je m’en suis lassé, ça ressemble à un gimmick, maintenant. Donc peut-être on arrête, tout doit être écrit comme il faut. Passer des erreurs au correct, en devenant très conservateur. D’une certaine manière, mon travail est assez conservateur. Ce n’est pas particulièrement salace, ou… c’est très « grand public ».

Xavier Guilbert : C’est complètement asexuel.

Marc Bell : C’est vrai, je sais que c’est le cas. C’est quoi cette histoire ? Et il y a tout un tas de mecs, mais où sont les femmes ? Je ne sais pas dessiner — je ne suis pas très bon pour dessiner les femmes.

Xavier Guilbert : Il y en a un peu dans les premiers strips, et puis tout d’un coup il ne reste plus que les mecs.

Marc Bell : Je ne sais pas trop ce qu’il en est. Je déteste un peu cet aspect — je veux dire, je ne pense pas que ce soit macho.

Xavier Guilbert : Mais c’est seulement le fait que l’aspect sexuel est complètement absent — à part pour les têtons de Paul.

Marc Bell : Je sais, je sais ! Il faudrait peut-être que je consulte un psy, pour comprendre pourquoi.

Xavier Guilbert : Un peu plus tôt, tu parlais des jeux de mots, et puis il y a cette approche en écriture automatique et les associations libres. Mais à part un ou deux moments, les allusions sexuelles sont complètement absentes.

Marc Bell : Je crois qu’il y a un animal qui éjacule sur Shrimpy, à un moment. (rire) Et puis il y a une fois où Shrimpy va chez une femme — je ne sais plus si c’est Miss Polly — et il se glisse sous les couvertures, et elle dit : « sors de là ». Et quand il sort, il porte sa culotte ou quelque chose comme ça. Mais c’est assez rare…

Xavier Guilbert : Surtout par rapport à la quantité de travaux que tu as réalisés…

Marc Bell : Oui, je ne sais pas trop quoi dire. Peut-être… peut-être que quand les choses deviennent trop sexy, je trouve que ça devient malsain. Je ne sais pas.

Xavier Guilbert : Pourtant, la manière dont tu abordes le corps est très particulière. Il y a soit des corps incomplets, avec seulement une jambe, ou sans bras ; et puis il y a la manière dont tu te représentes dans les premières pages de Pure Pajamas, qui rejoint beaucoup l’idée de cacophonie que l’on évoquait plus tôt. Dans le sens où tu as ce personnage qui est très grand, mais avec une toute petite tête. L’opposition entre le corps démesuré, soit l’appareil sensoriel, et la toute petite tête qui essaie de gérer toute cette information. A partir de là, j’ai réalisé que beaucoup de tes personnages n’ont pas de cou, alors que le cou est un peu le symbole de cette séparation entre l’esprit et le sensoriel — comme s’il n’y avait pas de filtre entre les deux, avec la cacophonie qui monte directement au cerveau.

Marc Bell : Je ne sais pas, je n’y ai pas assez réfléchi. J’aime bien l’auto-portrait au début de Pure Pajamas. J’aime ces personnages à grands pieds — des grands pieds, et une petite tête ! Esthétiquement, ça me plait, mais cela pourrait avoir une autre signification. Mais je ne suis pas la personne la mieux placée pour…

Xavier Guilbert : Il y a un moment, dans Lord Rupert Manor, où un personnage sort d’une armure, et c’est une armure qui n’a pas de tête.

Marc Bell : Ah oui, c’est Stroppy. Tu vois, c’est lui le personnage principal de la nouvelle histoire.

Xavier Guilbert : Pour lui aussi, il y a ce corps démesuré, et à l’intérieur, il y a quelque chose qui…

Marc Bell : Oh oui, il y a très clairement quelque chose du genre dans ce cas. Lui, c’est ce type bizarre et tout racorni à l’intérieur, mais c’est en fait son extérieur, et il se protège avec cet autre… cet extérieur factice. C’est compliqué. Je serais curieux de savoir si tu as une interprétation de ça, toi.

Xavier Guilbert : Je ne sais pas trop. Mais je trouve très intéressant la manière dont tu traites le corps, vis-à-vis de la cacophonie. Avec l’agression du monde extérieur, ces grands corps et ces petites têtes.

