Vues Ephémères – Mai 2011

de Xavier Guilbert

(Le problème, avec une rubrique mensuelle, c’est qu’elle revient tous les mois. Avec à chaque fois, la douloureuse question du sujet, en essayant de se renouveler et d’éviter de trop radoter. Le mois de mai touche à sa fin, mais pour je ne sais quelle raison, l’inspiration ou l’envie m’échappaient, bien que les semaines écoulées se soient montrées riches en sujets potentiels. D’où ce texte multiple en forme de rattrapage, histoire de solder le compte.)

Fin avril, on a pu découvrir le projet Gastoon de Marsu Productions, révélé à l’occasion d’une mise en ligne un rien anticipée de la part d’Amazon, et qui a déjà fait couler beaucoup d’encre un peu partout.[1] Fin 2009, on reprochait (jusqu’à l’interdiction) au Blog de Franquin d’«outrepasser les limites du bon goût et du respect». En 2011, le projet Gastoon s’attache à «valoriser l’univers de Franquin qui est un auteur qu’on adore et dont le travail nous inspire beaucoup de respect».[2] D’ailleurs, sur son site, Marsu Productions fait preuve de l’étendue de son respect dans sa présentation de Gaston Lagaffe : «Tout le monde se reconnaît dans ce héros cool aux valeurs écologiques et résolument modernes ! Avec plus de 300 produits sous licence, Gaston est un des plus gros succès en matière de licence, tous horizons confondus (télé, BD, ciné, etc). Héros cool ou anti-héros plein d’humour, tout le monde se reconnaît dans son engagement humaniste et ses valeurs résolument modernes.»[3]
En voici donc une version enfantine, pour un projet qui (avant tout) cherche surtout à faire de l’œil aux lecteurs adultes — un jeu de références et de parallèles, où Gastoon et les «modèles réduits» de Jules-de-chez-Smith-en-face ou Demesmaeker vont à la même école. Le style est à l’identique — une sorte de travail de faussaire, mais cautionné par les ayants-droits. Sur Amazon, la couverture et les deux planches-témoin ont disparu, remplacées par un bref argumentaire en forme de justification : «Quoi ? ! Un petit Lagaffe ? ! Pas du tout ! C’est Gastoon, le neveu de Gaston Lagaffe. Créé par Franquin, pour des gags publicitaires, il vit maintenant ses propres aventures, grâce aux Léturgie père et fils, épaulés par Yann. Une sacrée équipe qui lui a concocté des gags sur mesure ! Car, s’il ressemble à son illustre oncle, Gastoon a sa personnalité : vif, espiègle, branché, inventif et écolo !»
Et finalement, on ne voit pas trop comment on pourrait attaquer Marsu Productions dans cette déclinaison de la marque Franquin : Gastoon, personnage créé par Franquin dans le cadre d’une utilisation mercantile, se voit repris pour une opération dont l’ambition est éminemment commerciale. En un mot : respect.

Début mai, Le Figaro s’essayait à «dresser une liste — arbitraire et assumée — des 30 BD incontournables qui doivent figurer dans la bibliothèque idéale du XXIe siècle» : «Le principe de cette sélection est de balayer les principales œuvres incontournables du 9e art, en essayant d’obtenir une photographie cohérente et variée, tant sur le plan temporel que géographique, des chefs-d’œuvre édités en bande dessinée, de la BD franco-belge aux mangas en passant par les comic books américains.» Bilan des courses : un seul manga dans la liste (le terriblement consensuel Taniguchi), cinq productions anglo-saxonnes, pour 24 représentants de la Franco-Belgie.
Pas de quoi s’étonner — comme attendu, cette liste est empreinte de la nostalgie qui touche bien des journalistes de la presse généraliste, se limitant de trop aux «classiques» de leurs lectures de jeunesse. Ainsi, sur 30 titres mentionnés, la moitié sont parus entre 1975 et 1990,[4] période visiblement faste pour le sélectionneur — en guise de comparaison, les vingt années qui suivent comptent à peine 6 œuvres incontournables. N’étant pas à une contradiction près,[5] Olivier Delcroix affirme sans sourciller que «dans les années 1990, émerge une nouvelle génération d’auteurs [...] qui prouvent que la BD est un univers éclectique en perpétuel renouvellement».
On en viendrait presque à oublier ce qui sert de prétexte de cette liste, et qui est développé dans l’introduction (en forme de promotion à peine déguisée) de l’article : les éditions Delcourt fêtent cette année leur 25e anniversaire, et publient pour cette occasion des éditions spéciales de douze «ouvrages d’exception» choisis dans son catalogue.[6] On sort donc le grand jeu : papier épais, monovolume (pour certains) et jaquette amovible sur reliure cartonnée — mais de couleur unie et sans aucune indication de titre ou d’auteur, ce qui montre qu’une fois de plus, la démarche n’est pas allée jusqu’au bout. Petit détail, le prix a également été revu à la hausse : à l’exception de New York Trilogie, toutes ces nouvelles éditions sont plus chères (+18 % en moyenne) que les versions «normales». Bref, des éditions (pas tout-à-fait) de luxe à tirage (pas vraiment) limité, mais à prix «cadeau» pour l’éditeur : après tout, c’est son anniversaire.

