Aller Simple

de

Le départ de cet Aller simple commence à Venise le 14 juillet 1943, Giorgio Chiesura commence son journal en même temps que sa drôle de guerre.
Appelé à rejoindre son unité sur le front sicilien, il entame un laborieux voyage ressemblant à un long fondu-enchaîné rythmé par l’attente, la fatigue et le témoignage incessant de la disparition de toutes les structures qui faisaient une société.

Arrivé pour repartir de ce qui semblait au moins un but, la retraite ne sera même pas le chemin inverse du positionnement vers le front sicilien mais sa prolongation paradoxale ne surprenant personne.
La confusion est la seule à régner. L’unique cohérence possible d’une réalité à laquelle se raccrocher, se restreint au flou des convictions morales, ou des souvenirs agréables des proches et de sa famille.
Il pense aux baignades, au bleu pâle de la mer dans ce monde entier à l’ocre et au poussiéreux. Puis il continue, et s’il n’y avait ce sens unique, cette haie de déshonneur bornée de morts, de bombardements et de cette impuissance salopante à ne pouvoir donner des ordres, à ne pouvoir répondre aux sollicitations de ce que l’on croyait être sa fonction, il aurait pu croire à/en un voyage.

Sans retour symbolique possible, Giorgio Chiesura est, ici, une sorte de comédien du destin qui veut absolument jouer son rôle mais qui ne s’en souviendrait véritablement qu’à l’instant présent d’une réplique, se retrouvant décalé dans son jeu, traversant la scène d’une Italie sachant la victoire impossible et espérant une fin de guerre la moins douloureuse possible. Son rôle devient celui d’être là en y étant absent. Il y arrive si bien qu’à son retour à Venise il est moins là qu’absent et qu’il ne pourra se savoir là qu’en repartant. Cet étrange balancement s’arrêtera avec la guerre, l’exorcisme d’un journal et la satisfaction de n’avoir tué personne.
C’est cette simplicité d’une histoire, d’un individu en quête de sens dans un monde qui n’en n’a plus que souligne le titre. A la fois témoignage par la base d’une guerre et témoignage d’une guerre sur soi pour ne pas être mis à bas, là où règne l’inhumanité.

On pensera évidement à La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert[1] en lisant ce livre (même regard de l’individu sur un conflit le dépassant sur tous les plans, description d’un quotidien fruste loin des imaginaires officiels, voire officieux, qui siéent à toute guerre, etc.).
Mais la grande différence entre les deux démarches est que Macula adapte un livre publié[2] alors que Guibert raconte des souvenirs qui lui ont été confiés oralement. Le deuxième est dans la parole, le premier dans l’écrit, avec toutes les conséquences narratives qui en découlent et les partis-pris graphiques que cela implique.
Sous la houlette bienveillante d’Igort, Macula se sert de l’héritage des grands maîtres italiens de la bande dessinée[3] et du cinéma italien des années 70. Ce livre a ce poids de l’italianité, de cet «Art Italien» cher à Chastel qui le voyait perdurer dans le cinéma. Peut être est-ce de manière inconsciente pour l’auteur, mais à la lecture du livre cela semble être la condition sine qua non, le pivot nécessaire à l’enrichissement de la démarche de Chiesura, qui amplifie sa «logique de guerre» et qui, au final, évite subtilement à ce livre les travers que l’on ressent des simples adaptations.

Notes

  1. Deux tomes chez L’Association.
  2. Sous le titre Sicilia 1943. Il ne semble plus disponible actuellement d’après les librairies italiennes en ligne et ne semble pas, du moins à ma connaissance, avoir été publié en français.
  3. Micheluzzi, Pratt évidement mais aussi Mattotti.
    Le dessinateur Igort est le directeur de la collection Offissa Pupp où est publié Aller Simple. La prépondérance de son rôle se laisse plus que deviner dans la bichromie sensible et nuancée de cet album remarquablement façonné par ailleurs.
Chroniqué par en novembre 2005

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