Marc Bell : Je me demande si quelqu’un a déjà analysé le travail de Guston (le vrai Guston, Philip Guston) de cette manière. Mais peut-être que ses personnages n’ont pas de petites têtes, elles sont finalement plutôt grosses, mais il a les bras démesurés et ce genre de chose. C’est très physique, tu vois ?

Xavier Guilbert : Tu as aussi le « Coude Calleux »…

Marc Bell : (montrant ses propres coudes) Oui, je l’ai. (rire)

Xavier Guilbert : … et c’est une partie du corps qui travaille, où l’aspect physique est très présent, ce n’est absolument pas sexy.

Marc Bell : Depuis que je suis gamin, j’ai toujours été fasciné par le coude. C’est bizarre. Peut-être que c’est une forme bizarre de — je ne sais pas si c’est de la mortification corporelle, mais il y a quelque chose, une sorte de préoccupation dont je ne sais pas si je la comprends vraiment.

Xavier Guilbert : Il y a la même chose avec les articulations des doigts…

Marc Bell : C’est vrai. (une pause) Je ne sais pas quoi te dire ! C’est difficile pour moi de — je ne peux pas me l’expliquer.

Xavier Guilbert : De manière générale, tu n’essaies pas d’analyser ton travail.

Marc Bell : Pas vraiment. J’ai l’impression que ce n’est pas à mois de le faire. C’est ton boulot ! (rire) Mais je suis content que tu — c’est intéressant d’entendre quelqu’un souligner ce genre de chose. Parce que ce sont des aspects que peu de gens remarquent.

Xavier Guilbert : De la même manière, tu as ces personnages avec ces attributs très humains…

Marc Bell : Mais ce ne sont clairement pas des gens normaux.

Xavier Guilbert : C’est vrai, mais même, quand tu t’attardes sur un détail — par exemple le coude, ce coude est sans conteste humain. Alors que tu as d’autres personnages qui sont plus carrés, plus abstraits dans le dessin, et il y a un véritable écart entre eux.

Marc Bell : J’aime ce tiraillement, j’aime montrer des choses très détaillées, et parfois m’éloigner et les faire plus simplifiées. Avec la bande dessinée, je pense qu’il faut garder les choses simples dans une certaine mesure, afin que les gens puissent entrer dedans. C’est pour ce la que les dessins son différents. Tu peux entrer dans ces histoires. Même si tout cela reste très chargé, j’essaie toujours de laisser un point d’entrée dans les personnages.

Xavier Guilbert : D’où tiens-tu ce besoin de produire autant ? Quand tu parlais du changement d’espace disponible dans Exclaim !, tu aurais pu choisir une autre stratégie, tu sais ? Comme diviser les pages en deux, par exemple. Mais, tu voulais absolument produire autant qu’avant. Tu as aussi évoqué le « Horror vacui », et ça rejoint aussi cette idée de compulsion.

Marc Bell : Oh, très certainement. Mais cette histoire de devoir comprimer le strip, c’était vers la fin des années 90, début 2000. Je me suis un peu cramé sur la bande dessinée, puis je me suis tourné vers l’art, et maintenant je me trouve dans une étape différente où je ne suis plus — je n’ai plus le besoin de produire autant. Je continue tranquillement à faire de l’art, mais plus au même rythme, et je fais de la bande dessinée tranquillement aussi. J’essaie de monter en puissance à nouveau, pour produire plus, mais désormais, je ne ressens plus de culpabilité ou de compulsion de devoir produire beaucoup. Parfois, j’ai mauvaise conscience, je me dis : « ah, je devrais travailler plus vite », mais j’essaie surtout de me laisser un peu de répit. J’ai le sentiment d’avoir déjà beaucoup produit, alors…

[Entretien réalisé le 17 août 2013 à Minneapolis, dans le cadre de PFC#4]

Notes

  1. Seule œuvre de Marc Bell à être disponible en français, publiée sous le titre de Shrimpy et Paul chez les indispensables éditions Cornélius.
  2. Des exemples de ces tableaux sont visibles sur ce mini-site du MoMa, dans la rubrique « Paintings Based on Collage | 1993 ».
Entretien par en octobre 2013