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Les Années Spoutnik

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Oubliez le bucolique, les madeleines et les fleurs bleues, quand Baru[1] s’attaque au récit de son enfance, ça déménage ! Les Années Spoutnik pourraient être à la bande dessinée ce que La Guerre des boutons est à la littérature : des histoires de mômes entre empoignades, jérémiades, engueulades, gnons, bastons et matchs de ballon rond… en bref tout ce qui rythme la vie — pas toujours rose — des mômes de Sainte-Claire, petit village de province, à la fin des années 50. Mais à y regarder d’un peu plus près, cette tétralogie se révèle moins enfantine qu’elle n’y paraît…

Dès les premières pages, le récit s’ancre dans un terroir, mais n’imaginez pas la Provence sympathique et ensoleillée des Souvenirs d’enfance de Pagnol : chez Baru c’est la Lorraine, région grise et ouvrière, qui fait office de terreau natal. Cet univers froid et prolétaire, l’auteur s’applique à le peindre dans l’ensemble de son œuvre avec une extrême minutie et un réalisme qui contraste radicalement avec la rondeur des personnages : l’usine, la mine, la décharge, le terril, les ruelles pavées des cités ouvrières, l’église, l’école et sa cour de récré… Plus qu’un simple décor, la géographie du lieu devient au fil des pages un protagoniste de l’histoire à part entière. Avec un regard sociologique, l’auteur considère l’espace comme l’élément central du récit qui organise et cristallise l’ensemble des conflits et aventures que vivent les gosses de Sainte-Claire. Ainsi que nous l’explique le héros de l’histoire, Igor[2] dès la troisième page du tome 1, le village se scinde en deux territoires ennemis : Il y a les cités d’en bas, où qu’habitent les «par-en-bas»… et les cités d’en haut, où qu’on habite nous, les «par-en-haut»… fastoche… En guerre permanente, les deux bandes rivales de Sainte-Claire (dits «Sainte-Clairiens, têtes-de-chien !») n’enterreront finalement la hache de guerre que pour mieux se battrent avec les gosses de Comborne, (dits «Boncornards têtes-de-lard !») pour la défense du meilleur terrain de jeu de la région : «le kippe», énorme terril à la limite des deux villages. A travers les paroles du jeune garçon,[3] Baru donne vie à un décor industriel de briques et de fer. Il décrypte avec des mots simples ces éléments qui nous sont étrangers afin de mieux les sublimer : Le kippe, c’est la poubelle de l’usine pour les scories des hauts-fourneaux, le sable des coulées, celui des moules de la fonderie, la poussière des gaz… et tout ça, ça fait comme du sable, sauf qu’il est noir…

Ici, la bande dessinée est donc à la fois une affaire de territoire mais également une affaire de langage. Malgré l’absence d’onomatopées, Les Années Spoutnik débordent de sons et de paroles : la typographie manuelle de taille variable fait bien souvent «éclater» les bulles pour devenir un élément graphique à part entière et le décor disparaît à de nombreuses reprises pour laisser place au texte hurlé par les enfants. Gueulés, brayés, pleurnichés ou exaltés, les dialogues de Baru n’en sont pas moins acérés. On sent le soin porté à l’expression qui fait mouche et une recherche du naturel afin de retranscrire du mieux possible ce «parlé de la rue» :
– René ! On veut que c’est «Goret» not’ chef maintenant !
– On veut plus du gros… Il est toujours derrière aux bagarres…
– Et il s’est dégonflé au péno !
– J’m’ai blessé… J’m’ai fouluré l’poignet ! !
– C’est du flan ! T’avais rien ! On l’a tous vu ! !

Fumier, pourri, salopard, gros-cul, fayot, gros nez, connard, gros porc, lèche-cul donnent le ton et rythment les joutes verbales entre «Le Jacky», «Le Robert», «Le Jeannot», «Le Kacem» et les autres. Il s’agit là non seulement de faire «vrai» mais aussi de transcrire une ambiance avec un langage parlé qui puisse être lu avec fluidité par le lecteur.

Car c’est qui étonne à la lecture des quatre tomes des Années Spoutnik, c’est la rapidité avec laquelle ces albums se dévorent, l’œil bondissant de case en case pour ne s’arrêter qu’à quelques reprises sur les cases de grands formats qui brisent le rythme du découpage classique. Rappelons qu’avant d’être dessinateur et scénariste de bande dessinée, Hervé Baruléa est d’abord professeur de gymnastique et que ce qu’il aime, c’est le mouvement. Tout, dans Les Années Spoutnik, suggère de l’action avec en premier lieu les corps des mômes : véritables électrons libres, ils courent, dribblent, passent et frappent lors des nombreux match de «fouteballe», glissent, virent, accélèrent dans les pentes lors des courses de luges ou encore tirent à l’arc, chargent, plaquent ou crochètent au cours des bastons quotidiennes. «Mes dessins ne tiennent pas en place» commente l’auteur.[4] Maîtrisant l’anatomie des corps, Baru ne commet pas d’erreur technique, le trait est dynamique, les lignes des corps et des visages expressives. L’auteur n’a qu’une peur, celle d’ennuyer son lecteur, d’où une volonté constante de rythmer la lecture. Ce rythme, c’est évidemment aussi celui du rock’n’roll, l’autre passion de l’auteur.

Le tempo rapide dicté par les déplacements et les chocs des corps résonne également avec une série de mouvements «sociaux» et «politiques» qui touchent les adultes, en toile de fond. Comme le titre le souligne, Les Années Spoutnik, c’est d’abord un récit ancré dans un contexte de Guerre Froide et de développement du Parti Communiste, particulièrement présent dans cette région ouvrière.
Lui-même ancien membre désabusé du PCF, Baru ne manque pas de souligner les nombreuses injustices commises par les responsables du Parti. On savoure la scène finale du tome 3, pleine d’ironie : l’envol d’une fusée miniature aux couleurs du C.C.C.P. réalisée par les enfants puis son crash à quelques millimètres du crâne du camarade Levchenko, émissaire soviétique venu spécialement dans le village mobiliser les troupes ! Charge de CRS face au piquet de grève des ouvriers, défilé des membres du Parti Communiste sous le regard accusateur du prêtre du village, déménagement des familles suite à la fermeture de l’usine, débats et bagarre des pères de familles d’origine italienne, polonaise, ukrainienne ou maghrébine sur fond de conflit algérien… autant de thèmes sous-jacents qui tissent l’environnement social de ces enfants, les conduisant à passer du candide statut «d’indiens-bagarreurs» à celui, autrement prestigieux, «d’indiens-communistes» à la fin du tome 4.
Ces lignes de force trament l’ensemble de l’œuvre de Baru et font des Années Spoutnik, au-delà d’une bande dessinée d’aventures et d’un récit d’apprentissage, un témoignage quasi sociologique sur le quotidien des fils d’ouvriers et d’immigrés lorrains de la fin des années 50.

Notes

  1. Pour rappel rien moins que «Grand prix de la ville d’Angoulême 2010» et donc Président du Jury du Festival international de la bande dessinée 2011.
  2. Comment ne pas reconnaître à travers lui Baru enfant ?
  3. Igor s’extrayant du récit à de multiples reprises pour en devenir le narrateur et le commentateur afin de nous guider dans cet univers singulier.
  4. France Inter, Eclectik, émission du 9 janvier 2011 présentée par Rebecca Manzoni.
Site officiel de Casterman
Chroniqué par en mars 2011

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