Acte de Dieu

Giacomo Nanni est né en 1971 à Rimini, il est un des fondateurs en 2004 de Canicola, la revue bolognaise qui a fait connaître le travail d’une jeune génération d’auteurs italiens, dont Nanni (évidemment) mais aussi Alessandro Tota entre autres. Giacomo Nanni nous a marqués en 2017 avec Les visés, un livre qu’il a réalisé avec Thomas Gosselin au scénario, un livre dur et puissant qui évoquait les derniers jours de Charles Joseph Whitman, l’un des premiers tueurs de masse reconnus de l’histoire des USA. Il revient ici avec un livre dont il a la pleine maîtrise, à la fois scénariste et dessinateur.

Acte de Dieu est un livre qui ne se « pitche » pas. Erwin Dejasse, historien et théoricien de la bande dessinée, qui a participé plusieurs fois à Radio Grandpapier, notamment en retraçant l’histoire des principales revues de bandes dessinées de la deuxième partie du XXe siècle, Erwin Dejasse donc, m’a plusieurs fois fait part de sa détestation du mot pitch, parce que pour lui le pitch réduit ce qu’il prétend décrire à quelques enchaînements de causes et d’effets, à ce qu’il y a de plus superficiel, en éludant ce que la matière du dessin, ce que la surface de la page, ce que les lignes et les masses produisent comme vibration et choc esthétique. Il a évidemment raison, et donc je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui. Mais il faut reconnaître qu’un livre comme acte de Dieu est parfait pour son argumentation : on se perd très vite quand on essaie de dire ce qui ARRIVE dans ce livre.
Car si la dramaturgie telle que définie par Aristote est une suite d’enchaînements causals implacables, une manière de donner corps à la tragédie, eh bien acte de Dieu est un livre sur le relâchement causal, sur le glissement du sens, sur ce que j’appelle la causalité poétique. Je vais donc essayer de parler de ce livre impitchable comme on tente de fendre une bûche trop grosse pour la hache, en enfonçant des coins à coup de masse pour la fendre.

Mais tout d’abord, voici le premier texte que l’on peut lire dans acte de Dieu :
Aujourd’hui je suis sorti du petit bois et j’ai traversé tout de suite la route parce qu’il y avait des voitures, elles sont belles, mais ils disent qu’il ne faudrait pas. Ils disent que je suis un chevreuil.
Ainsi, première approche, acte de Dieu est un livre sur le point de vue. C’est ce qui a été relevé le plus souvent. Le livre s’ouvre sur une anecdote, probablement vraie, d’un faon passant régulièrement de la forêt à un rond point, et qui s’est habitué aux bruits des voitures et à la proximité des hommes, au point de se laisser nourrir. Nanni nous raconte cette anecdote du point de vue du faon, puis glissera sur d’autres points de vue, celui d’un fusil, celui d’un viseur de fusil, celui d’une montagne, celui d’un crustacé. Jamais celui d’un homme. Par deux fois, il prend le point de vue plus lointain d’un discours technique, pour lequel une typographie spécifique est utilisée. Ce n’est pas un plaidoyer pour plus d’inclusivité cependant, car à côté du faon sur son rond-point, que Nanni nous fait percevoir comme un fragile intrus dans le monde des hommes, menacé de toute part, il y a le point de vue de la montagne qui engloutit plus de 300 personnes sans état d’âme, ce qui est plutôt dans l’ordre des choses pour une montagne.
La bande dessinée nous permet d’accéder par à des points de vues radicalement hétérogène au nôtre, nous dit en substance Nanni. Et on est évidemment d’accord. Du coup, le titre, acte de Dieu, serait lié à la vue glissante et panoptique sur le monde, qu’on attribue généralement à Dieu ?

