978

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Pascal Matthey travaille sur ce projet depuis 2004. Nous avions déjà pu voir 16 pages de ce livre, dont le titre était alors Catalogue(s), dans le collectif Le coup de grâce[1]. Dans ce recueil, Xavier Löwenthal, éditeur de la 5e couche, proposait de questionner la nécessité du récit dans la narration en bande dessinée. Avec 978, Pascal Matthey poursuit ses recherches sur ce thème.

Pour en réaliser les images, l’auteur a collecté des affiches, livrets promotionnels, toutes ces plaquettes qui peuplent les librairies et dont le destin est de finir à la poubelle, froissés ou déchirés. Tous ces documents accumulés, Pascal Matthey va les découper, les décomposer et les réorganiser de sorte que les fragments perdent leur fonction de lecture pour recouvrir des qualités uniquement picturales : autrement dit, la forme est maintenant donnée à voir et non à lire. Cette pratique est proche de celle d’artistes contemporains comme Arman, qui, pour l’une de ses pièces, détruisait des guitares puis réassemblait les parties abîmées dans des compositions qui interrogeaient l’objet non pas pour sa fonctionnalité (un instrument de musique) mais pour ses propriétés plastiques (du bois, du cuivre, des couleurs, des courbes, des lignes etc.). Si, d’un certain coté, Pascal Matthey procède de même, son ambition est ici de générer un mouvement de lecture par la mise en séquence des images abstraites qu’il conçoit.

Pour y parvenir, il fait en sorte de déplacer la nécessité de redondance iconique, une des particularités du médium qui est souvent mise à mal (ou du moins questionnée) dans ce genre de travaux expérimentaux. Elle n’est plus stricto sensu dans la reconnaissance de formes identifiées mais plutôt dans l’assimilation des forces que ces images portent en elles. Les dynamiques qui animent les vignettes sont de l’ordre de dominantes colorées et de formes plus ou moins envahissantes dont la mouvance de case en case engendre un rythme qui entraîne le lecteur. Si les images sont bien différentes, les charges émotionnelles et picturales des compositions se retrouvent : ce sont leurs variations qui vont engager et stimuler le flux diégétique. La narration qui se met alors en branle se passe d’histoire, se passe de mots et ne peut véritablement se décrire. C’est une expérience de lecture à vivre. Avec ce livre, Pascal Matthey pousse plus loin la piste que Jochen Gerner avait enclenchée avec Abstraction en se passant de texte[2] et en utilisant des images qu’il est difficile de décrire (Jochen Gerner recourait à des signes graphiques simples). Mais, au contraire de la comparaison avec Arman, si les procédés de réalisation d’Abstraction et 978 sont bien différents, la manière d’appréhender ces livres est assez similaire.

Ici aussi, le dispositif dévoile une ambition conceptuelle sur l’objet qui lui sert de support pictural. Le geste est assez éloquent de détruire tous ces produits promotionnels qui envahissent les rayons des librairies (et qui prennent parfois la place de livres) et sont le reflet malheureux d’un marché dans lequel il semble être nécessaire de s’introduire pour exister. Or, des auteurs comme Pascal Mattheys avec Habeas Corpus ou des structures comme la 5e couche continuent de penser qu’une autre production est possible. Ils font ici un pied de nez à toute cette surproduction en adaptant leur objet à cette dernière : le livre correspond ainsi à ce que Jean-Christophe Menu appelle un «48CC» (album de 48 pages, cartonné et en couleur)[3]. L’album prend donc la forme même que vendaient les produits promotionnels, que l’auteur a détruits puis réutilisés. Il propose alors une alternative, une autre façon de penser la narration qui va à contre-courant du marché actuel[4]. Il trouve ainsi une cohérence jusqu’au bout de la fabrication de l’objet, une manière de boucler la boucle.

Pascal Matthey est un auteur trop rare et dont les productions restent bien peu visibles. Il montre avec ce livre que, même avec des images abstraites, c’est bien une certaine redondance qui assure la tenue d’un flux narratif. 978 est un album abouti, finalement très théorique même si sa lecture passe par l’émotion simple de l’impression que produit en nous des formes et des couleurs.

Notes

  1. Le coup de grâce est le catalogue de l’exposition que Xavier Löwenthal avait organisé dans le cadre de la 16e édition de la Quinzaine de la bande dessinée à Bruxelles, et qui réunissait des auteurs de bande dessinée, des théoriciens, des écrivains et artistes contemporains.
  2. A l’exception de la très étrange dernière case où figure un écran digital en miroir, indiquant 20 :00 (à l’envers donc).
  3. Ajoutons à cela le choix d’un gaufrier de six cases pour toutes les pages de l’album.
  4. Dans une piste de réflexion qui rejoint ce que Ilan Manouach avait déjà pu faire avec Katz, livre soutenu par le même éditeur.
Site officiel de La Cinquième Couche
Chroniqué par en janvier 2014

→ Aussi chroniqué par Pedro Moura en avril 2014 lire sa chronique

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