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American Splendor – Awakening to the terror of the new day

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Notes de (re)lecture

Entrée dans l’intimité de Harvey Pekar

Produit dans les années 60, American Splendor est un travail autobiographique original : Harvey Pekar y raconte en bande dessinée de larges épisodes de sa vie, mais il ne dessine pas : il confie le dessin a des dessinateurs amis, au premier rang desquels on trouve Robert Crumb, mais aussi Joe Sacco, ou Chester Brown. L’épisode qui nous intéresse ici (Awakening to the terror of the new day) est dessiné par Greg Budget et Gary Dumm.

Passée la première planche dans laquelle le personnage, Harvey parle au téléphone avec son ex femme, l’intégralité de cette histoire se déroule dans une intimité totale avec le personnage. Il apparaît seul et il apparaît dans chaque case. On assiste à son coucher puis à son réveil. On le voit se masturber, on voit l’objet de son fantasme (mais ce personnage de femme n’est finalement même pas une entorse au principe de solitude qui fonde ces pages). Il prend un bain devant nous (et prononce sa seule parole : «Brrr»), avale son petit déjeuner, s’habille et va travailler malgré tout. Malgré tout, car tout au long de ces pages, nous avons perçu l’état de dépression dans lequel se trouve plongé le personnage. Le dessin nous aura renseigné : Harvey arbore une expression faciale déprimée, ses postures montrent souvent l’accablement (il se tient courbé, s’appuie aux murs…)… Les faits narrés l’indiquent aussi : Harvey s’endort tout habillé («le sommeil est la meilleure porte de sortie» dit la voix off), il cherche un apaisement dans la masturbation (puisqu’il décide de se masturber avant de devoir chercher un objet de fantasme comme support). Je pourrai aussi citer la mise en page (peu spectaculaire), les longues strophes d’immobilité (lit, baignoire,etc.)… tout nous renseigne dans ce sens.

Mais la pierre angulaire de ce dispositif univoque me semble être la voix intérieure.

La voix intérieure

Tout au long de l’histoire (après que son ex femme lui a raccroché au nez), nous partageons les pensées d’Harvey à raison d’une bulle (ou plutôt un nuage) par case (à quelques exceptions près : trois cases muettes, la case avec «brr», la case avec le fantasme, la case du sommeil surmontée d’un commentaire). Il s’agit en fait d’un flux de pensée plutôt que d’une réflexion organisée : les pensées d’apitoiement sur son sort («et pas d’éclaircie en vue») laissent la place à d’autres sur l’avenir proche à affronter («je sais que je dois sortir du bain mais je n’ai pas envie d’aller travailler et chaque jour, j’y vais quand même») puis à des souvenirs («sauf le jour où j’ai laissé tomber ce job de représentant. Ça valait vraiment pas le coup.») auxquels succèdent des sensations immédiates («mmm. Qu’on est bien dans l’eau»). On se trouve là face à une dispositif de monologue intérieur similaire à celui apparu en littérature au début du XXème siècle et qui vise à restituer le processus de la pensée (bien entendu, l’illustration la plus immédiate nous est donnée par Joyce)

Comment ont-ils fait au cinéma ?

Pour rendre compte de ce monologue intérieur, les auteurs ont ici préféré les bulles de pensée aux récitatifs encadrés en haut de case. Le choix est judicieux car les récitatifs sont empreints d’une certaine ambiguïté : s’agit il de la voix intérieure du personnage ou de la voix du narrateur ?

Outil propre à la bande dessinée, la bulle de pensée offre des solutions narratives qui dépassent l’utilisation restreinte qui en est souvent faite : nous donner accès à des informations connues d’un seul des protagonistes d’un récit. On voit ainsi le héros partager avec le lecteur une observation dont il ne fait pas part à son entourage, ou bien c’est le méchant qui annonce in petto son intention de jouer un tour pendable au héros,

Au cinéma, la bulle de pensée n’existe pas, mais d’autres procédés sont disponibles pour restituer un monologue intérieur : la voix, la voix off et le sous-titre. Si l’on écarte les sous titres, trop empreints de leur autre fonction (la traduction), il ne reste que deux modes qui, réunis, fournissent le dispositif le plus pertinent : on entend la voix du personnage montré à l’écran, mais on ne le voit pas parler, c’est donc évidemment sa voix intérieure que nous écoutons.

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Chroniqué par en septembre 2013

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