Eh bien en fait non. Deuxième approche, je pense que acte de Dieu est un livre qui traite de la vision, et son traitement graphique spectaculaire en est la preuve évidente. Dans ses livres précédents, La Véritable Histoire de Lara Canepa en 2015, et Les visés l’année dernière, Nanni associait déjà des trames colorées à un trait fragile au pinceau . Mais avec Acte de Dieu, il a radicalisé son traitement graphique, et le livre sature l’espace des cases de trames grossières aux couleurs très denses : la plupart du temps, cette trame est stochastique, un mot classe pour dire aléatoire, trame qui se caractérise par des essaims de points se recouvrant partiellement. La référence au pointillisme de Seurat ou de Signac devrait être d’autant plus évidente que le sujet massif du livre est la nature, mais la trame de Nanni fait tout autant référence à la reproduction mécanique du réel, et si j’ai parlé de trame stochastique, c’est parce que c’est un terme d’imprimerie, et qu’il est probable que le pointillisme de Nanni est machinique et pas manuel.
Quoi qu’il en soit, cette trame à gros points produit un effet de distance et Nanni nous rappelle que regarder, c’est rester à distance, c’est être le jouet de ce sens trompeur qu’est la vision, c’est faire la synthèse de quelque chose de diffracté, c’est produire du continu à partir d’un discontinu. Le passage où Nanni nous fait suivre un faon à travers le viseur d’un fusil de chasse est particulièrement explicite à ce sujet. L’animal devient dans le rond du viseur un amas de points orange-brun sur fond vert qui ressemble ironiquement aux tests de daltonisme. Des points juxtaposés en une forme indiscernable dont on ne peut attester qu’il s’agit encore d’un animal que parce que les cases précédentes en ont attesté.

Et parce qu’il nous place en position de croire ce que l’on voit parce que nous avons déjà vu, troisième approche, Acte de Dieu ne serait donc pas un livre sur la vision, mais donc au final un livre sur la redondance. En effet, par un jeu d’écriture un peu alambiqué, les mêmes informations y sont répétées par les narrateurs eux-mêmes, et répétées d’un narrateur à l’autre. Le chasseur, sa proie et un manuel de chasse partagent ainsi un même monde, qui ne se recoupe pas tout à fait, mais les mêmes patterns, textuels et imagiers, les maintiennent dans le même monde, fabriquent ce même monde.
Evidemment, la bande dessinée est le bon medium pour parler de la redondance, puisqu’elle est l’art de la redondance et de la discontinuité. Pas comme le cinéma et l’animation, qui cachent leur redondance en fondant les images les unes dans les autres. La bande dessinée a toujours fasciné par sa capacité à faire — dans sa matière même — de l’autre le même et du même un autre. Deux personnages dans deux espaces peuvent être deux moments du même personnage ou deux personnages dans des espaces différents. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite, le philosophe du changement perpétuel qui est donc un des premiers théoriciens de la bande dessinée. Et dans le livre de Nanni, on ne sait pas vraiment en fermant le livre qui en est le sujet, et qui en est le narrateur, parce que celui qui montre et qui parle passe la parole et la vision a un autre de manière parfois discrète et parfois spectaculaire.
Le titre, « acte de Dieu », est peut-être encore une fois la clé que nous donne Nanni : Dieu est la seule continuité, le reste ne peut être que juxtaposition. On ne peut pas vraiment croire que Nanni se prenne pour Dieu en refermant ce livre mais après tout, Nanni est Italien, et Dieu n’est jamais très loin en Italie.

Mais finalement, quatrième approche, ce que je retiendrai de Acte de Dieu de Giacomo Nanni est qu’il s’agit d’un livre sur le réel. Le faon du rond-point, le braconnier, son fusil et sa lunette, le faon unicorne, le tremblement de terre de 2016 dans la région de Tronto, le lac de Pilate, le chirocéphale de Marchesoni — qui sont les acteurs de ce récit complexe — sont tous réels. Ils sont d’ailleurs collectés par Nanni pour leur proximité géographique. On sent flotter dans ce livre et ses nombreux paysages la nostalgie d’un italien à Paris.
Le réel, il faut le rappeler toujours, n’est pas dramaturgique. Nanni le sait bien et il crée cependant son livre comme un lieu où il associe des éléments contigus d’une manière non linéaire, et non causale, tout en restant à l’intérieur d’une bande dessinée. Et l’intelligence de Nanni est de ne pas en avoir fait un objet fermé, mais tout de même quelque chose de plus que le réel, qui comme nous le savons avec douleur, est disjoint, accidentel, et inappréhendable. Il en fait un livre, qui connecte animaux, objets et géologie, qu’il fait sortir de leur mutisme, et qui remet l’air de rien l’humanité à sa place, au centre de l’anthropocène, certes, mais à la périphérie du monde.

[Chronique précédemment diffusée sur Radio Grandpapier]

Chroniqué par en septembre 2019

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