A la mi-mai, dans le cadre de l’édition 2011 du Festival Périscopages à Rennes, les Assises de la Bande Dessinée Indépendante s’ouvraient autour d’une question épineuse : «20 ans de bande dessinée alternative : trop jeune pour mourir ?» Question d’une actualité criante ces temps-ci, qu’il s’agisse de la fermeture du Comptoir des Indépendants, de la longue crise qui a secoué (et secoue encore) L’Association, ou des difficultés que rencontrent aujourd’hui les Requins Marteaux au point de faire appel à leurs lecteurs pour les aider à affronter cette mauvaise passe.
Alors que certains seront prompts à invoquer la «loi du marché», je suis au contraire convaincu qu’il est important aujourd’hui de s’appliquer à sortir du système, plutôt que d’essayer de s’y conforter. En réduisant le lecteur au seul rôle de consommateur (alors qu’il pourrait, qu’il devrait également être acteur), on perpétue un système qui établit implicitement l’équivalence entre les œuvres, et dans lequel une large distribution et des conditions commerciales plus avantageuses seraient les seuls déterminants de la constitution d’un capital (bien trop rarement culturel). Certes, la pauvreté du discours critique ambiant actuel porte sa part de responsabilité dans cet état de fait, et marque sans doute le seul véritable échec de la bande dessinée alternative — cette difficulté à établir et affirmer sa différence. Or, s’intéresser à la bande dessinée alternative, c’est dans la plupart des cas déjà s’inscrire au nombre de ses partisans — non pas dans une optique militante (eux contre nous), mais dans la conscience de son existence fragile et pourtant essentielle, de par les idéaux de création et d’expression qu’elle porte et représente.
L’avènement du numérique (et plus généralement d’Internet) qui bouleverse les forces en présence et permet l’émergence de nouvelles pratiques, pourrait bien représenter une superbe opportunité. La manière dont ego comme x s’en est emparé, mettant à disposition des œuvres importantes mais épuisées ou expérimentant les solutions d’impression à la demande, marque les premières directions d’un potentiel à construire. Au même titre que le «Bande Numérique» des grands éditeurs annoncé en grande pompe pour le dernier Salon du Livre, la bande dessinée alternative aurait peut-être à gagner de proposer un front commun, uni, gagnant en visibilité et mettant en avant une communauté de valeurs non pas commerciales, mais bien éditoriales.

Les sorties de Mai 2011
François Ayrolles – Notes MésopotamiennesL’Association, Collection Ciboulette
Karine Bernadou – CanopéeAtrabile, Colection Flegme
Besseron – SnackMême pas mal
Daniel Clowes – Mister WonderfulCornélius
Mike Dawson – Ace-Faceçà et là
Furuya Usamaru – Litchi Hikari ClubIMHO
Sasha & Christophe Girard – Ismahane : première partieLes enfants rouges
Les frères Guedin – Luv StoriesMême pas mal
Kaneko Atsushi – Bambi t.5 – IMHO
Ben Katchor – Le quartier des marchands de beautéRackham, Collection Le Signe Noir
Alexandre Kha – Les monstres aux pieds d’argileéditions tan(ibis)
Liniers – Macanudo n°3 – La Pastèque
Lars Martinson – TonoharuLe Lézard Noir
Johan Massez – ChipiesL’employé du moi, Collection Vingt-Quatre
Pascal Matthey – Du shimmy dans la visionL’employé du moi, Collection Vingt-Quatre
Nicolas Poupon – Kirouek !Editions de la Gouttière
Emmanuel Reuzé – Gare !Vraoum
Tofépi – Les CarrouletLa Pastèque

Collectifs
CartonLa Pastèque
Jeunes Talents 2011L’icônôgraf

Requiescat in Pace
- Bill Blackbeard (84 ans), historien de la bande dessinée et directeur-fondateur du San Francisco Academy of Comic Art ;
- Paul Gillon (85 ans), Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 1982, créateur (entre autres) des Naufragés du Temps (avec Jean-Claude Forest), et de La Survivante ;
- Jeffrey Catherine Jones (67 ans), illustrateur et dessinateur américain ;
- Carlos Trillo (68 ans), scénariste Argentin, créateur (avec Carlos Meglia) de Cybersix, des Spaghetti Brothers (avec Domingo Mandrafina) ou encore de Bang Bang (avec Jordi Benet).

Notes

  1. Montrant à l’occasion combien la terra incognita qu’était Internet hier s’est désormais inscrite sur la carte du monde considéré par les médias.
  2. Paroles rassurantes émanant de Marsu Productions et recueillies par Libération.
  3. Le texte intitulé «Le mythe Gaston» qui suit cette présentation largement chiffrée se conclut sur cette phrase qui pousse à réfléchir : «les albums de Gaston ont des airs d’utopie généreuse.» Presque surréaliste.
  4. Rappelons qu’Olivier Delcroix, auteur de cette sélection, est né en 1967.
  5. La première étant de mettre au pinacle («S’il ne devait y en avoir qu’un, ce serait celui-là.») Le Temple du Soleil d’Hergé, soit le second volume d’un diptyque, en affirmant qu’il s’agit là d’«une merveilleuse introduction à tous les albums de Tintin».
  6. Soit : Ile Bourbon 1730 d’Appollo et Lewis Trondheim ; 7 missionnaires d’Alain Ayrolles et Luigi Critone ; Donjon Monsters t.10 Des soldats d’honneur de Joann Sfar, Lewis Trondheim et Bézian ; From Hell d’Alan Moore et Eddie Campbell ; Les mauvaises gens d’Etienne Davodeau ; Chroniques birmanes de Guy Delisle ; New York Trilogie de Will Eisner ; L’origine de Marc-Antoine Mathieu ; Trois ombres de Cyril Pedrosa ; Ayako de Tezuka Osamu ; et Happy Sex de Zep.
Humeur de Xavier Guilbert en mai 2011
  • Henri Zoteau

    Le lecteur qui devient acteur?Superbe idée! Ca aboutit à ces festivals d’expérimentation dessinée qui ressemblent de plus en plus à des centres aérés, dans lesquels chacun peut massicoter, sérigraphier, et repartir de l’encre plein les doigts avec la certitude d’avoir participé à l’alternative de quelque chose. Vous croyez pas qu’on a surtout besoin d’écriture? Je veux dire de vrais auteurs? C’est injuste d’incriminer le marché ou le système.A titre personnel, je ne rêve pas de participer à la création d’un livre, ou de le co-financer, ou d’être affilié à quoi que ce soit. J’ai juste envie de lire de bons bouquins. Qui ne sont pas copiés sur mille autre choses. Qui n’affichent pas une révolte de posture, un style emprunté à d’autres, un discours qu’on devine avant même la lecture. Vous pourrez envelopper des albums de tout le vernis alternatif que vous voudrez, tant qu’il n’y aura pas un auteur derrière, ça ne donnera pas envie de lire.

    • Xavier Guilbert

      L’idée de faire du lecteur un acteur, ne signifie pas d’en faire un auteur — mais simplement de pousser à prendre conscience que le lecteur n’est pas seulement un acheteur, et quand bien même, que son achat n’est pas seulement une transaction financière. Le lecteur participe aussi à la vie du livre, en l’achetant, en en parlant autour de lui, en le conseillant, en l’offrant — et ce, d’autant plus que le projet qui soutend ces œuvres correspond à quelque chose qui résonne en lui.
      Lorsque les Requins Marteaux lancent un appel à soutien (sous une forme en accord avec la personnalité qu’on leur connaît, donc un peu grand-guignolesque et acide), certains se demandent s’il n’y a pas là «une forme de marketing de la misère», et parlent de «jouer les pleureuses pour demander aux gens d’acheter (leurs) albums». Sauf qu’il ne s’agit pas de yaourts, mais de livres, et que l’on peut se demander si les livres qu’ont fait jusqu’ici (et que feront) les Requins Marteaux pourraient exister sans eux. Et si la réponse est non, cela vaut le coup d’essayer de leur donner un coup de pouce.

      «C’est injuste d’incriminer le marché ou le système», écrivez-vous. Pourquoi donc? Le système lui-même est injuste, tout simplement parce que les gros et les petits ne luttent pas à armes égales, et que les gros font souvent tout ce qu’ils peuvent pour mettre en place des règles qui jouent en leur faveur. Alors oui, incriminons le marché, questionnons le système, et voyons comment on peut proposer quelque chose de différent. (comme certains éditeurs qui font le choix de ne pas passer par un distributeur, et de s’appuyer sur un réseau de libraires militants) Parce que c’est justement la grande esbrouffe des défenseurs du marché que d’affirmer que la situation actuelle est une fatalité contre laquelle on ne peut rien faire, et que les œuvres qui «flatte(nt) les bas instincts de l’acheteur pour assurer et même réassurer les bénéfices de l’actionnaire» (cf. ici) sont finalement un mal nécessaire et utile, puisqu’elles génèrent de l’argent qui, comme on sait, n’a pas d’odeur.

  • Wandrille

    Des intégrales à prix cadeaux pour l’éditeur ?

    Pas que pour lui. Il ne faudrait pas oublier que, quand le prix de vente du livre augmente, ce n’est pas seulement la fête pour l’éditeur, mais aussi pour l’auteur, le distributeur et le libraire, vu que tout ce monde là est rémunéré en pourcentage.

    Si on ne précise pas cela, à lire la chose telle quelle on croit que l’éditeur est le seul à se gaver, je suis sûr que ce n’était pas du tout ton intention et que tu connais assez l’économie du livre pour ne pas sombrer dans ce genre d’amalgames faciles.

    En fait, pour cet anniversaire, c’est juste le lecteur qui fait des cadeaux à tout le monde.

  • ego comme x

    Puisqu’il est question d’ego comme x (on vous remercie bien…), deux choses :
    1/ la réédition à la demande de PALACES, de Simon Hureau
    2/ un entretien à propos de l’édition à la demande

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